CHAPITRE X
Le commerce.
Nous savons par divers indices qu'il y avait un certain commerce dans les pays slaves dès la fin de l'époque néolithique \ Pendant de longs siècles, pourtant, ce commerce fut loin d'être assez intense pour avoir une action efficace sur le développement de la civilisation. Il ne fut véritablement prospère ni à l'âge néolithique, ni à l'âge du bronze, et de fait ne créa rien dans le pays situé au nord des Carpathes. Plus tard même, à partir du VIe siècle, le commerce grec avec les colonies septentrionales du Pont pénétra bien jusqu'à l'intérieur de la Russie méridionale, mais cependant ne dépassa guère les régions-frontières du domaine slave et, là où il les dépassa, ne laissa pas de traces importantes : la civilisation des Slaves, si pauvre alors, n'en fut guère enrichie.
Ce fut le commerce romain qui, le premier, atteignit un haut degré de développement dans les pays slaves et leur apporta quantité d'éléments nouveaux.
A peine les Romains étaient-ils parvenue sur le Danube, et à peine leurs troupes avaient-elles commencé à passer le fleuve, pour effrayer les Barbares qui vivaient sur l'autre rive, que des marchands apparurent derrière les soldats, accourus là pour profiter de la situation : le commerce ainsi amorcé devait se répandre rapidement. Il se répandit plus loin encore par la suite, lorsque l'empereur Trajan, giâce à deux expéditions, se rendit en 105 maître de la Dacie et recula les frontières de l'Empire jusqu'à 1 intérieur des terres situées des deux côtés des Carpathes orientaux 2.
Cette conquête eut pour effet de permettre au commerce romain de se développer, durant les IIe et IIIe siècles, de façon extraordinaire et notamment d atteindre les peuples résidant au nord des Carpathes. Nous voyons en effet à cette époque, dans toute cette région, quantité d'artisans provenant d'ateliers des provinces romaines, en certains endroits même des
1 C'est ce que prouvent les découvertes, faites dans la Transcarpathie du Nord, d'ambre et d'instruments en pierre spéciaux.
2 Voir Ziv. star. Slov., II, p. 126, et Manuel de l'antiquité slave, 1, p. 55.
marchandises venues de l'Italie, comme par exemple des vases de Campanie et d'Ëtrurie. C'est à cette époque aussi que se rapportent de nombreuses trouvailles de monnaies romaines et de trésors particuliers renfermant surtout des monnaies qui vont de Trajan à Septime Sévère 1. En Russie ces trésors sont même si fréquents que l'historien et archéologue russe Dm. Samokvasov en est venu à supposer qu'il ne s'agirait pas là de vestiges du commerce romain, mais de provisions de monnaies romaines que les Slaves, se repliant de leur ancien habitat du Sud vers le Nord, auraient emportées avec eux 2.
Cependant, tout évident qu'il soit grâce aux découvertes archéologiques, ce commerce n'eut pas sur la civilisation slave l'action que l'on pouvait en attendre. Les Slaves, et avec eux d'autres Barbares, recevaient bien les produits de Rome, mais ils n'arrivaient pas à se les approprier ni à les imiter. Il n'y eut d'exception à cet égard que pour la céramique des provinces romaines favorablement accueillie par les Slaves dès son introduction et bientôt répandue largement sur tout leur domaine, au point de se substituer aux anciens types indigènes et de devenir dominante, dès la fin de l'époque païenne, dans tous les pays slaves 3. Cette passivité relative vis-à-vis des produits romains s'explique surtout par le fait que les Slaves se trouvaient alors engagés dans leur mouvement de migration vers les habitats nouveaux où nous les trouvons à l'époque historique. Ce mouvement d'expansion les dispersait sur une immense étendue, à l'Ouest jusqu'à l'Elbe, la Saale, le Main supérieur et les Alpes ; au Sud jusqu'à la Mer Adriatique, la Mer Egée et la Mer Noire. Ces conditions, qui durèrent jusqu'au VIIe siècle, n'étaient pas favorables au développement d'une civilisation indigène. Les Slaves n'avaient pas alors le calme nécessaire pour pouvoir recevoir, adapter et imiter ce que le commerce romain leur apporta durant trois siècles.
Après la période d'épanouissement du commerce romain, durant les IIe et IIIe siècles, une stagnation se produisit. Le commerce byzantin devait être de peu d'importance au cours des siècles suivants, et cela pour les mêmes raisons. Le commerce avec le Nord et avec l'Orient ne faisait que commencer.
1 Le plus récent aperçu général des découvertes faites en Europe centrale a été donné par K. Regling dans le Zeitsch. fur Numismatik, XXIX, 1911.
2 CbBt'paHci;aa 3eM.iH, M., 1908, pp. 89 et suiv. ; IIct. pyccKaro npaBa, Bapmaiia. 1884, p. 140; TpyjTu VIII apx. ctfewa, III, p. 40.
3 C'est la céramique bien connue en forme de vase à rebord orné d'une ligne ondulée : voir plus haut, p. 228, et 2iv. star. Slov., III, p. 305.
Ce fut seulement vers le IXe siècle que le commerce prit à nouveau un grand essor, en même temps qu'il exerçait une influence notable sur la civilisation slave. La situation était déjà tout autre qu'à l'époque romaine. Les Slaves étaient fixés dans leurs nouveaux habitats ; ils avaient créé des Etats dotés de fortes dynasties ; ils avaient ouvert plusieurs grands centres d'échange où résidaient des princes et des nobles qui avaient généralement besoin des articles de luxe produits par une civilisation plus affinée que la leur. Il y avait aussi tout alentour d'autres Etats qui avaient intérêt, pour leurs finances, à ce que le commerce se développât. En Occident, dans son Empire franc, Charlemagne, par le capitulaire de Thionville de 805, réglementait le commerce avec les Slaves pour toute la ligne des villes de commerce s étendant depuis l'Elbe inférieur jusqu'au Danube1. Au Sud et à l'Est, Constantinople déployait son activité et, dès 912 et 945, concluait avec les princes de Kiev des traités d'une haute importance 2.
Dans le Nord, les Russes Scandinaves, dont les expéditions avaient pour but principal le négoce, s'avançaient à partir du VIIIe siècle 3, à travers la Russie, le long de la Volga, du Dnieper et du Don. En Orient, le nouvel et puissant Etat des Arabes, avec son centre de Damas, et l'Empire perse, sous la dynastie des Samanides, offraient les produits de tout 1 Orient en échange de ceux des pays septentrionaux. Ce commerce araboperse avec les pays slaves était même si intense, et il a laissé tant de traces que la période où il a été le plus florissant, c'est-à-dire celle des IXe et Xe siècles, a reçu le nom significatif de « période du commerce arabe ».
1 Capitularia regum Franc. (M. G., Leg., section II, tome I, p. 122). C'étaient les villes de Bardowik, Schezla, Magdebourg, Erfurt, Halastat, Forchheim, Pfreimt, Ratisbonne, Lauriacum près de Linz. Voir Slov. star., III, p. 70.
2 Chronique, version Laurentine, aux années 912 et 945.
3 Voir Manuel de l'antiquité slave, 1, p. 203. Le point de départ du commerce nordique fut la colonie de Birka, dans l'île de Bjôrkô, puis plus tard Gotland, où l'on a trouvé près de soixante-sept mille pièces de monnaie des Xe et XIe siècles, dont vingt-trois mille pièces coufiques. En Russie même, on a trouvé dans l'enceinte fortifiée de Staraja Ladoga, à 1 embouchure du Volchov, une assez grande quantité de pièces de monnaie du VIIIe siècle, mais nous constatons surtout l'influence du commerce nordique aux IXe et Xe siècles dans les cimetières de Gnëzdovo, près de Smolensk, et de Michajlcvskoe, près de Jaroslav, et aussi à Kiev même. L'extension de l'influence nordique en Russie, telle que nous 1» révèle l'archéologie, a été brillamment étudiée par T. Arne dans son livre intitulé La Suède et l'Orient (Upsala, 1914). Quant au commerce nordique dans toute la mer Baltique, voir les articles d'Alex. Bugge dans le Vierteljahrschrift fur Social-und Wirtschaftgesch., IV, 1906, p. 227, et dans le Reallexikpn der germ. Altertumskunde, II, 1913, pp. 420 et suiv.
Et, de même qu'à l'époque romaine, ce commerce arabe est attesté non seulement par 1 histoire mais encore, dans le domaine de l'archéologie, par de nombreuses découvertes de monnaies orientales (dirhem) et de bijoux en argent ornés de filigrane granulé et à jour. Ces découvertes sont dispersées dans la partie nord du domaine slave, suivant la direction des voies commerciales ; les Balkans et la plaine du Danube participaient, par contre, au commerce byzantin. On a trouvé, en allant de l'Oder vers l'Est, dans le pays polabe, en Pologne et en Russie, surtout dans la Russie du Nord, plusieurs trésors, et parfois très considérables, qui contenaient de l'argent arabe1. C'est la Volga moyenne et supérieure que suivaient les marchands orientaux pour passer ensuite, tantôt à travers le Ladoga et le golfe de Finlande en Scandinavie, tantôt par la Dvina en Livonie et en Lituanie, puis, par le Haut Dnieper, chez les Slaves de l'Est. La Russie du Sud n'offre pas de ces trésors arabes : le commerce arabe ne suivait pas la route du Bas Dnieper ni du Don, en raison du danger que faisait courir aux caravanes la présence des Pétchénègues 2.
Il en fut ainsi jusqu'au début du XIe siècle, puis, vers cette époque, le commerce arabo-perse commença à décliner. Nous le constatons par les trouvailles, où les monnaies orientales cèdent la place à des monnaies de l'Europe occidentale, surtout allemandes et anglo-saxonnes, et aussi, cela va de soi, à des monnaies indigènes. Les trésors dont la Russie s'enorgueillit ne sont plus dès lors d'origine orientale, mais d'origine byzantine 3.
1 C'est ainsi qu'on a trouvé à l'embouchure du Volchov un trésor de 115 kilogr. ; et à Velikie Luki (gouv. de Pskov) un autre trésor de 100 kilogr. Dans le trésor de la ville de Murom il y avait plus de 11.000 pièces de monnaie. Voir Ame, La Suède et lOrient, pp. 76, 79, 81 .
2 De la riche bibliographie relative à ces découvertes je ne citerai que les travaux les plus récents et les plus importants : pour la Russie, A. Markov, Tonorpa^mi K.iaaom» boct. MOHeTb, Cn6., 1910; T. Ar ne, La Suède et l'Orient, Upsala, 1914, pp. 63-85 ; pour la Pologne. A. Szeldsjowski, Najstarsze drogi z Pohki na wschéd, Krakow, 1909 ; pour les pays des autres Slaves occidentaux, à défaut de travail d'ensemble qui soit récent, Jacob, Handelsartikel, p. 29. Pour la Russie il faut encore citer, comme gardant certaine importance, l'introduction à l'œuvre déjà ancienne de Saveljev, MyxaineTaiiCKafl HyMH3MàTHKa, Gri6., 1876. On trouvera une bibliograp .ie plus r.étaillée dans Ziv. star. Slov., III, p. 371.
3 Voir là-dessus surtout les travaux N. P. Kondakov, PyccKie KJiajtfd, Cnfi., 1896, tome I, et PyccKifl jpeBHOOTH, V, pp. 101 et suiv.
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Articles d'importation et d'exportation.
Les commerçants arrivaient du Sud, à lepoque grecque comme à l'époque romaine, munis d'argent, mais le commerce avec les Slaves ne s'en faisait pas moins surtout par échange, par troc, marchandise contre marchandise l. Les Slaves achetaient peu de matières premières aux étrangers, sauf tel morceau de métal précieux, ou quelque épice, ou quelques fruits ; mais, par contre, ils acceptaient d'autant plus volontiers tous articles manufacturés, les bijoux d'or, d'argent et de verre, les tissus fins. Ils ne donnaient eux-mêmes en retour que ce que la terre leur apportait, car ils n'avaient pas de produits industriels originaux à proposer ; ils cédaient en outre des esclaves, et l'on trouvait de ceux-ci par tout le monde connu. Les principaux articles importés et exportés, autant que l'histoire et l'archéologie nous permettent d'en avoir un aperçu, étaient les suivants.
En fait d'armurerie, on importait surtout du royaume franc des épées et des cuirasses, ainsi qu'en témoignent et les écrivains arabes 2 et le capitulaire de Charlemagne de 805 portant interdiction de vendre aux Slaves « arma et brunias » 3. Les fouilles nous apprennent d'autre part que les Slaves de Russie recevaient aussi beaucoup d'épées des pays nordiques et que ceux de la Russie méridionale au moins possédaient de plus des armes d'origine orientale, soit qu'ils les eussent conquises dans des combats, soit qu'ils les eussent achetées à des marchands : ce sont surtout des sabres recourbés et des heaumes pointus, comme nous le verrons en détail dans le chapitre suivant. On importait également à travers la Russie des harpons provenant de l'Azerbeïdjan.
Ce sont les ateliers de Byzance et de l'Orient qui fournissaient les étoffes précieuses et les vêtements tout faits. On en a trouvé une assez grande
1 Le terme panslave actuel correspondant au vieux-slave sùbozïje « marchandise » avait originellement une autre signification : il indiquait le bien-être, la richesse, surtout l'abondance en céréales. C'est aussi à date tardive que le mot oriental tovarû a pris le sens de « marchandise » ; sa signification première était : « chargement d'une bête de somme ou d'un chariot ».
2 Harkavi, CKa3aHifl, p. 93 ; Jacob, Handelsartikel, pp. 65, 76 ; Westberg, ll3Bf.crni de l'Académie de Saint-Pétersbourg, Ve série, XI, 4, p. 286. Certains textes mentionnent aussi l'exportation d'épées de Kiev et d'Urtâb (Harkavi, op. cit., p. 49 ; Marquart, Streifzùge, p. 350 ; le Géographe persan, éd. Tumanskij, p. 136) et des épées de Salman en Khorasan (Harkavi, p. 268). Mukaddêsî signale l'exportation d'épées et de cuirasses de Bulgarie dans le Turkestan (Harkavi, p. 282).
3 Voir ci-dessus, p. 235.