L ELEVAGE DES ANIMAUX DOMESTIQUES
porcs, en particulier dans la plaine comprise entre la Vistule et la Desna, où de grandes forêts de chênes fournissaient chaque année quantité de glands. Les voyageurs arabes du Xe siècle rapportent expressément que les Slaves de Russie élevaient, en effet, des moutons et des porcs *. Les Slaves, dès cette époque, connaissaient bien aussi la chèvre (koza) , mais elle était sans doute encore rare, de même que l'âne (osïlù). Tels autres animaux, comme le mulet et le chameau, n apparaissent en Russie, au XIe siècle, qu'en tant qu'importés de l'étranger 2.
On gardait le bétail dans la cour, où il avait un parc spécial, et aussi, pour une part, dans des étables couvertes 3. C'est de là qu'on le conduisait au pâturage où des bergers de profession (si. pastyrù, pastuchû) veillaient à la garde de tous les troupeaux du village. Ces bergers avaient déjà, au Xe siècle, leur sac sur les épaules, et leur longue houlette à la main, et un pipeau ou une trompe faite en écorce roulée de tille, personnages typiques delà commune slave4. Le chien (si. pïsû, pesû), cela va sans dire, était dès lcrs le compagnon nécessaire du berger et de scn troupeau.
Un savant tchèque, Jan Peisker, a cru devoir dénier la réalité de l'élevage chez les Slaves avant le Xe siècle, en raison de certains noms d'animaux domestiques qu'il tient pour des emprunts soit germaniques, à savoir skotû « bétail » (gi rm. *sk.attaz), nuta, « bétail » (germ. *nauta), mléhp « lait >' (germ. *me/£a), — soit turco-tatars, à savoir bykù «. taureau » (turco-tat. buqa), volù « boeuf » (tchérém. Volik, vog. voîova, vulu, turc, ulag), \oza « chèvre » (turc. \àzà, \àc\), tvarogû « lait caillé » (dzagat. turak, turc, torak) s. Ce même auteur a construit sur ces seuls mots un échafaudage artificiel de raisonnements qu'il couronne par la conclusion que les Slaves n'ont pas élevé de bétail, et qu'ils n'en ont connu que tardivement, grâce aux Germains et aux Turco-Tatars, alors qu'ils se trouvaient sous la domination de ces peuples (Bastarnes, Goths, Scythes, Huns, Awars, Bulgares, etc.). Le lecteur voudra bien se reporter à l'examen détaillé et à la réfutation de cette théorie qu'il trouvera dans la Revue des Etudes Slaves 8. Il nous suffira
1 Le Géographe persan anonyme (éd. Tumanskij, p. 135) et Ibn Rosteh (Harkavi, Ciiasania, p. 264).
2 Voir Ziv. star. Slov., III, pp. 143-146.
3 Voir plus haut, p. 114.
4 Nous les voyons déjà ainsi dans les miniatures de cette époque {Ziv. star. Slov., III, p. 144).
5 Voir là-dessus ce qui a déjà été dit plus haut, p. 31 , ainsi que la bibliographie concernant cette question.
6 Voir mon article « Des théories nouvelles de Jan Peisker sur les anciens Slaves » (Revue des Etudes slaves, II, 1922, pp. 19 et suiv.).
ici de rappeler que tant la multitude des témoignages historiques que l'abondance des termes slaves désignant les anmaux domestiques attestent sans doute possible que les Slaves connaissaient depuis longtemps le bétail domestique, qu'ils en pratiquaient l'élevage, et qu'ils avaient même leur dieu spécial, Vêles, comme protecteur des troupeaux \ Aussi bien les fondations mêmes de la théorie de Peisker sont-elles fragiles : mlêkp « le lait » n'est pas d'origine germanique ; tvarogù « le fromage blanc » est douteux, car on peut l'expliquer par le slave ; et l'origine turco-tatare des autres termes est bien loin d'être établie2. Si la nomenclature indigène, tellement riche par ailleurs, offre quelques éléments germaniques ou turcs, c'en est assez pour en expliquer la présence des relations multiples des Slaves avec les peuples en question, relations tout à la fois militaires, pacifiques et commerciales qui ont favorisé naturellement l'emprunt de ces éléments entre beaucoup d'autres : le fait n'a pas la portée que prétend lui prêter Jan Peisker.
L'élevage du bétail déterminait le développement d'une industrie laitière qui devait être florissante. Nous n'avons pas, à vrai dire, de témoignages anciens sur l'emploi du lait comme boisson, mais le fromage (syrû) est déjà attesté dans des sources des Xe et XIe siècles comme l'un des principaux aliments, et nous avons tout lieu de supposer que l'usage en était bien antérieur3.
En fait de volaille, on élevait dans les basses-cours des coqs et des poules, des oies, des canards et également des pigeons pour lesquels on avait des colombiers4. Quand Olga, princesse de Kiev, assiégeait Iskorosten', la forteresse des Drévlianes, elle en fit incendier les colombiers au moyen de pigeons lâchés au-dessus de l'ennemi, et l'incendie gagna toutes les fermes du village 5.
L'apiculture, la pêche et la chasse.
L'apiculture, la pêche et la chasse de toutes sortes d'animaux étaient un complément important de l'élevage et de l'agriculture.
L'élevage des abeilles était particulièrement en faveur dans les pays
2 Ibid., article cité, pp. 23-24.
3 2iv. star. Slov., III, p. 156. Sur l'usage comme boisson du lait de jument (ku™ys) chez un prince slave, nous avons l'unique témoignage de Ibn Rosteh, et il s'agit plutôt d'une dynastie turco-tatare, à peu près comme cela avait lieu en Esthonie suivant la relation du roi Alfred et une scolie sur Adam.
4 Ziv. star. Slov., III, pp. 160-161.
5 Chronique, version Laurentine. 57, à l'année 946.