LES DIEUX DU CYCLE BALTIQUE
à Rethra ou Triglav à Stettin, par conséquent un dieu solaire ; ce n'est que par la suite que la caste sacerdotale en fit le dieu de la guerre.
Le nom de Svantovit est visiblement d'origine slave, encore qu'on n'en ait pas expliqué jusqu à présent la finale -vit qui est fréquente dans d'autres noms propres slaves \ Au XIIe siècle une légende se créa qu'Helmold a consignée. Svantovit, à ce que l'on disait, n'était autre que saint Guy (Vitus), martyr chrétien du temps de Dioclétien que les moines du monastère de Corvey avaient transporté au IXe siècle à Rujana. Quelques savants modernes ont pris à leur compte cette légende, notamment Miklosich2. Je ne puis, pour ma part, les suivre : Svantovit n'est, à mon sens, encore une fois qu'une transformation ancienne de Svarog ; aussi bien les documents anciens ignorent la légende d'Helmold.
On verra plus loin 3 ce qu'il faut penser de la prétendue statue de Svantovit du musée de Cracovie.
Triglav. — Ce troisième dieu baltique était probablement aussi une forme rajeunie d'une ancienne divinité panslave (Svarog?). C'était le dieu principal de la tribu des Poméraniens (« summus deus », dit Ebbo) ; son temple, avec une idole à trois têtes d'argent, se trouvait dans la ville de Stettin, à l'embouchure de l'Oder. L'évêque Otto de Bamberg le détruisit en 1 127. Comme les dieux de Rujana et de Rethra, Triglav était avant tout le dieu de la guerre 4, et il avait également un cheval qui lui était consacré et prononçait des oracles. Il existait d'autres Triglav pareils à celui-là, et auxquels on rendait le même culte, dans la village de Volin et dans le château de Brandebourg 5.
Outre les dieux en renom dont nous venons de parler, il y en avait quantité d'autres dans diverses villes et châteaux, comme le fait observer Thietmar 6. Ainsi nous connaissons encore Rugievit à Korenica, dans l'île de Rujana, dont l'idole avait sept faces 7 ; Gerovit (Jarovit) à Volgast et à
1 Voir Ziv. star. Slov., II, p. 1 42. La première partie du nom signifie aujourd'hui « saint », mais elle avait probablement à l'origine le sens de « fort », comme le slave jarti (cf. Jarovit).
2 2iv. star. Slov., II, p. 141.
3 Voir p. 158.
4 Ebbo, Vita Ottonis, II, 13 ; III, 1 ; Herbord, II, 32 ; Monachus PrieH., II, 1 1. J Ebbo, loc. cit., Chronicon brandeburgense, à l'année 1136.
6 Voir plus haut, p. 147.
7 On honorait encore à Korenica deux autres dieux Porevit et Porenutius (Perunic ?). Voir Saxo Grammaticus (éd. Holder, p. 577) et la saga de Knytling (Mon. Germ., Scr., XXIX, p. 314) qui cite encore comme dieux Rinvit, Turupit, Pizamar et Tiamaglofi (Cernoglav « tête noire »).
Havelberg1 ; le dieu Pripegala auquel on offrait des têtes de chrétiens2 ; la déesse Siva dans le pays des Polabes ; le dieu Prove qui était honoré dans un bois de chênes près de Stargard dans le pays des Vagres ; et le dieu Podaga à Plan, dans la même région 3. Et il y avait encore d'autres dieux et déesses, comme on l'entrevoit par plusieurs allusions des textes anciens, mais les noms ne nous en sont pas connus 4.
Deux dieux, cependant, méritent encore une mention spéciale : Cernobog et Bëlbog. Le premier est directement attesté par Helmold qui rapporte (I, 52) que les Slaves, lors de leurs festins, faisaient circuler une coupe autour de la table en invoquant un dieu bon ou méchant, auquel ils donnent le nom de Cernobog, c'est-à-dire " niger deus ». Belbog, par contre, « le dieu blanc », faisant antithèse au dieu noir, n'est mentionné nulle part en tant que tel, mais il existe une série de noms de lieux dérivés de son nom 5, de telle sorte qu'il ne saurait y avoir de doute au moins sur son existence. Il est évident, que cette opposition d'un dieu noir à un dieu blanc, c'est-à-dire d'un dieu mauvais à un dieu bon, procède d une conception dualiste dont on ne rencontre pas par ailleurs d'indices clairs dans le paganisme slave. Aussi bien devons-nous en chercher l'origine dans une autre religion : il est possible que nous ayons ici un écho du dualisme iranien ou du chamanisme, mais j'incline plutôt à y reconnaître comme une application de la notion chrétienne d'un Dieu principe de tout bien et d'un Démon principe de tout mal, cette notion que les missionnaires avaient apportée dès le IXe siècle chez les Slaves de 1 Ouest, de telle sorte qu'elle devait déjà leur être familière au XIIe siècle, du temps de Helmold.
Il en va autrement de la représentation d'un dieu suprême régnant dans les cieux et souverain de tous les autres dieux. Helmold parle précisément d'un tel dieu 6, et l'on pourrait être tenté de croire à une influence de la doctrine chrétienne du Dieu unique. Mais le témoignage de Helmold ne saurait s'interpréter sans être rapproché de celui de Prokopios, d où il ressort que les Slaves, dès le VIe siècle, adoraient « un dieu unique, maître
1 Ebbo, III, 8.
2 Voir la lettre de l'archevêque Adelgott de l'année 1 108 (Heinemann, Codex Anhalt., I, p. 137) et 2iv. star. Slov., II, p. 155.
3 Helmod, I, 52, 83.
1 Voir Ziv. star. Slov., II, p. 152
5 Voir 2iv. star. Slov., II, p. 160.
6 Helmold, I. 83.