‹ Manuel de l'antiquité slave (volume 2)Chapitre 58 sur 90 · LES MOYENS TECHNIQUES DU COMMERCE · texte numérisé non relu

LES MOYENS TECHNIQUES DU COMMERCE

les Grecs essayèrent de transporter le principal marché bulgare1 qui était jadis à Constantinople. Des précisions intéressantes sur ce marché (on y faisait le trafic du miel, du lin, de la toile et des costumes) nous sont données dans une source grecque du Xe siècle, dite le Livre du préfet2.

Les moyens techniques du commerce.

Les chemins. — La mise en état des chemins était des plus sommaires Les marchands étaient, la plupart du temps, réduits à y pourvoir eux-mêmes en indiquant, aux carrefours, les diverses directions, en comblant les creux et en plaçant en travers des torrents des troncs d'arbres coupés dans la forêt. Cependant, avec le temps, tout chemin fréquenté tendait à devenir un chemin battu et entretenu, que les Slaves appelaient cësta ou *draga. La direction y était indiquée par divers signes (arbores signatae) et, dans les endroits impraticables, on commençait à construire des ponts et des chaussées durables. Pour franchir les cours d'eau, on utilisait un gué, une barque ou encore un bac (vieux-slave pramù ou plutôt plûtï, slave d'église plotï)3, sur lequel les indigènes transportaient des voyageurs. Mais lorsqu'il n'y avait pas de gué et que le bac ne suffisait pas, on bâtissait des ponts (vieux-slave mostù), soit des ponts suspendus et sans piliers, sur les petits torrents, comme nous en voyons encore aujourd hui dans les Carpathes,soit des ponts sur pilotis par-dessus les grands cours d'eau et les marais. Ces constructions sont attestées dans les pays slaves dès les IXe et Xe siècles, en particulier chez les Slaves de la Baltique et de l'Ouest comme aussi chez les Russes4, et nous savons qu'au VIe siècle les Slaves aidaient les Awars à construire d'énormes ponts de bois sur la Save et sur le Danube6. Nous ne connaissons pas cependant de ponts de bateaux chez les Slaves de cette époque, et il n'est fait mention des ponts-levis qu'à dater du XIIe siècle6. Outre les ponts, on construisait sur les marais des levées de

1 Voir M. Drinov, Œuvres complètes (en bulgare), I, p. 376.

2 Voir J. Nicole, Le livre du préfet (Genève, 1 893), et Ivan Sakazov dans la revue Il3Bf,cthh Ha hctop. apy>k., VI, Co(pnH, 1924, p. 195.

3 Le slave plûtï « bac » semble avoir été conservé dès le VIe siècle dans le Strategikpn de Maurikios (XI, 5) sous la forme grecque ttàiott,. Voir le Greek lexicon de Sophocles au mot itXfoTÔ:.

4 Voir rénumération dans Ziv. star. Slov., III, pp. 434 et suiv.

5 Menander, Fragmenta, 63-65 ; Jean d'Ephèse, VI, 24. Voir Slov. star., II, p. 204, et Racki, Documenta, VII, p. 229.

6 Helmold, I, 86, et, au XIVe siècle, Dalimil, Kronika, XV, LVI.

terre, sur un soubassement de bois entremêlé de fascines, et qui portaient chez les Slaves le nom de gatï1. La nature du terrain obligeait souvent à des travaux de ce genre ; on l'a bien vu lors de la construction de la voie ferrée qui va de Pétri kov à la station de Lysci sur le Pripet : il a fallu là,

Fig. 95. — Une partie du pont traversant la vallée de la Sorge, près de Baumgart (d'après H. Conwentz).

1 Voir Chronique de Kiev, version Laurentine, à l'année 1 144, p. 295, et une charte de 1183 (c'est un faux du XIIIe siècle) où on lit : « ad pontem virgis factum, qui dicitur Bezstreiowa hat» (Friedrich, Codex, I, 420). Un pont semblable, d'une longueur déplus de 1.200 m., a été découvert dans la vallée de la Sorge près d'Elbing : il est d'origine ancienne, peut-être d'avant l'époque romaine, mais il se maintint certainement aussi jusqu'à une époque plus tardive. Voir H. Conwentz, Die Moorbrûck.en im Thaïe der Sorge (Danzig, 1897), et E. Krause, Die alten Moorbrùck.en der ôst. Ostseelànder (Globus, 1898, LXXVII).

LES MOYENS DE LOCOMOTION 253

dans cette région qui est celle de l'habitat primitif des Slaves, sur un parcours de deux cent dix-huit verstes, construire quarante-sept ponts et quatre-vingt-trois digues.

Par la suite, la construction et l'entretien des routes, des ponts et des auberges furent rendus obligatoires pour la population, comme une charge envers le souverain. Les ordonnances de Charlemagne eurent, à cet égard, une influence décisive.

Là où deux cours d'eau étaient voisins, on établissait un chemin destiné à permettre de transporter, sans grandes difficultés, les cargaisons d'une rivière à l'autre, ou même de traîner les embarcations avec tout leur chargement : ce chemin s'appelait dans l'Ouest prëvlaka (plus tard prevlaka, przewloka) et dans l'Est, où il était le plus fréquent, BO.lOK'L1. J'ai déjà eu l'occasion de parler des voloky russes et de leur importance : ce sont eux qui avaient contribué à créer en Russie un grand réseau d'eau d'une importance capitale pour le commerce, et grâce auquel les bateaux pouvaient se rendre d'une mer à l'autre2.

Les moyens de locomotion.

Le traîneau. — Chacun portait d'abord sur son dos tout ce dont il avait besoin, dans une peau ou dans un panier. Mais, lorsque le chargement était par trop lourd, on s'était avisé de bonne heure de le transporter par terre sur un appareil de bois lisse traîné soit par l'homme lui-même, soit par une bête de somme. C'étaient là les premiers traîneaux, et les Slaves, dans leur habitat primitif, ne connaissaient pas d'autre moyen de transport. L'antiquité nous en est assurée par le fait que le traîneau est resté chez les Slaves partie intégrante de certains rites très anciens (par exemple des funérailles, des noces), même en été et alors qu on ne 1 emploie pas autrement3. Nous n'avons aucune précision sur la structure des traîneaux slaves, et la seule trouvaille qu'on ait faite dans un tumulus de Kostroma ne nous en apprend rien4. Le plus ancien modèle était un appareil primitif fait de deux poutres unies à leur extrémité en forme de croix (du type de la BO^lOKyLua russe ou des vlâky tchèques), mais dès la fin de l'époque païenne

1 Les deux expressions viennent du verbe slave d'église vlësti « traîner ».

2 Voir plus haut, p. 249.

3 Voir plus haut, p. 50.

4 Voir la revue Globus, 1900, ne 21, p. 335. On a trouvé là des restes de barque et de traîneau où un mort avait été brûlé.

ce véhicule était déjà plus perfectionné, et il avait à peu près la forme des traîneaux que l'on trouve encore dans certaines régions perdues des pays slaves, où le peuple les fabrique lui-même 1.. Le vieux nom de ce véhicule est sani (plur.) et il n'est pas sans intérêt de constater qu'un terme identique apparaît dans le grec ancien chez Hésychios, sous la forme tnjvi'xr)

Fig. 96. — Traîneau des montagnards des Petits Carpathes.

(de *aav{%Yj), que je regarde comme un emprunt ancien dû aux marchands romains et grecs qui venaient dans les pays slaves et qui avaient aussi emprunté les noms des animaux à fourrure vëvera (latin viverra) et kuna (grec xauvà>a;) 2. Le nom ancien des petits traîneaux que l'on s'attachait aux pieds» comme des skis, était lyza.

La voiture. — Jusqu'à quel point les anciens Indo-Européens connaissaient-ils la voiture? Les opinions sont partagées sur ce point. Il est douteux, en tout cas, que les Slaves en aient fait usage dans leur habitat primitif, bien qu'ils l'aient vue dès avant 1ère chrétienne tant à l'Ouest, chez les Germains et les Gaulois, qu'à l'Est, chez les Scythes et les Sarmates, qui arrivaient avec leurs voitures jusque sur les frontières du territoire slave. Dans les premiers siècles de 1ère chrétienne le char du marchand romain passait souvent à travers les pays slaves. Il est très probable dans ces conditions que, même avant notre ère, les premières voitures avaient fait leur apparition chez les Slaves; mais nous n'en avons la preuve qu'à partir du Ve siècle, ou plus exactement du VIe siècle après J.-C. On n'a pas jusqu'ici trouvé trace de voiture dans les vieux tombeaux slaves3.

1 Voir fig. 96, et plus haut, fig. 7.

2 Voir plus haut, pp. 61 , 240, et SIov. star., II, p. 165. Le grec moderne cravca, l'albanais saje, le hongrois szàn, le roumain sanie sont aussi des emprunts slaves, mais de date postérieure.

3 Pour la Russie je ne connais de voiture à deux roues que par des tombes de caractère

LES MOYENS DE LOCOMOTION

C'est chez le rhéteur Priskos que je relève la première mention d'une voiture slave dans la description de son voyage en Hongrie en 448 \ Les témoignages, par la suite, se multiplient, et dans les relations du Xe siècle le chariot est fréquent, de même que dans les chroniques et les chartes des siècles suivants 2. Le terme courant, à cette époque, est kola (pluriel de kftlo « roue »), ou kplesïnica, et aussi vozù3. Nous ne savons s'il y avait quelque différence essentielle entre les objets désignés par ces divers termes. Mais il est certain que la voiture avait alors déjà diverses formes. Il y avait des véhicules à deux et à quatre roues, mais les uns et les autres n étaient que de lourds chariots employés pour la culture. Les Slaves

Fig. 97. — Voitures scythes ou sarmates (en terre cuite) des tombeaux de Kertch.

ne connaissaient pas les chars de guerre légers à deux roues. Ceux qu'ils employaient dans l'armée étaient de lourds chariots de roulage à quatre roues, susceptibles de servir à la construction d'un camp retranché4.

nomade, par exemple par les tumuli des environs de Bachmut et d'Afanasjevka (3an. Apx., 1896, VIII, 44, Tpyflbi XIII apx. ci-feafla, I, 115, 124). Sur l'aspect de cette voiture, voir Minns, Scythians, p. 51, et Anucin, JJpeBHOCTH Mock.Oôiij., XVI, p. 1 13.

1 Priskos, 8. Voir Manuel de l'antiquité slave, I, p. 52.

2 Voir Ziv. star. Slov., III, p. 442.

3 Voir Berneker, Etymol. Wôrterbuch, I, p. 548 ; Miklosich, Etymol. Wôrterbuch, pp. 124 et 387. La teléga turco-tatare était déjà passée chez les Russes à cette époque ; elle figure dans la plus ancienne partie de la Chronique de Kiev (version Laurentine, 1 1). Pour les autres termes, voir Brùckner, Encycl. polska, IV, 2, p. 202.

4 Voir le chapitre suivant. Le Ko.iu.Man, dont parle la Chronique, version Hypatienne, aux années 1208 et 1251 , est un char de ce genre surmonté d'une tente (« B03BpaTHiuacH bt> KOJibiMaru cboh H pennie bo CTaHhi »), Quant à ce terme, voir Berneker, Elym. Wôrt., I. p. 546.

Seuls, les chars dans lesquels voyageaient les princes slaves de 1 Est étaient plus légers et avaient une corbeille librement suspendue sur quatre supports pour que celui qui y prenait place, ou qu'on transportait blessé, sentît moins les secousses des roues1. Nous avons déjà vu plus haut, à propos de la charrue, quel était le mode d'attelage des bêtes de somme et des chevaux : c'était de même pour les bœufs un joug, et pour les chevaux un harnais ou un collier2 ; un aiguillon (ostenû) ou un fouet (bicï, batogù) servaient à stimuler la bête. Tous les termes désignant ces objets sont anciens et communs à toutes les langues slaves.

La barque. — On n'a pas trouvé chez les Slaves de barques comme celles des Germains nordiques, ainsi celles de Nydam en Sleswig (de 300 après J.-C.), de Tune, de Gokstad et d'Oseberg en Norvège (de 800-900 après J.-C), dont la structure et le bon état de conservation provoquent notre admiration. On ne trouve pas non plus chez eux d'aussi nombreuses représentations de barques que chez les Germains, telles que celles qui figurent sur les rochers des environs de Bohuslân, celles des pierres votives de 1 île de Gotland ou de la tapisserie de Bayeux. Les témoignages historiques et philologiques ne sont pas nombreux non plus, de telle- sorte qu il nous est impossible de nous faire de la navigation slave un tableau comparable à celui que, par exemple, Hjalmar Falk, en 1912, a fait de l'ancienne navigation nordique3.

Nous ne sommes cependant pas dépourvus de tous matériaux archéologiques, historiques et philologiques. Ainsi nous savons qu'une grande partie des Slaves du Nord et du Sud avaient appris, vers la fin de l'époque païenne, à construire et à diriger des barques au point de pouvoir se lancer au loin sur la haute mer et d'y affronter des combats avec leurs voisins germains et grecs.

Les Slaves, dans leur habitat primitif, avaient des barques d'une extrême simplicité, à la façon de radeaux, puis des barques creusées dans un seul tronc d'arbre, que les Grecs appelaient (jlovcçu/.cv, et pour lesquelles les Slaves avaient eux-mêmes depuis longtemps un nom qui répondait probablement à l'o4HO,4epeBKa russe de l'histoire4. Déjà, dans ces

1 Mas'ûdî, éd. Rozen, p. 57.

2 Voir plus haut. p. 1 93.

3 H. Falk, « Altnordisches Seewesen », dans la revue Wôrtcr und Sachen, V, pp. 1-122 (1912). Voir le reste de la bibliographie dans Ziv. star. Slov., III, p. 457.

4 Voir Nikephoros, Brev., éd. Boor, 56.

LES MOYENS DE LOCOMOTION

embarcations, dont on a du reste trouvé toute une série dans les pays slaves ', les Slaves ne se contentaient pas de la navigation à l'intérieur des terres sur les cours d'eau tranquilles et par les voloky, mais ils gagnaient la haute mer, en particulier la mer Noire. Nous savons du moins par la relation de Constantin que les Russes Scandinaves et avec eux, cela va de soi, les Slaves allaient de la mer du Nord à la mer Noire sur des barques monoxyles qu'ils achetaient aux Slaves du moyen Dnieper. Quant aux cataractes du Dnieper, ils les franchissaient si le niveau des eaux était assez élevé, ou bien ils les tournaient en portant leurs barques sur leur dos, toujours

Fig. 93. — Barque russe, d'après le manuscrit de la Légende de Boris et Glëb.

à raison de six hommes par barque. Ils atteignaient ensuite, sur ces mêmes embarcations, jusqu'à Constantinople et jusqu'à la côte d'Asie Mineure2. La même source nous apprend encore que les Slaves avaient aussi à cette époque des embarcations plus grandes, construites sur le modèle des bateaux de commerce byzantins ou italiens. C'est ainsi que, par exemple,

1 Surtout en Bohême, en Silésie, en Pologne eten Russie méridionale. Sur les découvertes faites en Silésie, voir Hellmich, « Einbaume in Schlesien » (revue Schlesiens Vorzeit, Neue Folge, VI, p. 17, VII, p. 127); sur celles faites en Russie, voir Ljaskoronskij, Ilcropifi ïlepeaciaB. seium, p. 242 ; sur celles de Bosnie, voir Curcic, Wiss. Mitth. aus Bosnien, XII, p. 497.

3 Constantin, De adm. imp., 9. On trouvera d'autres renseignements sur ces incursions dans : Theophylaktos VI, 3-5 ; Nikephoros, fîrey.,20B; Theophanes, éd. Boor, p. 487; Ânasthasios, éd. Boor, p. 195 ; un Anonyme byzantin dans Novabibl. patrum, VI, 430. Parmi ces divers témoignages, celui de Nikephoros et de l'Anonyme sont particuliè. ement instructifs en ce qui concerne 1 attaque des monoxyles contre Constantinople (année 626).

la flotte croate avait, au début du Xe siècle, jusqu'à 80 « sagènes » (cayYJvx) et 100 « kontoures » (xovTotf.pa) . Les unités de la première catégorie comprenaient quarante hommes d'équipage ; celles de la deuxième, de dix à vingt hommes1. Les Croates, avec ces embarcations, faisaient des expéditions sur toute la mer Adriatique et même jusqu'en Sicile et en Afrique. La tribu des Narentanes en particulier, était légendaire par la hardiesse de ses pirates2. Les Russes, également, avaient des embarcations de grande dimension comme nous le voyons par l'expédition de Roman Lacapène, à laquelle participaient sept bateaux russes avec 415 hommes3. Les autres barques russes anciennes étaient appelées CTpyrfc, c\74H0, Haca,4'L- et CKe4iH, CK'fedfc, du grec zyilix.

Nous connaissons encore mieux la pratique de la navigation chez les Slaves baltiques4. L'histoire des tribus slaves qui étaient fixées sur le littoral de la mer Baltique est remplie, du Xe siècle au XIIe, de relations sur les traversées et sur les luttes de ces tribus avec leurs voisins danois, norvégiens et suédois. Sur le littoral baltique, toute agglomération était un port, et chaque habitant un commerçant et plus tard aussi un pirate. 11 n'est pas possible de retracer ici en détail l'histoire de ces luttes navales et de ces pirateries slaves sur lesquelles nous sommes renseignés surtout par Helmold et par Saxo Grammaticus 5. Il en ressort seulement de façon indiscutable que les barques slaves ne le cédaient pas, à la fin de l'époque païenne, aux barques de guerre et de commerce des Germains nordiques. C'est à l'école de ceux-ci, à n'en pas douter, que les Slaves avaient appris à construire de grandes barques et à les diriger sur mer. Aussi pouvons-nous en toute sécurité appliquer aux barques slaves ce que nous savons de la navigation nordique. Il n'y avait probablement pas de différence, dans les dimensions et la structure, entre les barques des deux peuples, et il ne me paraît pas douteux que celles qu'on a trouvées

1 Constantin, op. cit., 31.

2 Constantin, op. cit., 30 ; Joannis chron. venet., 834 (Racki, Doc, VII, p. 335) ; Danduli Chron., VIII, 3, 5 ; Vita Hadriani, ad 870 (Racki, Doc, pp. 334, 361). On trouve mention de l'attaque de l'Afrique dans Abulfeda (Harkavi, Ci;a:iani;i, pp. 51, 233). Cette piraterie se maintint encore jusqu'à une époque tardive (Jirecek, Staat, II, p. 53).

:i Constantin Porphyr., De ceremoniis aulae bi/z., II, 44 ; Mas'ûdî, dans Marquart, Streijzùge, p. 336.

4 En Bohême la charte du prince Spytihnëv, de l'an 1057, distingue navis parva, mediocris, maxima (Friedrich, Codex, I, p. 55). Voir par ailleurs la charte de Louis IV (ibid., I,

5 Giesebrecht, a fait, d'après les sources, une belle description de ces combats dans Wendische Geschichten ans dcn Jahren 780-1182, Berlin, 1842, passim.

LES MOYENS DE LOCOMOTION

sur la côte slave de la Baltique soient d'origine slave, bien qu'elles ressemblent par leur structure aux barques nordiques et soient tenues par certains archéologues pour germaniques : ainsi les barques trouvées près de Baumgart, en Prusse occidentale (fig. 99), près de Charbrov en Poméranie,ou près deBrzezno, (Brôsen), non loin de Gdansk (Dantzig). C'étaient toutes des barques de commerce munies d'un mât et d'une voile l.

Les Slaves, comme leurs voisins les Germains, pratiquaient la piraterie avant tout par appât du butin. Mais ils s'inspiraient aussi d'un autre sentiment qu'il est bon de noter et que Pribyslav lui-même, prince des Obodrites, prête en 1136 à l'évêque Gérold : les Slaves, disait Pribyslav, ont

Fig. 99. — Barque slave trouvée près de Baumgait, en Prusse occidentale (12 mètres).

tant souffert du fait des Allemands, et ils ont été tellement dépouillés par eux du sol natal et de tout moyen d'existence qu'il ne leur reste rien d'autre à faire que de prendre la mer et d'y faire la course pour pouvoir subsister 2. Les Allemands, cela va sans dire, se vengeaient cruellement des pirates, et il suffit de lire dans Saxo Grammaticus comment le Danois Jarmerik punit l'équipage d'une barque slave pour avoir une idée de la manière dont se comportaient alors les Germains vis-à-vis des Slaves3.

La barque slave avait une proue relevée (nosû) et une poupe (korma), d où le pilote {kormnik û) dirigeait l'embarcation à l'aide d'une grande rame (veslo, kormilo, greblo). Au milieu de la barque était solidement planté

1 La Baume, Vorgesch. Westhreussens, Danzig, 1920, p. 97 (planche XVIII) ; Mannus, XIII, p. 225 • Reallexicon der germ. AU., IV, p. 104 (planche XVII).

2 Helmold, I. 83.

3 Saxo {Mon. Germ.. Scr XXIX, p. 59), éd. Holder, p. 403.

un mât (stozarû, stezerû, uprugû}), muni d'une grande voile quadrangulaire, dont le nom slave était jadro ou vëtrilo. Les grandes barques étaient recouvertes d un pont, c'est-à-dire d'un plancher transversal sous lequel se trouvaient les rameurs et sur lequel étaient les combattants l. Les Slaves, à cette époque, connaissaient aussi l'ancre {kptva, rus. yKOTi,) 2. Il y avait, pour désigner la barque dans son ensemble, plusieurs vocables qui répondaient vraisemblablement à différents types de barques. Entre autres ladija (de olûdija) et cïlnû sont des mots slaves ; kprablï est d'origine grecque : le mot était passé de très bonne heure aux Slaves par les Grecs de la mer Noire, avant le changement du (3 en v3. Les termes ladija et xapâêtov, xapaôoç ont passé aussi, selon H. Falk, aux Germains nordiques (ellidi, ledja, karfi)- Les autres dénominations ont un caractère plus local.

Paiements commerciaux et poids.

Nous avons déjà eu l'occasion de voir4 que le commerce slave primitif consistait en l'échange de marchandises contre marchandises et qu'il s'était maintenu sous cette forme jusqu'aux Xe-XIle siècles ; alors même que la monnaie de métal était déjà en usage au Xe siècle à Prague (d'après la relation d'Ibrâhîm îbn Ja'kûb) et à Rujana, suivant Helmold, on payait à l'aide de petits morceaux de tissu 5. Le nom de ce tissu passa par la suite au sens de paiement : platù {platiti « payer »)6. C'est de la

1 C'est une barque de ce type que décrit la Chronique, version Hypatienne, à l'année 1 151 (p. 293), en employant précisément les termes que nous venons d'indiquer. Voir aussi Aristov, ÏIpoMHinjieHHOCTb, p. 25.

2 Fadlân (Harkavi, Ci;a3anbi, p. 94). Un autre nom russe ancien est encore attesté à partir du Xe siècle, mais il était d'origine étrangère : iiKopi» du grec ayxupa, suéd. ancien ankari. Nous voyons un bateau du XIe siècle, à voiles et avec une ancre à trois dents, sur una peinture murale de l'église de Starâ Boleslav en Bohême (voir la pi. III) et une ancre sur des grivny de Novgorod (fig. 1 00).

3 Voir Berneker, Etymologisches Wôrlerbuch, I, p. 567 ; Vasmer, 9tioji.i, III, p. 96 ; St. Romanski, Revue des Etudes Slaves^ II, p. 47. Les mots correspondant à l'indoeuropéen naus, navis existent bien en slave : le vieux tchèque a ndv, ndva « barque », ainsi que le mot navù dans la tradition touchant l'autre monde (voir plus haut, p. 49), mais le rapport avec les autres formes indo-européennes en est incertain : il peut s'agir d'emprunts tardifs.

4 Voir ci-dessus, p. 238.

' Ibrâhîm, éd. Westberg, pp. 23, 54 ; Helmold, I, 38. On a des données identiques pour le Sud (Racki, Documenta, VII, pp. 153, 180).

fi Voir plus haut, p. 62, et Ziv. star. Sloo., I, p. 409, et III, p. 463. Le mot platù est même passé au germanique (*palt, plat). Voir Janko, Pravëk, P- 1 21 .

Planche III. — Barque à l'ancre de la peinture murale de l'église de Saint-Clément à Starâ Boleslav, en Bohême (xT siècle).

même manière que les noms des fourrures les plus courantes devinrent à leur tour à 1 Est des noms d'unités de paiement : ainsi kuna « martre », bèlka (< écureuil blanc », vëksa « licorne », et ils gardèrent ce sens jusqu'au XIVe siècle.

Les Slaves connaissaient les premières monnaies de métal dès avant l'ère chrétienne, grâce au commerce grec de la mer Noire ; ils les connurent plus tard sur une plus large échelle encore, grâce au commerce romain qui a laissé dans les pays slaves tant de trésors en monnaie impériale des IIe et IIIe siècles \ Mais c'est seulement à l'époque de l'épanouissement des commerces germain et arabe, qui fut aussi celle de la formation de plusieurs États slaves, que les Slaves commencèrent à imiter leurs voisins plus avancés et à frapper leur propre monnaie à l'exemple de ceux-ci. Les premières monnaies furent frappées à Prague par le prince tchèque Boleslav (929-967) 2, ensuite à Poznan par Mieszko Ier, prince de Pologne (960-992), puis à Kiev par Vladimir (980-1015). Ce sont en général des imitations des monnaies occidentales, germaniques et byzantines 3. Il y avait bien eu auparavant en Russie des imitations grossières de monnaies étrangères, à savoir de monnaies orientales4, mais on n'avait pas frappé de monnaie indigène portant des inscriptions slaves. Toutes les monnaies slaves païennes, signalées dans divers travaux, sont ou des monnaies fausses ou des monnaies étrangères données par erreur pour slaves. Ainsi, par exemple, les monnaies gauloises que F. Boczek regardait comme grand-moraves ou bien les monnaies danoises que

1 Voir plus haut, p. 234.

2 II est vraisemblable, suivant les plus récentes recherches, que déjà son prédécesseur saint Venceslas s'était fait frapper des monnaies.

3 De la bibliographie abondante touchant les débuts de la numismatique slave on retiendra surtout E. Fiala, Cas^e denâry (Praha, 1895), M. Gumowski, Podrçcznik do numizmatyki polsfoej (Krakôw, 1914), I. Tolstoj, ^peBH. MOiieTU Be.i. i;h. KieBCKaro (CnO., 1882). Dans les Balkans, c'est beaucoup plus tard que les Slaves commencèrent à battre monnaie : les Bulgares sous Asën (1186-1195), les Serbes sous les frères Etienne Dragutin (1276- 1316) et Etienne Uros II (1282-1321), et cela à Brskov et sur le modèle des monnaies vénitiennes (Jirecek, Staat, II, p. 63). Les Croates, eux aussi, ne commencèrent à battre monnaie qu'au XIIIe siècle (Brunsmid, « Najstariji hrv. novci », Vjesnik arh. dr., VII, p. 182). Voir aussi A. Musmov, MoneTHTB h neMaTHTB Ha 6"L.ir. iiapn, fotflHfl, 1924, p. 68; cet auteur reporte à une époque plus ancienne les premières monnaies bulgares,

1 On a trouvé toute une série de ces imitations en Russie, et près de Kokriat (Spassk), dans le gouvernement de Kazan , tout un trésor. On a également trouvé à Nevel, dans le gouvernement de Vitebsk, un moule de monnaies pour imiter les pièces sassanides (Ame, Suède, pp. 65, 76, 87). Jacob (Handel, p. 62) a traité des imitations de monnaies orientales.

K. Stronczyriski et V. Wittig tenaient pour polonaises ; fausses sont également les pièces d or avec l'inscription neruase (argent), qu'un faussaire bien connu, V. Hanka, secrétaire du Musée de Prague, avait fait fabriquer et placer en 1840-1841 dans ce même Musée1.

Le maniement familier de la monnaie métallique remontant pour les Slaves, ainsi que nous venons de le voir, à l'époque romaine, surtout aux IIe et IIIe siècles, il est vraiment étonnant qu'ils n'aient pas emprunté le nom romain de la monnaie et que les appellations les plus anciennes et les plus répandues qu'ils ont données à celle-ci soient d'origine germanique, en partie gothique, de la période comprise entre le IIe siècle et le IVe, en partie un peu postérieures (vile-ixe siècles). C'est à une racine germanique, en effet, qu'il faut rattacher le mot slave cçta, slave d'église ua'ra du goth. *kinta, ainsi que skptû, du goth. skatts, skûlçdzï, skkzï du goth. skillings et, comme un emprunt postérieur, le mot commun à toutes les langues slaves et encore employé aujourd'hui pënçgû, pënçdzï, pënçzï de pjenning2. Par contre les emprunts grecs ou latins ne sont que secondaires et locaux (dinarû, kodrantù).

Il va de soi que les Slaves avaient aussi leurs appellations à eux : srebrnikû, srebrnica, zlatnikû, zlatnica, zlatica, pour diverses monnaies étrangères. Le mot rublï ne devint un nom de monnaie et en même temps une unité monétaire importante qu'à partir du XIVe siècle, bien que des textes antérieurs l'attestent déjà ; la denïga tatare fut adoptée à partir du XVe siècle 3.

L'unité de poids pour les monnaies était chez les Slaves la grivna d'argent : c'était à l'origine un anneau pour le cou d'un poids déterminé4. On ne peut cependant fixer ce poids, car il était constamment sujet à de grands changements, et lorsqu'au XIIIe siècle nous voyons un peu plus clair dans la numismatique slave, nous remarquons, par exemple en Pologne, toute une série de grivny différentes. Les plus vieux deniers offrent également des différences de poids considérables. Nous savons cependant, par ailleurs, que les princes tchèques et polonais avaient commencé à battre monnaie suivant la livre carolingienne (367 gr.). En

1 Voir J. Smolik, Zlaté mince s domnëlym opisem neraa3e (Praha, 1906, édition de l'Académie tchèque).

3 Voir plus haut, p. 201, Ziv. star. Sloo., III, p. 148, et l'exposé de J. Janko dans le Véstnik ces^é Akademie, XVII, pp. 172 et suiv. Les Slaves ont emprunté le mot sl^otû au sens de bétail et au sens d'argent, ce dernier semblant être le plus ancien.

3 J. Kaufman << CepeôpflHBlâ pytVn. B"b Pocciii », dans les 3aniici;ii apx. ot'uij. HYMH3M. OTji., CriO., 1910, II, pp. 11, 12 et suiv.

4 Vo!r rlus haut, p. 8b.

Russie ce fut la livre coufique (livre d'Irak) qui servit de base pour le calcul, mais elle était aussi de poids variable1. L'étude détaillée de ce sujet n'entre pas dans le cadre de cet ouvrage. Notons seulement encore que, dans les trouvailles de la Russie du Sud, on voit apparaître habituellement la grivna dite « kiévienne », à forme hexagonale, à côté des grivny dites (< novgorodiennes », en forme de lingots allongés2 ; mais le poids en est pareillement variable.

Nous ne sommes pas plus exactement renseignés sur les balances dont

Fig. 100. — Grivny russes en argent : 1 . de Kiev ; 2. ce Novgorod ; 3. de Cernigov.

il était fait usage pour le commerce. Une seule source pour la période ancienne, à savoir celle de Helmold, à l'année 1125, nous apprend que les Slaves de l'île de Rujana pesaient leur or et leur argent au moyen d'une balance dont Helmold pense qu'elle n'était pas juste3. A part cet unique témoignage, il n'est fait aucune autre mention de balances. Mais l'archéologie nous a fourni, surtout dans les trouvailles faites en Russie, une

1 Fiala, op. cit., pp. 27, 104, 120 et suiv. ; Gumowski, op. cit., pp. 16-19 ; A. Cerepnin, 0 KieBCKHXii aeHesk. rpHBHaxi», Tpyjbi XI apx. <-i.t.:-ua. II, p. 38 ; J. Kaufman, Pycri;in B-fec-b, I, p. 94. (3an. HVMH3M. ot.u, I, Cn6., 1906). L'article de Cerepnin est fort instructif.

2 Voir par exemple Kondakov, PyccKie N.ia.u.i, pp. 126 et suiv., planches II, III, IX; Chanenko, JIpt'Biiorrii IlpiuntnpoBi.fl, V, p. 8, planche XV ; Bolsunovskij, PycCKie rpUBin.i (Apx. JHvroniicb k>Aih. Pocciii, 1903, p. 194).

3 Helmold, I, 38 (« statera gravissimi ponderis »>).

série de petites balances pour le commerce destinées à des poids déterminés1. Ce sont de petites balances à deux plateaux, comme nous en connaissons pour l'époque romaine (libra) : les Slaves ont dû les emprunter tant à l'Ouest aux Germains qu'à l'Est aux marchands arabes2. L'in-

Fig. 101. — Balances trouvées : 1. à Ljucin (Russie) ; 2. à Hlohov (Silésie). D'après Mertins.

1 Voir 1'énumération des découvertes dans lie. star. Sîov., III, ch. X, p. 472.

2 Les descriptions des trouvailles russes signalent aussi de petites balances à un plateau du type actuel du 6e3MeHl>, mais elles n'en précisent pas exactement le mécanisme. Il doit s'agir sans doute de la vieille balance rapide des Romains (voir Lindenschmit, Alterthùmer, IV, planche 40, et Sôkeland, Verhandlungen de l'Académie de Berlin, 1900, p. 327, Zeilschr. fur Ethnologie, 1910, p. 499).

termédiaire germanique est attesté par le mot slave commun vaga, du vieux-haut-allemand uûga, vieux-norois wâg1 ; l'intermédiaire arabe ressort du système de calcul du poids que T. Arne, d'après les découvertes archéologiques (où il subsiste encore bien des obscurités), tient pour oriental, mais inspiré par le vieux système grec de l'époque des Séleucides2. Ainsi du moins en était-il chez les Slaves de l'Est, en Russie. Les Slaves de 1 Ouest, suivant toute vraisemblance, avaient adopté le système carolingien.

1 Les Slaves avaient d'ailleurs aussi leur mot proprement slave, d'après le verbe viséti, à savoir en vieux russe Btcb, attesté dès le XIe siècle.

2 Cf. Kaufman, PyccKiii B-fech, loc. cit.; Arne, Suède, pp. 179-181 et 191, où l'on trouvera aussi la bibliographie récente de la question.

Page 1