LA TACTIQUE
ouverte avec l'adversaire, mais tomber sur lui à l'improviste sur un terrain difficilement accessible, l'anéantir ou tout au moins lui causer de graves pertes, puis chercher rapidement un refuge dans les forêts et les lieux escarpés1. Les Slaves devaient conserver parfois dans la suite cette tactique d'attaques par surprise2, mais, dès les Xe et XI*' siècles, ils livraient la plupart du temps des combats réguliers. C'est qu'entre temps ils s'étaient adaptés à la tactique romaine (byzantine) ou germanique, et cette adaptation remontait déjà haut, car on la constate au VIe siècle, au VIIIe et au IXe, en même temps que 1 usage de tous les engins de guerre des Romains, ainsi que nous le verrons plus loin3.
Nous n'avons pas de description de la tactique d'une expédition ni d'un combat dont les Slaves aient la conduite ; mais les allusions des historiens et le vocabulaire militaire nous aident cependant à en esquisser au moins les traits principaux.
L'armée en campagne s'avançait en troupes séparées que les plus anciennes sources indigènes désignent habituellement sous le nom de plùkù, pùlkù*. L'ancien plùkû n'était pas encore une unité importante à effectif fixe, mais seulement, en général, la petite troupe qu'une famille ou tribu envoyait au combat, n'eût-elle parfois pas même cent hommes5. Quand la nuit tombait, le chef cherchait une place convenable pour le campement et, s'il était nécessaire de camper pour un temps prolongé, on entourait le camp de fossés, creusés sans doute d'après le modèle romano-byzantin6. La forme la plus intéressante était celle du camp entouré de lourds chariots destinés à transporter la troupe, les vivres et tous objets nécessaires. C'est le type de campement que les Hussites, au XVe siècle, rendirent célèbre en Bohême et qu'avaient connu dans l'antiquité les Germains,
1 Maurikios donne une relation détaillée de cette tactique dans son Strategikon, XI, 5. Voir aussi Prokopios, II, 26; III, 22, 38, 40; Michel le Syrien, X, 18; Miracula Sancti Demetrii, XII, 98 ; XIII, 1 1 1 ; Theophylaktos, éd. Boor, pp. 236, 247 ; etc.
2 Helmold, II, 13 ; Vita Hludovici, 32.
3 Voir ci-dessous, p. 273.
4 Voir Miklosich, Elymologisches Wôrterbuch, p. 236. Il est apparenté (peut-être même emprunté au gothique) à l'allemand volk- Dans les^sources latines nous lisons les mots agmen, cuneus, legio, acies, appiiqués à des troupes slaves.
7 Voir Chronique, version Laurentine, p. 261 (année 1097). La ce/a était un détachement encore plus petit (Berneker, Etymologisches Wôrterbuch, I, p. 1 52). Voir aussi T. Korzon Dzieje wojen, etc.. w Polsce, I, p. 36 (Krakow, 1912).
6 Voir par exemple PauLs Diacon, IV, 46; VI, 24; Chronique, version Laurentine, p. 75 (980).
L ART MILITAIRE
les Gaulois et les Turco-Tatars. Il nous est attesté chez les Slaves à partir
du VI6
siècle
Chaque détachement, et d'abord celui d'une famille ou d'un district, avait son étendard (signum, effigies, vexillum) comme chez les voisins germains, gaulois ou turco-tatars2. Cet étendard portait des figures d'animaux ou de dieux (chez les Slaves de l'Est il était parfois surmonté d'une queue de cheval). Nous savons que la tribu des Luticiens avait sur ses drapeaux des images de divinités3. Les premiers princes slaves apparaissent également avec un étendard à la main, par exemple saint Venceslas dans le manuscrit de Wolfenbùttel ou de Vysehrad(fig. 13, 102).
Aussitôt qu'on devait en venir aux mains, le chef disposait ses troupes en ordre de combat (les termes anciens qui désignaient cette opération étant HapJUHTli, HCTaBHTH no.iKH, HcnO-lHiiTUCH 4 ; chez Thiet-
Fig. 102. — Princes tchèques (d'après les fresques de la chapelle de Znojmo).
1 Theophylaktos Sim., VII, 1-2, 11 ; Theophanes, éd. Boor, 276; Chronique, version Laurentine, pp. 29 (907), 364 (1177).
2 Ces enseignes portaient le nom indigène de praporù (de *porporù) ou encore, et depuis longtemps, un nom étranger, emprunté soit aux Gots (hrunga), soit plutôt aux Turco- Tatars (*horongo) sous la forme chorçgy, tchèque korûhev (Miklosich, Etymologisches Wôrterbuch, pp. 89, 259 ; Berneker, Etymologisches Wôrterbuch, I, p. 398). Il y a encore un vieux mot russe cTurb (Miklosich, op. cit., p. 323), mais c'est aussi un emprunt au nordique stang, stông (Schrader, Reallex., p. 209).
3 Thietmar, VIII, 64 (VII, 47) ; VI, 16-18. Voir aussi III, 18 (11). La queue de cheval du drapeau des Polovtses ou des Russes portait le nom de qejma, TOBKa (Chronique, version Laurentine, p. 342).
4 Nous n'avons pas de données sûres concernant cet ordre de combat, mais il semble qu'à l'origine les Slaves n'aient pas pratiqué la formation « en coin » qu'employaient les anciens Germains (voir Tacite, Germ., 6 : « acics per cuneos instruitur ») et que Schrader regarde comme la formation indo-européenne ancienne (Reallexikon, p. 351), mais qu ils offraient un front uni d'une ou deux rangées de soldats. C'est seulement à partir du XIIe siècle que nous avons des allusions à des formations en coin (cuneus) chez les Slaves (Helmold,