‹ Manuel de l'antiquité slave (volume 2)Chapitre 38 sur 90 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Les débuts du droit et de l'organisation de l'État.

La société.

Le triple fondement, à la fois économique et religieux, juridique et politique, de 1 existence des anciens Slaves, était constitué par la famille, par le clan (ou communauté familiale), et enfin par la tribu \ qui marquent les degrés de l'évolution des peuples et des Etats. Chacune de ces unités avait ses intérêts propres dans l'ordre de la parenté, de l'économie domestique et de la religion ; elle travaillait pour elle-même, se gouvernait elle-même et formait à elle seule une unité juridique. Il y avait bien des notions et des coutumes juridiques communes à tous les clans et à toutes les tribus slaves, mais elles n'obligeaient que ces seules unités. Tout membre d'une famille ou d'un clan y jouissait de tous les droits attachés à sa qualité de ressortissant à cette unité, et tout nouveau venu, Slave ou non, était regardé comme un étranger qui n'avait pas les droits des membres du clan ou de la tribu dont il était devenu l'hôte.

Cependant la pleine jouissance de tous les droits n'était assurée qu'aux hommes libres. Comme chez les autres peuples voisins, une tribu se composait chez les Slaves de trois catégories de personnes : 1° les esclaves ; 2° les hommes libres ; 3° une classe peu nombreuse de gens qui se distinguaient par leur naissance, leur richesse, ou leur situation au service du prince, et de laquelle devait sortir la noblesse de l'époque historique.

La classe des hommes non libres ou esclaves s'était formée au cours des siècles précédents. C'étaient des restes des populations autochtones que

1 La science du droit slave forme un tout scientifique indépendant qui repose sur une foule de sources historiques indépendantes. Aussi ai-je demandé à Karel Kadlec, professeur à l'Université tchèque de Prague, et l'un des meilleurs spécialistes du droit slave, d'écrire dans la Vie des anciens Slaves le chapitre qui relève de sa compétence. Mais, comme ce chapitre n'a pas encore paru, je m'en suis tenu surtout aux conclusions de 1 aperçu sommaire que K. Kadlec a publié dans YEncyclopedya polska, t. IV, IIe partie (Krakiw, 1912). L'exposé détaillé sera donné par le même auteur dans son Introduction à l histoire du droit slave, prête à être mise sous presse (Collection de Manuels de l'Institut d'Etudes slaves). Je remercie K. Kadlec d'avoir bien voulu revoir le présent chapitre.

les Slaves avaient trouvées dans les pays qu'ils occupaient (ainsi dans les Balkans, dans les Alpes et aussi en Bohême) ; c'étaient encore des prisonniers capturés pendant les guerres incessantes des Slaves avec les peuplades étrangères (plënïnif^ù) ; c'étaient parfois des Slaves libres qui avaient été privés de la liberté pour n'avoir pas payé leurs dettes \ ou bien des esclaves achetés par leur maître sur les marchés (comme nous le verrons plus loin)2, ou bien des descendants de parents esclaves.

Nous ne savons pas exactement quelles étaient les relations entre le maître et l'esclave avant le Xe siècle. En tout cas, le droit slave différait du droit romain en ce qu'il ne considérait pas l'esclave comme un simple objet, mais plutôt comme un membre de la famille jouissant seulement de droits réduits. Il est intéressant de remarquer à cet égard que les vieux noms slaves désignant les esclaves, rabù (robù) et otrokù, s'appliquaient aussi aux enfants 3.

Nous avons, d'autre part, des témoignages historiques directs d'où il ressort que les esclaves étaient traités avec ménagement, qu'il leur était permis de se racheter moyennant une rançon et dans un certain délai et que, ce délai expiré, s'ils ne s'étaient pas rachetés, ils demeuraient dans la communauté avec une liberté relative et sans être traités comme des ennemis 4. Il y a bien, il est vrai, des documents donnant un tout autre son de cloche, mais ils sont plutôt tardifs, et il semble bien qu'à l'époque ancienne, au temps de la vie semi-nomade, le traitement des autochtones dépossédés et des prisonniers de guerre ait été plus doux que par la suite. On n'aperçoit pas encore ces sentiments de haine que les Allemands, notamment, devaient

1 Kadlec, Encyclopedya poissa, IV, 2, p. 100a

2 Voir chapit e X, pp. 243-245.

3 Kadlec, Encyclopedya poissa, p. 91 ; Janko, Pravëk, p. 73. J. Janko donne l'explication suivante de l'identité des noms de « l'enfant » et de « l'esclave ». Dans la société slave, à l'époque préhistorique, les hommes et les jeunes gens s'adonnaient uniquement à la chasse, à l'élevage du bétail et à la guerre, tandis que le travail pénible des champs incombait exclusivement aux femmes et aux orphelins (robù, du slave commun *orbù, cf. sanscrit arbha « petit, faible >'). Avec le temps, le mot robù perdit sa signification première et commença à désigner celui qui est forcé d'accomplir les gros travaux, puis l'esclave. — 11 est cependant peu probable, à mon avis, que les travaux les plus durs soient retombés même alors sur les orphelins : il y aurait eu là une contradiction avec les principes essentiels de la vie communautaire. Quant au mot otrokù, il signifiait tout d'abord « qui ne peut pas parler » (Miklosich, Etymologisch.es Wôrterbuch, p. 274). C'en est assez pour nous expliquer que l'on ait donné le même nom aux enfants et aux prisonniers étrangers.

4 Voir la relation de Maurikios, Strategicon, XI, 5 (du VIe siècle) et de Léon, Tactica, XVIII, 104. Quant au traitement pacifique des esclaves chez les Russes, voir aussi la relation de Ibn Rosteh (Harkavi, CKasama, p. 268).

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