LES DIEUX DES AUTRES SLAVES
de Le/ et de Polel, qui, comme Lada et Jesza, apparaissent dès le XVe siècle dans les refrains et apostrophes généralement inintelligibles de chansons rituelles1. Que signifiaient à 1 origine ces apostrophes et comment ont-elles pris place dans ces chansons? C'est une question à laquelle nous sommes hors d'état de répondre présentement. Il n'est pas impossible que nous touchions là, au moins dans certains éléments, à un fonds païen véritablement mythologique.
1 Ziv. star. SloV., II, p. 171. Le chroniqueur Miechowski identifiait de son côté Lel et Polel avec Castor et Pollux.
Fig. 48. — Statue d'un dieu
païen, dite de Svantovit, trouvée
près de Husjatyn (Galicie).
Fig. 49.
Les quatre côtés de la statue de Husjatyn.
Nous ne trouvons donc, en somme, dans ces témoignages sur le paganisme polonais, aucun dieu sûrement garanti. On ne saurait douter cependant qu'il y ait eu en Pologne au Xe siècle et des dieux et même des centres religieux et des temples à Kruszwica, à Poznan et à Gniezno.
De cet examen des questions essentielles que pose la mythologie slave les conclusions suivantes peuvent se dégager. Les Slaves païens ont toujours vécu au milieu d'un monde riche de démons et de génies d'origines diverses qui animaient le foyer domestique, la terre entière et le ciel. Parmi ces démons, certains avaient acquis, dès l'époque préhistorique, une autorité supérieure et étaient devenus l'objet d'une plus grande vénération, de telle sorte qu'ils s'étaient élevés au-dessus des autres démons et avaient pris la qualité de dieux. C'est avec ce patrimoine religieux que les Slaves avaient quitté leur habitat primitif pour se diriger vers leurs nouvelles résidences, où ils devaient se développer séparés les uns des autres et soumis à des influences diverses et multiples. L'individualisation de leurs dieux, dans ces conditions, ne pouvait que progresser. Le procès, cependant, nous en échappe en grande partie : nous n'en avons aucun aperçu ni pour les Slaves du Sud, ni pour les Tchèques et les Polonais ; nous ne faisons que l'entrevoir pour les Russes et les Slaves de la Baltique, mais à une époque où les uns et les autres ont déjà subi plusieurs influences étrangères : les premiers l'influence nordique et orientale, et les seconds les influences nordique, grecque et orientale. Lorsque le christianisme apparut à son tour parmi les Slaves, les vieilles croyances que le paganisme inspirait n'en subirent que légèrement l'atteinte. L'influence chrétienne sur la foi populaire ne devait être étendue et profonde qu'à une époque ultérieure qui n'entre pas dans les cadres de cette étude.
Le culte.
L'évolution religieuse s'était poursuivie de manière différente dans les diverses parties du domaine slave : le culte devait aussi différer d'une région à l'autre. Là où s'exerçait? comme en Russie et dans les pays baltiques, l'influence de cultes étrangers plus affinés, là où les dieux devenaient les dieux officiels de l'Etat et disposaient d'une caste de prêtres dont la tâche n'était pas seulement de les servir, mais encore de maintenir et d'exalter leur célébrité et leur puissance, le culte comme il va de soi, offrait une tout autre apparence que là où le peuple ne connaissait que des dieux domestiques aux prétentions modestes. Là les prières et les sacrifices
étaient plus solennels et même s'accompagnaient parfois de scènes sanglantes ; l'autel sur lequel on offrait les sacrifices était plus somptueusement bâti ; les idoles étaient couvertes d'or et d'argent et avaient une figure et des attributs destinés à produire la plus forte impression possible sur les fidèles assemblés ; les idoles ne se trouvaient pas en plein air, mais étaient dans des temples en bois, aux parois sculptées, et décorés de peintures et même d'ornements métalliques.
Nous connaissons ces édifices par les centres religieux des Slaves baltiques. Il devait y en avoir aussi sous l'église de. la Desjatina à Kiev I,
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Fig. 50. — Plan et reconstitution du temple de Svantovit à Arcona.
comme le prouvent les allusions de certains textes russes et aussi la découverte d'un sanctuaire. Y en avait-il chez les autres Slaves? C'est chose probable, même en l'absence de témoignages anciens ; mais, en tous cas, les sanctuaires tchèques ou polonais n ont jamais eu l'importance du temple de Svarozic à Rethra, ni de celui de Svantovit à Arcona dont Saxo Grammaticus nous a conservé une description détaillée et dont, en 1922, Karl Schuchardt 2 a mis au jour les fondations ainsi que quatre colonnes à l'intérieur et un piédestal pour la statue du dieu.
1 Sur cet emplacement, dont on trouvera la représentation sur la figure 47 p. 145, il y avait indiscutablement un sanctuaire. Etait-ce un véritable temple ou seulement un sanctuaire à ciel ouvert avec un autel? On ne saurait le dire. Nous avons cependant des allusions à un lieu pour l'offrande des sacrifices (i;aiimiji', xpaMt) dans la Vie de saint Vladimir, dans l'Homélie du métropolite Hilanon, dans la saga d'Olaf Tryggvesson (voir Ziv. slar. Slov., II, p. 190, et Mansikka, Religion, I, pp. 299 et suiv.).
2 Saxo Gram., XIV, éd. Holder, p. 564 {Ziv. star. Slov., I, p. 289). Pour la découverte de Schuchardt, voir plus haut, p. 148.
Les idoles étaient habituellement en bois, plus rarement en pierre. Elles étaient recouvertes de lames d'or ou d'argent et munies, selon le rôle du dieu, de divers attributs, notamment la coupe ou la corne à boire qu'ils tenaient à la main. La littérature ecclésiastique slave des Xe et XIe siècles les appelle idolù (du grec si'Êw/.cv), bolvanù, isttJ^anù, kumirù et stodû, tous noms d'origine étrangère, surtout turco-tatare. Les noms indigènes étaient
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Fig. 51 . — Fondements du temple du camp fortifié d'Arcona mis au jour par K. Schuchardt (more « la mer », chrâm « temple », Val « fossé »).
modla, kaPÙ et socha, qui ne sont pourtant pas tous attestés à époque ancienne \ Il y avait beaucoup d'idoles, en particulier chez les Slaves de l'Ouest, et l'évêque Herbert de Brandebourg en détruisait encore au commencement du XIIe siècle chez les Polabes : « multa atque innumerabilia idola » 2. Helmold témoigne aussi que les forts et les villages slaves étaient
1 Voir Zw. star. Slov.. II, p. 203.
2 Riedel, Codex diplom. brandenburgensis, X, p. 69.
pleins d'idoles \ Outre les dieux, les génies de rang inférieur, les pénates avaient également dans les familles leurs petites statuettes placées soit dans l'âtre, soit dans le coin faisant face au fourneau ; et si, en Petite Russie, on appelle précisément ce coin et la niche où l'on place aujourd'hui les saintes icônes ÔCOKHHK'b et les icônes elles-mêmes nom, c'est là, à n'en pas douter, une réminiscence de l'époque païenne 2.
Fig. 52. — Les idoles de Bamberg.
Les idoles des Slaves de la Baltique et de l'Elbe offraient un trait original :elles étaient souvent polycéphales.d'un type de polycéphalie d'origine inconnue qui les distingue des baby de pierre funéraires des peuples turcotatares dont on a trouvé un si grand nombre dans la Russje du Sud, aux pieds du Caucase et jusque dans la région de l'Altaï3. Il ne nous a été conservé d'ailleurs qu'un fort petit nombre de ces idoles. La plus remar-
1 Helmold, I, 52, 83.
2 Quant aux idoles en bois dans l'ancienne Serbie, voir l'article de V. Cajkanovic : « Chyanje us pejnnije h <po.n;..iopa » (CpncKH eTHorpa<pcKH 36opHHK, XXXI, 1924).
8 Voir ïiv. star. Sloo., II, p. 146, et WI. Demetrylciewicz dans le Bulletin de l'Académie de Cracovie, 1910, XV ; voir aussi plus loin le chap. XII, pp. 312-316.
quable est le « Svantovit » trouvé dans le lit du Zbruc, en Galicie orientale, et qui est aujourd'hui conservé dans les collections de l'Académie de Cracovie. La question de son authenticité et son identification ont suscité bien
Fig. 53. — La statue de Holzgerlingen.
des discussions1. C'est une colonne carrée en pierre calcaire, haute de 2 m. 70, dont le haut se termine par une tête à quatre faces. C'est, à mon avis, un monument authentique et que, dans l'ensemble, malgré certains détails orientaux et antiques, on est fondé à considérer comme la représentation de quelque divinité des pays slaves de l'Ouest. Ce n'est du reste pas Svantovit, et nous ignorons le nom du dieu qu'incarnait cette
Fig. 54. — Deux idoles fausses de PrilwJtz.
idole. A côté de ce prétendu Svantovit, il existe encore quelques monuments en pierre que nous pouvons sans crainte attribuer aux Slaves en raison du lieu où ils ont été découverts, de leur style et de leurs attributs, parfois aussi de leur caractère polycéphale. Telles sont par exemple les idoles trouvées dans le Regnitz, près de Bamberg, la statue de Holzgerhngen, celle de Jankow près de Mogilno et d'autres 2. Mais il y a aussi bien des pièces douteuses et non authentiques ; il existe même des faux comme les statuettes dites de Prilwitz trouvées à la fin du XVIIe siècle, dans
1 Voir Ziv. star. Slov., II, p. 144.
2 Voir plus loin le chapitre XII (sur la sculpture, pp. 312-316) et Ziv. star. SloV., II, pp. 200 et suiv.
le village du Mecklembourg qui porte ce nom, par le pasteur S. F. Sponholz1.
Les offrandes faites aux dieux ou aux démons consistaient soit en fruits, soit en sacrifices sanglants où figuraient parfois des victimes humaines, notamment en Russie et dans l'Ouest 2. Le culte rendu aux démons domestiques, à en juger par de fréquentes mentions, donnait lieu à de pareils sacrifices qui s'accompagnaient du don de pain, de fromage, de miel, de gâteaux, de poules, d'œufs, d'ail, etc. Les Slaves possédaient plusieurs termes indigènes (trëba, zîrtva) et étrangers 3 pour désigner les sacrifices. Pendant le sacrifice le prêtre, ou bien le père de famille et maître de la maison, invoquait les dieux en levant les mains et en accompagnant ce geste de la prière qui convenait (en vieux russe MO.ieme, en tchèque modlitva) . Ibn Rosteh nous a conservé le contenu d une de ces prières : le Slave, tendant dans sa main des grains de millet, demande une récolte abondante. De même Saxo Grammaticus nous montre le grandprêtre de Svantovit à Arcona priant pour la prospérité du pays, l'accroissement des biens de ses compatriotes et de nouvelles victoires *.
Les prêtres. — L'existence d'une caste sacerdotale n est attestée que chez les Slaves baltiques. C'est à ces prêtres qu'il faut imputer le développement exceptionnel que nous avons constaté chez ces derniers : célébrité des dieux locaux, organisation d'un culte, construction de temples et création de grands centres religieux. Il ne semble pas que, par ailleurs, chez les autres Slaves, il y ait eu des prêtres comparables à ceux-là. C'était sans doute le père de famille, ou le chef de la maison, ou, le cas échéant, un chef de la tribu, qui accomplissait les rites religieux ; il est cependant possible que, dans les endroits réservés au culte, il existât des personnages chargés de la garde du sanctuaire, prêtant la main aux sacrifices et en
1 Voir notamment les articles de Jagic dans VArchiv fur slav. Philologie, II, p. 388 ; V, p. 193.
2 II est fait mention de sacrifices sanglants à Kiev en l'honneur de Perun (voir Chronique, version Laurentine, 77, 80, les Instructions du métropolite Hilarion, de Cyrille de Turov et de l'évêque Sérapion et enfin les auteurs arabes Kardîzî et Ibn Rosteh), dans les Balkans chez les Bulgares (Kosmas le prêtre, éd. Kukuljevic, Arkiv, IV, p. 75) et chez les Slaves baltiques dans le culte de Svarozic, de Svantovit, de Triglav, de Pripegala (voir plus haut, p. 150). Voir les détails dans 2iv. star. Slov., II, p. 237.
3 Du mot trëbiti « sacrifier » (cf. trëbiste « autel ») et du mot zreti (cf. zricï « sacrificateur, prêtre »). Parmi les noms étrangers le mot trapeza est venu à la fin de l'époque païenne et le vieux russe ôjivtmth vient du culte nordique. Voir Ziv. star. Slov., II, p. 186.
4 Harkavi, CKa3aniH, p. 265; Saxo, éd. Holder, p. 566.
somme exerçant des fonctions toutes proches de celles des véritables prêtres l.
Nous savons par contre que, dans le pays baltique, les dieux célèbres, tels que Svarozic à Rethra ou Svantovit à Rujana, étaient servis par de vraies troupes de prêtres, qui avaient à leur tête un grand-prêtre (« sacerdos maior, pontifex »). Tout ce monde s occupait du culte, accomplissait les rites les plus importants, et faisait affluer les dîmes, et — c'était par là surtout qu'il avait une action sur le peuple — réglait les pratiques magiques et les oracles. Même les dieux qui n'avaient pas de temple, comme par exemple Prove dans son bois de chênes de Stargard, étaient dotés d'un grand -prêtre 2.
Qu'étaient ces oracles? Thietmar nous l'apprend pour Rethra, Saxo Grammaticus pour Arcona et Herbord pour le Triglav de Stettin 3. Le personnage principal en était partout un cheval sacré, que les prêtres conduisaient à travers une rangée de lances croisées ; on cherchait aussi des présages dans les boissons dont on remplissait les coupes placées dans la main des dieux, dans les éclats de bois, dans le vol des oiseaux, etc. 4 L'extase simulée était naturellement aussi mise en jeu.
Les sorciers. — Outre les prêtres véritables, il existait dans tout le domaine slave d'autres intermédiaires entre le peuple et les dieux ou les démons. Ceux-là travaillaient sans pompe, sans temples et sans sacrifices : ils n'en avaient pas pour cela moins d'action sur la croyance populaire et sur la conduite de la vie non seulement des individus, mais des familles et parfois de grands groupes de population. C'étaient les sorciers ou magiciens. Ils portaient habituellement le nom de Volchvi, sing. volchvû 5 ; mais ils avaient aussi d'autres appellations suivant le genre de magie qu'ils pratiquaient : carodëj, korenitïcï, vëdunù, vëstij, hadacï, bajalînïkû, obavnikû, Vorozecï, vracï, kudesnikù, nauznikû, kobnikû, kuzedlnikû, etc. (toutes appellations que l'on trouve aussi au féminin). Ces mots sont remplacés dans les plus anciens textes slaves tantôt par des termes grecs, tantôt par
1 Les documents latins appellent les prêtres slaves païens sacerdotes ou simplement domestici. L'expression slave ancienne, déjà attestée dans des textes des Xe et XIe siècles (voir Ziv. star. Slov., II, p. 231), était zrec (zrïcï), c'est-à-dire « sacrificateur ».
2 Voir les renseignements donnés à propos de chaque dieu.
3 Thietmar, VI, 24 (17) ; Saxo, éd. Holder, pp. 565, 567 ; Herbord, II, 32-33.
4 Voir pour les détails Ziv. star. Slov., II, p. 241. 6 Voir Ziv. star. Slov., II, pp. 208-211.
des termes latins : \tâyoç, fjtavxeuç, zzpy.xv.ôç, ÏT.xz'.c6ç,augur,sortilegus,phitonf carius, incantator, divinator, ariolus, veneficus, etc.
La magie, c'est-à-dire le pouvoir de plier les démons par certains procédés à la volonté de l'homme, apparaît dans les cultures les plus primitives où il saurait à peine être déjà question de religion, par exemple celles qui sont encore au degré préanimiste. Elle se maintient même au stade de la religion proprement dite, et à côté de cultes organisés. Elle met en œuvre les ressources les plus variées que lui offre la sorcellerie, et dont plusieurs nous sont attestées dès l'époque païenne. C'est contre cette magie païenne que l'Eglise entreprit la lutte, car, alors qu'elle avait d'un seul coup écarté les dieux en mettant en pièces les idoles et en renversant les temples, elle n'avait pas porté atteinte au pouvoir des sorciers et se voyait réduite à continuer à le combattre opiniâtrement, mais sans succès. En effet, de nos jours encore, dans les régions éloignées où la civilisation ne pénètre pas, beaucoup de pratiques magiques se sont maintenues, qui ont parfois un caractère tout-à-fait primitif et païen. Il n'y a pas encore si longtemps que, dans un pays par ailleurs avancé, sur les montagnes de la frontière moravo -slovaque, une fille qui voulait anéantir ses rivales en amour modelait une figurine de glaise qu'elle piquait, puis séchait dans une fumée brûlante, et enfin brûlait dans le fourneau, persuadée que ses rivales ressentaient ce triple supplice. Nous avons là assurément une illustration caractéristique de la façon dont les notions primitives se conservent pendant des siècles.
Dès l'époque ancienne, les plus vieux chroniqueurs tchèques et polonais mentionnent des sorciers. Il en est de même chez les Bulgares. Mais les témoignages les plus nombreux et les plus intéressants nous viennent de Russie l. Dans les plus vénérables chroniques russes qui remontent aux Xe, XIe et XIIe siècles, le sorcier (BO.iXBri>) apparaît fort souvent, et de telle manière que nous pouvons nous rendre compte de son rôle et de son activité. Les sorciers russes constituaient un facteur social important : c'étaient eux qui représentaient et menaient la lutte contre le christianisme. L'Eglise, voyant leur influence sur le peuple, avait tourné sa force contre eux, mais non sans se heurter, au moins dans les premiers temps, à l'opposition tumultueuse et radicale de ces ennemis et de leur clientèle populaire. Je ne saurais exposer ici toutes les pratiques employées par les sor-
1 Ziv. star. Slov., II, pp. 212-217. En Bohême, le prince Bretislav, en 1092, ordonna d'expulser tous les sorciers (Kosmas, III, 1) et le prince polonais Mieszko fit de même (Miechowski, Chronica Polon., II, 2).
ciers et, sur une plus large échelle encore, par les sorcières : leur domination sur l'homme s'étendait depuis la naissance jusqu'à la mort ; on en aura une idée par les matériaux nombreux que j'ai réunis ailleurs \ Il importe, au reste, d'observer que la partie septentrionale de la Russie a été fortement soumise à l'influence des sorciers finnois. C'est à ces derniers que les tombes slaves de cette région doivent une partie des objets
Fig. 55. — Attributs d'un sorcier chaman trouvés dans la Russie centrale : 1 et 3. Gladenovo ; 2. Galic.
que l'on y trouve : de petites figures d hommes et d'animaux qui appartenaient sans doute à ces chamans 2. Le fait est qu'on ne trouve pas ailleurs de ces objets, et l'on n'est pas fondé à supposer que l'influence du chamanisme finnois se soit étendue à toute la Russie slave.
Fêtes anniversaires. — Le culte païen possédait encore une série de fêtes
1 Ziv. star. Slov., II, pp. 218-229. Voir là ce qui a trait aux amulettes appelées navuz, navez, russe nay:-n> (traduction du latin ligatura). A Rostunovo (gouvernement de Moscou) on a trouvé un tombeau da sorcier.
2 Ibidem, II, pp. 225-227. La chronique nous apprend aussi que les Novgorodiens allaient consulter les sorciers finnois leurs voisins (Chronique de Kiev, à l'année 1071, version Laurentine, 174).
et de cérémonies, certaines servant à honorer les ancêtres, mais la plupart ayant un caractère cosmologique et se rapportant à la fin de l'hiver, à la venue du printemps, aux solstices d'été et d'hiver, à la fin des travaux des champs et en général aux diverses phases de l'agriculture. Qu'il s'agît du printemps ou d'une autre saison, c étaient toujours les labeurs de la campagne qui déterminaient le peuple à adresser aux démons et aux dieux intéressés certaines prières accompagnées de rites déterminés. C'était le soleil dont l'influence dominait toute la culture de la terre : de là l'importance croissante des dieux solaires ; de là aussi l'importance des solennités anniversaires correspondant aux principaux épisodes du cycle solaire, le début du printemps où le soleil anime la nature, puis l'époque où le soleil achève son rôle de bienfaiteur des champs, celle des récolte^ d été et d'automne. Quant aux rites observés durant ces solennités, ils ne faisaient que reproduire tels actes de sorcellerie ou de magie destinés à agir sur les forces cosmiques, afin d'en obtenir les résultats les plus favorables pour l'agriculture. Il faut dire d'ailleurs que, faute de posséder sur ces rites assez de témoignages anciens, nous sommes ordinairement réduits à constater les survivances qui nous apparaissent encore dans le folklore historique et contemporain. Mais les recherches ont été jusqu à présent trop peu poussées dans ce sens pour que nous puissions, dans les fêtes d'aujourd'hui, faire le départ entre ce qu'elles doivent au paganisme indigène, ce qu'elles ont emprunté à date ancienne aux cultes étrangers et enfin ce qu'elles ont assimilé seulement à l'époque historique.
La fête essentielle de la période d'hiver est la faoleda. C'est une tournée de maison en maison, où l'on promène un mannequin appelé k°kda, en prononçant des formules et en chantant des chansons appropriées. La koleda nous est signalée chez les Slaves dès l'époque païenne l. Elle n est pas cependant d'origine indigène : c'est la fête romaine des Calendes ( calendae) , célébrée au début de la nouvelle année, qui a passé aux Slaves sous le nom de kolçda, et cela dès avant l'adoption du christianisme. On en trouve aujourd'hui encore de nombreuses survivances. Les calendes romaines s'y confondaient originellement avec les restes de certaine fête indigène appartenant au solstice d'hiver, ainsi qu'en témoignent divers rites, comme en Russie le rite qui porte le nom de useri ou ovsen'.
Il en est de même d'une autre fête ancienne, appelée ^racim que l'on
1 Dans une interdiction de l'Euchologe du Sinaï (art. 24) et dans une interdiction russe des Saints Pères, du XIe siècle (art. 105, 137). Pour les détails sur la koleda, voir Ziv. star. SIov., II, pp. 241-248.
trouve dans tout le domaine slave et qui est déjà attestée en Russie au XIIe siècle. Le kracun est sans doute aussi de provenance romaine : ce nom semble, en effet, n'être autre que le latin creatio au sens de (( Nativité » ou « Noël » 1. Il n'y avait dans la mythologie slave ni de dieu Kracun ni de Koleda ni d'L/sen' : ce ne sont là que des noms de fêtes.
Parmi les fêtes printanières il y avait surtout le " transport de la mort », appelée pour cette circonstance Marena chez les Slaves du Nord (tchèque Marena, à côté de Morena, polonais Marzana, petit-russe Marena). Aujourd'hui encore, en pays slave, on fabrique, aux premiers jours du printemps, un mannequin de paille (que parfois l'on remplace par un arbuste), puis les gens du village le transportent avec des chants jusqu'à la rivière la plus proche, où ils le précipitent 2. Cette cérémonie était certainement connue dès l'époque païenne, encore qu'elle ne soit pas attestée directement. De fait, elle est à peu près panslave, et des documents des XIVe et XVe siècles la signalent en Bohême et en Pologne comme un rite païen très ancien 3. Le transport de Marena ou de la Mort 4 est sans aucun doute associé à l'expiration de l'hiver et à la venue du printemps : il représente un vestige du sacrifice offert à l'eau du printemps délivrée de sa prison de gîace. Le mannequin appelé Marena a dû être à l'origine une victime véritable remplacée plus tard par une effigie. Mais il n'y avait pas de déesse Marena, au sens où l'entend Dlugosz 5.
Le groupe des fêtes estivales est plus riche, parce que c'est en été qu'ont lieu les grands travaux des champs, et aussi parce que la saison chaude est plus favorable à l'extension des jeux et des divertissements que l'époque du solstice d'hiver. C'est au solstice d'été que se rattachent le plus grand nombre des fêtes de l'année. Ces fêtes estivales sont débordantes de joie bruyante et de danses. Les principaux épisodes en sont : les sauts à travers le feu (vraisemblablement dans un but de purification), puis divers oracles, et, dans certaines régions, une scène dramatique analogue à la noyade de la Marena, à savoir le meurtre et l'enterrement symbolique d'un mannequin appelé de noms divers. Ces fêtes se célèbrent depuis longtemps chez
1 Ziv. star. Slov., II, p. 248.
- Ibid., II, pp. 249 et suiv.
3 En Bohême, deux interdictions du transport de la mort, datées de 1366 et 1384, en Pologne une défense du diocèse de Poznan de 1420, et un passage de la Chronique de Dlugosz à l'année 965 (II, 1). Voir les textes dans Ziv. star. Slov., II, p. 250.
4 Le nom coïncide étymologiquement avec le vieux slave mrëti, morù « mort >' ; il a été joint par la suite à diverses formes slaves du nom de la mère de Dieu : Marja-Marena.
5 Voir plus haut, p. 1 52.
tous les Slaves, au moment du solstice, le plus souvent la veille de la Saint- Jean-Baptiste (dans la nuit du 23 au 24 juin), ou encore à d'autres dates. Elles sont désignées par divers noms : en Russie, KynsuaO (ou au pluriel (Kviia.ibi); en Pologne, sobotj^a ; en Bohême, k.upadlo , en Slovaquie, kupadlo, vajanuo ; chez les Slovènes, lires ; chez les Serbes, IÏBaH^aH ou Kpec ; chez les Bulgares IlBaHT. 4enL>, etc. L'addition aux danses et aux réjouissances de la scène dramatique de l'enterrement du mannequin est d'usage en Russie ; mais le Kupalo, en ceitains endroits, est remplacé par l'effigie de Jarilo, de Kostroma ou Kostrubonïkp . Il en est ainsi chez les Bulgares où le mannequin était appelé Kalojan (Skalojan) ou German l. Cette scène dramatique, originellement, n'appartenait sans doute pas à la fête proprement dite de Kupalo, et c'est pourquoi aussi elle diffère sensiblement dans ses formes et dans sa chronologie d'une région à l'autre. On entrevoit là l'influence de cultes grecs et orientaux.
Tous ces rites de la fête du solstice d'été sont anciens et attestés, au moins indirectement, dès les XIe et XIIe siècles, car le chroniqueur Kosmas et le biographe de l'évêque Otto de Bamberg font mention l'un et l'autre, chez les Tchèques et les Poméraniens, de grandes solennités païennes qui se célébraient vers la Pentecôte, au mois de juin 2. Les appellations de kupalo et de sobotka n'apparaissent qu'au XIIIe siècle, mais nous pouvons les suivre à partir de cette époque jusqu'à nos jours 3.
Ces fêtes ont une signification qui n'est pas absolument claire. J'y vois, pour ma part, une glorification de la nature au moment de son plus grand épanouissement, à la veille de la récolte, et je m'explique ainsi la force de l'émotion erotique qu'elles provoquaient et qu'elles provoquent encore, au point d'apparaître parfois comme des survivances d'un régime ancien d'hétaïrisme4.
Les fêtes du kupalo ont pour parentes, au moins en raison de leur caractère et de l'époque à laquelle elles ont lieu, les « fêtes des roses » ou rusalii. Celles-ci, nous l'avons déjà vu 5, ont un vieux fond dû au culte des mânes
1 Voir Ziv. star. Slot)., II, pp. 252-257. Le dieu Kupalo qui apparaît dans les chroniques du XVIIe siècle ne doit son existence qu'à un contresens sur le nom même de la fête, comme aussi les dieux Jarilo et German (ibidem, p. 256). .
2 Kosmas, III, 1 ; Herbord, II, 14. Voir aussi le témoignage de Thietmar sur les fêtes du mont SobStka en Silésie (Thietmar, VII, 44).
3 Ziv. star. Slov., II, p. 255.
4 Voir ce qui est dit plus haut (p. 21) et aussi l'article de A. Veselovskij « lVivpiiuM'b... is-b i;yiia.ii.ci;oiï oftpiUHorni » (3K. M. II. II., 1894, II, pp. 287, 315).
0 Voir plus haut, pp. 55, 132. D'autres formes de ces fêtes apparaissent chez les Slaves du
et doivent leur nom à l'influence romaine de la « fête des roses », rosalia, pascha rosarum. On ne saurait douter que la fête estivale répandue à travers tout le domaine slave et appelée rusalii, risale, rusalje, rusadla soit autre chose que les rosalia romaines. L'influence gréco-romaine, ici, n'est pas contestable ; mais il n'est pas encore possible de déterminer la part de l'emprunt étranger ni celle du vieux rite indigène avec lequel cet emprunt est venu se confondre.
Le motif fondamental de la cérémonie est partout le même : on conduit par le village une fille en grand costume (vivante ou en effigie), et l'on porte un mannequin représentant un animal ; la marche du cortège est accompagnée de discours, de chants, de danses et de combats fictifs. Ces rusalii nous sont connues en Russie, dès les XIe et XIIe siècles, comme des jeux populaires de caractère excentrique auxquels l'Eglise s'opposait avec vigueur, mais visiblement sans succès 1. Elles sont en usage aussi dans la Péninsule balkanique, et M. Arnaudov, notre collègue de Sofia, vient précisément de leur consacrer une vaste étude 2. En Bohême, en Moravie et en Slovaquie, elles sont attestées par des documents qui remontent au XVIe siècle.
Le dernier grand groupe des rites cultuels de l'été et de l'automne était constitué à l'époque païenne par toutes les coutumes et fêtes se rattachant à la récolte et, de manière générale, à l'achèvement des travaux agricoles. Beaucoup de ces rites sont encore en vigueur dans les pays slaves, et la description de la fête de Svantovit à Arcona, que nous lisons chez Saxo Grammaticus, nous prouve qu'ils existaient sous le paganisme. Cette fête avait lieu une fois l'an, la moisson terminée : le prêtre de Svantovit, après avoir offert au dieu de nombreux sacrifices, prédisait, d'après la coupe placée dans la main de l'idole et d'après le vin qui s'y trouvait, ce que serait la récolte de l'année suivante 8. Cette solennité clôturait vraisemblablement la saison agricole et la série des actes de supplication et de magie auxquels le Slave recourait toujours en s adressant aux dieux donateurs de la récolte ; ces actes, d'ailleurs, se sont conservés en partie jusqu'à nos jours 4.
Sud sous le nom de ruzicalo ou druzicalo, chez les Russes sous le nom de paiymma (du grec çoScôvca).
1 Ziv.slar. Slov., II, p. 201.
2 M. Arnaudov, KyKPpu u pyeajimi. Cocpiifi, 1920 CôopHHKTb 3a sapOAHH vmotbopeHiifl, XXXIV).
3 Saxo, éd. Holder, 565. Voir 2iv. star. Slov., II, p. 240.
* 2iv. star. Slov., III, p. 112; Bystron, Zioyczaje zniwiarskie w Polsce, Krakôw, 1916; C. Zibrt, Obzinky, Praha, 1910.
La fin du paganisme.
Le paganisme slave ne s'effondra pas tout d'un coup. Nous avons déjà vu que la foi chrétienne n'avait été adoptée officiellement qu'à des époques diverses, du VIIe au XIIe siècles, et encore cette adoption ne comportait-elle pas que le peuple tout entier eût renoncé à ses anciennes croyances en acceptant les nouvelles. Partout, au contraire, les anciennes croyances devaient se maintenir longtemps encore dans le peuple, tout chrétien qu'il fût devenu extérieurement. Les vieux textes russes appellent cet état ambigu « ^Boerrfcpie », c'est-à-dire « la double foi ».
De fait, partout nous constatons des réactions sanglantes et des résolutions en faveur du paganisme que prêtres et sorciers entretenaient dans le peuple 1. Cette « double foi », dans certaines régions, persista jusqu'aux XIe-XIIe siècles, et même jusqu'à une époque très postérieure en Russie et en Lituanie. Ce furent les dieux qui tombèrent les premiers dans l'oubli, en particulier là où ils n'étaient que la création des prêtres et ne vivaient que par ceux-ci. Mais la foule païenne des démons, qui emplissait la nature toute entière, vécut longtemps, avec ses cultes propres, et c'est en vain que le clergé la combattait. L'Eglise orthodoxe, d'ailleurs, eut à cet égard une politique souvent différente de celle de l'Eglise romaine. Rome ne cessa jamais de mener âprement la lutte contre le paganisme et elle réussit ainsi à rendre désuets nombre de rites anciens. Byzance, par contre, fut à l'ordinaire plus tolérante, et souvent même chercha à s'adapter en quelque mesure à la religion du passé, de telle sorte qu'elle nous en a davantage conservé les traces. Ainsi la Péninsule balkanique nous offre encore aujourd'hui des popes qui, dans les cimetières, célèbrent la fête des morts à la manière païenne en distribuant aux âmes des défunts du vin et des aliments ; on rencontrait même, il n'y a pas longtemps, des popes qui conjuraient les mauvais esprits et les vampires comme les sorciers les conjuraient il y a quelque mille ans 2.
1 Ëiv. star. SIov., II, pp. 266 et suiv., et p. 274.
2 Ibidem, I, p. 295, et plus haut, p. 55. Voir les faits rapportés par M. Murko (« Grab als Tisch », dans la revue Wôrter uni Sachen, II, 1910, pp. 84, 89, 110) et par Milicevic (/Khbot Cp6a, I, p. 326).