LES DIEUX DES AUTRES SLAVES
de la foudre et souverain du monde entier » \ C'en est assez de cette dernière indication pour nous empêcher de ne voir dans le témoignage de Helmold qu'un simple reflet du christianisme.
Nous ne savons pas clairement ce qu'était ce dieu suprême des Slaves. Mais nous sommes fondés à penser qu il ne se confondait avec aucune de ces formes locales et secondaires de la divinité, telles que Svantovit à Arcona ou Radgost à Rethra ; ce ne pouvait être que l'ur< des vieux dieux panslaves exerçant son autorité sur tous les éléments (Svarog ou Perun). Il est remarquable à cet égard qu'une sorte d'équation mythologique indo-européenne, dont les termes sont le sanscrit dyâus pitâ, le grec Zeyç Wy-^p, le latin Juppiter, le vieux germanique *Tiuz, le vieil haut-allemand ziu (cf. lat. divus, gr. Stoç, lit. dêvas, slave divù), indique une croyance en un être céleste déjà commune aux Indo-européens et qui devait se rapporter à quelque grand phénomène céleste. C'est sans doute à la civilisation indo-européenne primitive que les Slaves doivent la notion d'un dieu suprême qu'incarnaient pour eux Perun ou Svarog.
Il va sans dire du reste que, lorsque le christianisme commença à faire sentir son influence, cette notion ancienne et latente d un être suprême se trouva comme ranimée et rajeunie, si bien que le mot slave bogû, qui jusqu'alors n'avait désigné que divers génies ou dieux, prit dès le Xe siècle le sens de « Dieu suprême des chrétiens ». Nous lisons dans le traité russe de 945 que, si quelqu'un parmi les chrétiens viole le pacte, il sera puni « par Dieu » ; et c'est le mot bogû qui est bien appliqué ici au Dieu unique des chrétiens.
Les dieux des autres Slaves.
Ce que nous savons des dieux des Slaves du Sud — nous l'avons indiqué ci-dessus à propos du cycle russe — est fort peu de chose, si 1 on met à part le renseignement de caractère si général donné par Prokopios.
Nous ne disposons également que de fort peu de données sur le paganisme des grands peuples slaves de l'Ouest, les Tchèques et les Polonais. Ainsi nous ne connaissons aucun dieu tchèque réellement ancien, et il n'a pas manqué de gens pour dénier aux Tchèques, comme d'ailleurs aux Polonais, la possession d'une divinité de quelque importance. Cette attitude entièrement négative n'est pas justifiée, car l'indigence générale de notre documentation sur l'époque païenne en Bohême suffit à expliquer notre ignorance. Les Tchèques ont eu certainement leurs dieux : leur
1 Prokopios, III, 14 (voir plus haut, p. 12S).
civilisation, aussi avancée à cette époque que celle des autres Slaves, nous en est garante, et c'est ce que nous confirment au moins les échos tardifs de Perun et de Vêles dont il a été question plus haut \ C'est là une observation générale que n'infirment nullement les faux constatés à l'époque historique. On sait bien que les vieux dieux et déesses dont font mention certains chroniqueurs (comme Hajek de Libocany au XVIe siècle) ne sont que pures inventions (les déesses Krosina et Klimha) ; la déesse de la mort Morana ne doit son existence qu'aux gloses fausses du lexique de la Mater verborum (XIIIe siècle) et la déesse Zelu, attestée au XIVe siècle par le chroniqueur Neplach, est pour le moins fortement sujette à caution 2.
Nous sommes un peu mieux renseignés, à première vue, sur le paganisme polonais, car un chanoine de Cracovie, Jean Dlugosz (mort en 1480), nous a laissé dans le premier livre de sa Chronique une description de l'époque païenne en Pologne. Cette description ne repose pas, il est vrai, sur des sources historiques plus anciennes, mais elle reproduit quelques traditions populaires où figurent des noms d'anciens dieux que Dlugosz identifie avec les dieux de l'antiquité gréco-romaine : Jesza (Jupiter), Lyada (Mars), Dzydzilelya (Vénus), Nya (Pluton), Pogoda (Temperies), ZyWye (deus vitae), DzeWana (Diane), Marzyana (Cérès).
La critique à laquelle Al. Briïckner, en 1892 3, a soumis le texte de Dlugosz a établi que la majeure partie de ces dieux est due à l'auteur même de la Chronique. Ce ne sont pas des divinités du Panthéon polonais, mais seulement, pour autant qu'ils ont existé, des génies inférieurs mentionnés dans les vieilles chansons rituelles du printemps et de l'été. Dlugosz n'a pas inventé leurs noms, car ils les a trouvés, au XVe siècle, dans les croyances populaires où ils s'étaient introduits peut-être depuis longtemps : il s'est borné à les présenter comme des noms de divinités et à les rapprocher de ceux des dieux antiques. Il n'a fait en somme que nous transmettre une série de détails tirés des fêtes saisonnières rituelles et de l'ancienne démonologie polonaise. La même constatation s applique aux quelques autres chroniques polonaises des XVe et XVIe siècles ; tantôt elles mentionnent les mêmes dieux, tantôt elles en complètent la liste par l'addition
1 Voir ci-dessus, pp. 139, 142.
2 Vâclav Hâjek de Libocany publia, en 1541, une chronique tchèque jadis fort appréciée. J. Stredovsky fait preuve d'encore plus d'ingéniosité dans sa Sacra Moraviae historia qui date de 1710. Voir le texte de Neplach (mort en 1368) dans les Fontes remm bohem., III, p. 460.
3 Archivfiir slav. Philologie, XIV, p. 170. Voir aussi la récente Mitologja du même auteur et Ziv. star. Slov., II, pp. 167 et suiv.