LES DIEUX DU CYCLE RUSSE
l'importance de ses fonctions, élevé peu à peu au rang des dieux. Quant à la forme russe Volos, l'origine en est obscure. Il peut s'agir soit d'une influence de la religion nordique qui connaît un démon Vohi (A. Pogodin), soit, ce qui est plus convainquant, d'une influence d'Asie Mineure qui aurait fourni le nom grec de saint Biaise (BXà<Jtoç) devenu régulièrement en russe 1 \\ u< m-j, (de I V/,xz-), en même temps que les attributions de « protecteur des troupeaux » de saint Biaise devenaient aussi celles de Vêles ; l'épithète grecque de saint Biaise, BouxoXoç, serait elle-même passée en russe sous la formule CKOTiii 6orî>. Mais cette explication de la forme Volos n'exclut nullement ce que j'ai posé dès l'abord, à savoir qu'il existait dès une époque ancienne un génie du nom de Vêles et qui ne devait pas son origine au nom grec de « "A- ••:,- BXâoioç » \
Les dieux du cycle russe.
A côté des dieux que nous venons d'énumérer, et dont le culte s'étendait sur tout le domaine slave, ou du moins sur la plus grande partie de ce domaine, nous trouvons d'autres dieux qui n'avaient qu'un rayonnement local, étant particuliers à certains peuples. Tel était surtout, comme je l'ai indiqué, le cas de certains dieux des Russes et des Polabes de la Baltique. Les autres Slaves, Bulgares, Serbes, Tchèques et Polonais, devaient bien, eux aussi, avoir leurs dieux locaux, mais, sauf quelques allusions peu claires et sujettes à caution, tous témoignages nous font défaut à leur sujet, et nous ne pouvons parler en connaissance de cause que des dieux russse et polabes.
Outres les grands dieux Perun, Svarog et Vêles, le cycle des dieux russes comprenait encore Stribog, Chors, Mokps, Simarîgl et, jusqu'à un certain point, Trojan. De fait, tous ces dieux, à l'exception de Trojan, figuraient parmi les idoles que le prince Vladimir avait dressées à Kiev, en 980, sur la colline où devait plus tard s'élever l'église de Saint-Basile : les Kiéviens les appelaient '■<■ dieux », et ils leur sacrifiaient leurs fils et leurs filles 2.
Les deux derniers, Stribog et Mokos, sont sans doute des dieux slaves. Stribog (CTpiiôori») est nommé dans l'homélie précitée de saint Chrysos-
apparaître, entre autres génies champêtres, une iViimni BeJia par ailleurs inconnue. Voir Mansikka, Religion, I, p. 177.
1 Milclosich, Veselovskij (voir Ziv. star. Slov., II, p. 113) et Mansikka (Religion, I, p. 392) ont pensé que Vêles ne devait son origine qu'au culte de saint Biaise transporté en Russie. De nouveaux arguments en faveur de cette opinion ont été donnés récemment par J.'Anickov dans Slavia, I, 1923, pp. 541 et suiv.
2 Voir plus haut, p. 1 37.
tome à côté de Dazïbog et, au XIIe siècle, le Dit de la compagnie d Igor offre l'apostrophe connue : (' O vents, petits-fils de Stribog ! ». Il ressort de cette apostrophe que Stribog n'était autre que la personnification du vent â ore et sifflant, ainsi que l'indique du reste la racine onomatopéique stri-1. L'explication du nom de Mokos (MoKOLUh) est moins aisée. En dehors de la Chronique, nous trouvons cette déesse encore mentionnée dans les sermons russes contre le paganisme, mais elle n'est pas attestée ailleurs. Son rôle est énigmatique. Les anciens textes russes rapprochent son nom du grec y.y'uxù.y. qui veut dire « langueur », et en particulier « langueur sexuelle » et aussi « onanisme » ; on peut être tenté par là de songer à la racine mok-, mociti « mouiller », ce qui conduirait à supposer que Mokos était une divinité semblable à Astarté ou à Aphrodite, dont le culte à Kiev procédait peut-être directement d'une influence orientale. La Mokos de Kiev, en tous cas, n'était pas une pure fiction littéraire, car elle s'est maintenue jusqu'à nos jours dans le folklore de la Russie du Nord, quoique sous une forme bien évoluée : la Mokusa est aujourd'hui un être magique qui apparaît dans lés veillées de Pâques2.
On ne saurait guère, par contre, considérer comme originellement slaves les autres dieux nommés dans la Chronique : Chors, Simarïgl et Trojan.
Le nom de Chors (XopcTb, Xp'bct.) n'est pas slave et vient probablement du persan khores, hébreu chères (pehlvi hhorsed « soleil »). Le nom de Simarïgl (CmiapLr.ih) est si déformé que l'on ne sait même pas s'il faut lire Simarïgl ou Sim et Rïgl, comme il est écrit dans quelques manuscrits, et alors distinguer deux dieux. Qui étaient Chors et Simarïgl, ces dieux certainement étrangers, admis par Vladimir paimi les dieux nationaux de Kiev, et quel était leur rôle? C'est ce qu'on ne saurait dire. Nous pouvons constater seulement que Chors se rattachait de manière plus ou moins étroite à la divinisation du soleii, à en jugei par l'identification qu'indique le poète du Dit de la compagnie dlgor, au XIIe siècle, en nous appienant à la manière épique que le prince Vseslav était arrivé à Tmutorokan' avant le lever du soleil : « Il avait devancé le grand Chors grâce à sa course de loup ». Nous ne savons absolument rien de Simarïgl 3.
' ' Jagic, « Zur slavischen Mythologie », Archiv fur slav. Philologie, XXXVII, p. 504.
2 Ziv. star. Slov., I, p. 122.
3 Pour les autres documents où figurent les noms de ces dieux, comme aussi pour les autres explications données du nom de Simarïgl, voir Ziv. star. Slov., II, pp. 120, 124. et Jagic, « Zur slav. Mythologie », p. 505. Bruckner, récemment, a partagé le nom de Simarïgl en deux : Sëm et Rïgl ; ce seraient là, suivant lui, deux dieux slaves ; le nom du second (Rïgl) serait à rapprocher de celui de la commune de Rgielsko, près de Poznan (Mitologja, p. 92).
Trojan ne figure pas parmi les divinités mentionnées dans la Chronique de Kiev. Il apparaît seulement dans deux apocryphes du XIIe siècle, à côté de Perun, Chors et Vêles. A la même époque, le Dit de la compagnie d'Igor mentionne « le pays de Trojan », « les traces et l'époque de Trojan » 1. Ce Trojan, ainsi attesté dans la tradition russe, n'était pas, sans doute, un dieu véritable appartenant à la religion populaire des Russes, mais simplement le souvenir de Trajan comme divinisé par la légende à la suite des grandes victoires remportées par cet empereur pendant les années 101-102 et 105-106, victoires qui le rendaient maître de la Dacie et faisaient pénétrer son nom, comme celui d'un vainqueui puissant, dans des régions slaves.
Il est permis de conclure de ce qui vient d'être dit que, lorsque les Varègues arrivèrent en Russie avec leurs^ dieux, il existait déjà dans ce pays un cycle de dieux russes, mais sans caste sacerdotale, ni statues, ni centres religieux. Les Varègues complétèrent ce cycle en confondant les dieux slaves avec leurs propres dieux, et ce furent eux qui commencèrent à élever des idoles et à bâtir des temples. De ce point de vue, la tradition de la Chronique concernant les idoles de Vladimir ne signifie pas autre chose que la réunion des dieux indigènes et étrangers et leur consécration officielle.
Les dieux du cycle baltique.
Le cycle baltique des dieux slaves est à la fois plus riche et plus précis que le cycle russe. Les divers grands dieux n'y apparaissent pas seulement comme doués d'attributions spéciales et particulièrement honorés par telle tribu ou telle ville : ils ont leurs temples et une classe de prêtres à leur service qui leur sert d'intermédiaire entre eux et le peuple. Cette classe sacerdotale avait déjà élaboré vers la fin de l'époque païenne un culte remarquable auquel, dans certains endroits, des oracles étaient adjoints, et, de façon générale, elle avait réussi à créer des centres religieux que fréquentaient sans doute des représentants de tous les pays slaves de l'Ouest. Je penche à croire que les principaux dieux honorés dans les villes et les châteaux des Slaves de la Baltique, et dont chacun a son nom particulier, ne sont autres, en réalité, que les vieux dieux panslaves personnifiant les grands phénomènes célestes, à savoir Perun et Svarog : ce sont les prêtres qui, seuls, ont dû faire d'eux des dieux locaux dotés d'un culte spécial et d'un nom nouveau. Je ne vois donc dans ces dieux baltiques que des formes nouvelles des dieux anciens. Il va de soi qu'ici aussi des influences étrangères ont dû
1 Voir les détails sur Trojan dans Ziv. slar. Slov., II, p. 125.