‹ Manuel de l'antiquité slave (volume 2)Chapitre 31 sur 90 · LES DIEUX COMMUNS A TOUS LES SLAVES · texte numérisé non relu

LES DIEUX COMMUNS A TOUS LES SLAVES

et Vêles, et que la statue de Perun se dressait, en 945, à Kiev, sur un monticule. Lorsqu'en 980 le grand prince Vladimir plaça des idoles près du palais princier, il y avait parmi elles un Perun en bois, avec une tête d'argent et une barbe d'or. Mais ce Perun ne devait pas rester là longtemps : en 988, le prince Vladimir, ayant reçu le baptême et renversant toutes les idoles, le fit traîner jusqu'au Dnieper, où la statue flotta quelque temps à la surface de l'eau pour finir par s'enliser dans un bas-fond qui longtemps après garda le nom de Perun. Un Perun semblable se dressait à Novgorod au-dessus du Volchov : il fut renversé, lui aussi, par l'évêque Akim et précipité dans la rivière1.

Il est hors de doute que les traditions des Russes Scandinaves, qui avaient une représentation analogue de Thor, avaient influé sur le culte de ce Perun. Mais Perun n'était pas pourtant un dieu purement germanique que les Varègues auraient transporté à Kiev et à Novgorod. La preuve du contraire me paraît être dans la large expansion de son culte et sa vitalité dans les croyances populaires des autres Slaves. Une homélie de saint Grégoire le présente comme un dieu slave ancien, et qu'au XIIe siècle le peuple invoquait encore dans les régions les plus éloignées. Sa trace, par ailleurs, se laisse suivre de manière évidente bien loin hors de Russie. Chez les Slaves du Sud, d'abord, nous la trouvons, dans nombre de noms de lieux de la péninsule balkanique 2 et dans le nom d'une plante periinika (« iris germanica L. ») ; le nom même de Perun se reconnaît dans celui de l'oracle de Pyrin au VIIe siècle, et nous trouvons expressément Perun pour Zeus dans une traduction de Jean Malalas (III, 13), au Xe siècle3; enfin Prokopios, nous l'avons vu, signale chez les Slaves qui arrivaient à catte époque dans les Balkans le culte d'un dieu commandant à la foudre. Chez les Slaves de l'Ouest, le nom de Perun s'est conservé parmi les Polabes, et dans quelques noms de villes polonaises (un chêne de Perun sur une limite du diocèse de Przemysl est mentionné dans une charte de l'année 1302), et dans certains proverbes slovaques. De plus, deux faits attestés à date ancienne doivent encore être rapportés au culte de Perun : les habitants de la ville poméranienne de Korenica adoraient un dieu appelé en latin Porenutius*, vraisam-

1 Chronique, version Laurentine, 31, 52, 53, 72, 77, 78, 114, 1 16. De même les copies de la légende de Gunnlaug sur le roi Olaf Tryggvesson (995-1000), qui fut l'hôte de Vladimir à Kiev, font mention des idoles et du temple païen de Kiev. Voir Mansikka, Religion, I, p. 344 (cit. Antiquités russes, I, pp. 394 et suiv.).

2 Voir Ziv. star. Slov., II, p. 96.

3 2iv. star. Slov., II, p. 99.

4 Saxo Gramm.,'éd. Holder, 578.

blablement Perunic(cf. Svarozicà Rethra), et les Slaves de l'Elbe inférieur nommaient le quatrième joui de la semaine perundan, c'est-à-dire le jour de Perun ; c'est là évidemment le Donnerstag germanique, mais a\ec la substitution à Donar du nom indigène de Perun \ C'en est assez, je crois, de tous ces éléments pour établir que le culte de Perun était largement répandu en dehors de la Russie, et que ce dieu était commun à tous les Slaves.

Le rôle de Perun est en tout cas évident, alors même que l'explication de son nom par une racine slave (perun « celui qui frappe fort ») est récusée par quelques philologues2 . Perun personnifie le ciel pendant l'orage ; il est le dieu du tonnerre et de la foudre, comme le Thor germanique, le Zsùç v.ipy.r/z: des Grecs et le Jupiter Fulgur des Romains. Les Slaves 1 ont sans doute connu dès l'époque indo-européenne.

Vers la fin de l'époque païenne, le développement des dieux locaux contribua à écarter la vieille représentation du dieu qui gouverne la foudre. En Russie seulement Perun resta le dieu principal aussi bien pour le peuple que pour la cour varègue ; le prince l'installait parmi les autres dieux russes nationaux devant son palais. Plus tard, lorsque le christianisme fut devenu prépondérant, la tradition populaire fit passer les attributions de Perun au prophète Elie (Ilïja gromovniku) , ce prophète que la Bible dépeignait déjà comme maître des éléments et dont le culte, dans les pays helléniques, avait été fixé au treizième jour des Calendes. L'Eglise a-t-elle eu une influence directe sur cette substitution? On peut le supposer, mais non pas le démontrer.

Svarog et Dazbog. — Il est un autre dieu dont le rôle est plus large que celui de Perun : c'est Svarog, le dieu du soleil resplendissant ; il personnifiait un phénomène plus durable que l'orage et devait par là même avoir une large importance. De fait son existence est attestée chez les Slaves de l'Est et chez ceux de l'Ouest. La seule question est de savoir si ce dieu du soleil portait chez tous les Slaves le nom de Svarog ou si, seuls, les Russes et les Polabes le désignaient ainsi, tandis que les autres Slaves l'appelaient autrement.

Des textes russes dont les originaux remontent aux XIe, XIIe et XIIIe siècles présentent Svarog comme un survivant du vieux paganisme. La copie russe

1 Miklosich, Etymologisches Wôrterbuch, p. 244.

2 Ziv. star. SIov., II, p. 101 ; Archiv fur slav. Philologie, XXXVII, p. 501 ; Briickner, Milologja, pp. 35 et suiv.

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