‹ Manuel de l'antiquité slave (volume 2)Chapitre 34 sur 90 · LES DIEUX DU CYCLE BALTIQUE · texte numérisé non relu

LES DIEUX DU CYCLE BALTIQUE

s'exercer. La religion et le culte nordiques, d'abord, ont sans doute obtenu un certain droit de cité chez ces Slaves qui étaient en relations constantes et étroites avec le Danemark et les pays Scandinaves. D'autres influences encore ont pu agir, car des ports comme Stettin et Arcona servaient de rendez-vous aux marchands des contrées les plus éloignées, et ces marchands apportaient toujours avec eux le culte de leurs propres dieux. Le fait est que la variété devait être grande dans le Panthéon baltique, puisqueThietmar écrivait au commencement du XIe siècle : « Quot regiones sunt in his partibus, tôt templa et simulacra demonum singula ab înfidehbus coluntur ». Helmold, de même signale les « multiforma Sclavorum nurnina » '. Il n'est malheureusement venu jusqu'à nous que les noms des dieux les plus importants des XIe et XIIe siècles, avec quelques précisions données par les histoiiens allemands et danois.

Svarozic-Radgost. — Le premier et le principal de ces dieux, en même temps que le souverain religieux de la grande tribu des Luticiens, était au XIe siècle celui que les historiens allemands Adam de Brème et Helmold appellent Radgost (Redigost) . Vers l'an 1000 ce dieu, dont le sanctuaire se trouvait dans le pays de la tribu luticienne des Ralari ou Rétranes, était encore appelé Svarozic (Zuarasici) . Si l'on en croit le témoignage de Thietmar (VI, 23), la place fortifiée où se trouvait le temple du dieu était appelé Radgost (Riedegost). Il est à présumer que ce dernier nom, celui du fort, était ajouté comme possessif au nom de Svarozic pour le distinguer des Svarog honorés en d'autres lieux ; c'est ainsi qu'on s'explique qu'Adam de Brème (II, 18) et Helmold (I, 2, 21, 23) mentionnent Radgost comme nom de dieu, alors que la ville où se trouvait le temple s'appelle chez eux Rethra. La description du temple chez ces auteurs diffère aussi de celle que donne Thietmar, et c'est en partie en raison du désaccord de ces historiens que, malgré toute la peine qu ils y ont prise, les archéologues allemands de notre époque n'ont pas réussi jusqu'ici à trouver l'emplacement de la célèbre Rethra, qu'Adam appelle : « vulgatissima civitas et metropolis SlaVorum ». On ne peut tenir pour convainquante même la tentative récemment faite par Schuchardt ' d identifier Rethra, qui se trouvait quelque part dans le sud du Mecklembourg, avec le Schlossberg près de Feldberg.

1 Thietmar, VI, 25 ; Helmold. I, 52.

2 K. Schuchardt, « Rethra auf Schlossberge bei Feldberg in Mecldenburg > (Berlin, 1923, Sitzungsberichte de l'Académie de Berlin, XXXIII).

La qualité originelle de ce dieu est évidente : elle est indiquée par le nom même de Svarozic, qui veut dire «tfils de Svarog ». La caste sacerdotale qui le servait à Rethra le dota par la suite des attributions spéciales de dieu de la guerre, protecteur de la tribu des Luticiens ; il avait encore, d'après Thietmar, la vertu de rendre des oracles réputés par l'intermédiaire d un cheval qui lui était consacré. Son temple et le lieu des oracles furent détruits, en 1068, par l'évêque Burchardt d'Halberstatt et, en 1 121, par Lothaire \

Svantovit. — C'était un autre dieu, local il est vrai, mais honoré même en dehors de son domaine propre, l'île de Rujana. Il avait la primauté parmi les autres dieux (« deus deorum », dit de lui Helmold) ; ses oracles jouissaient de la plus grande autorité, et son temple était l'objet d'un tel culte qu'il n'était pas même permis de prêter serment sur cet édifice.

Le temple de Svantovit se dressait dans le château d'Arcona, sur la pointe nord-est de l'île de Rujana, dominant la mer. Il regorgeait de richesses, car les dîmes y affluaient de tous les pays slaves. Au milieu du temple s'élevait la grande statue du dieu, en bois : l'idole avait quatre têtes, une corne d'or dans une main et une panoplie à ses côtés. Svantovit possédait, lui aussi, un cheval sacré qui rendait des oracles avec l'aide des prêtres préposés au service du temple 2. Ce temple, en même temps que le château d'Arcona, fut détruit par les Danois en 1 168 ; le directeur du musée de Berlin, Karl Schuchardt, n'a trouvé en 1922 que quelques ruines insignifiantes et le piédestal de la statue, jadis si célèbre, du grand dieu baltique (fig. 51) 3.

De cette primauté historique, bien établie, de Svantovit parmi les dieux baltiques il ne faudrait cependant pas conclure qu'il fût le dieu suprême du panthéon baltique comme l'était par exemple Zeus-Jupiter dans les panthéons grec et latin. La primauté de Svantovit reposait seulement sur la puissance politique de Rujana aux XIe et XIIe siècles et aussi sur l'habileté de ses prêtres à exploiter l'oracle Selon toute vraisemblance, Svantovit n'était à l'origine qu'une forme locale du dieu panslave Svarog, comme Svarozic

1 Voir 2iv. star. Slov., II, p. 135 ; Manuel de l'antiquité slave, I, p. 150. Il faut ajouter que A. Briickner, en se fondant sur le désaccord des chroniqueurs, efface complètement Radgost de la série des dieux slaves (Voir la note ds la page 126).

2 On trouvera d'abondants renseignements sur le dieu, son temple et son idole dans Helmold (I, 6, 83, 52; II, 12 (I. 108) et surtout dans Saxo Grammaticus (éd. Holder, pp. 444, 505, 565). Voir Ziv. star. Slov., II, p. 137.

3 Schuchardt, « Arkona und Rethra » (Sitzungsberichte de l'Académie de Berlin, 1922).

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