‹ Manuel de l'antiquité slave (volume 2)Chapitre 63 sur 90 · LA TACTIQUE · texte numérisé non relu

LA TACTIQUE

mar nous lisons : « acies turmatim ordinata » ]. Il haranguait ensuite ses hommes pour exciter leur courage, puis, sur son ordre, on élevait les étendards, et la troupe se jetait sur l'ennemi au son des trompettes et en poussant de grands cris. « Levate signa », s'écriait le prince païen Vlaslav avant d'engager le combat avec les Tchèques2.

A partir de l'époque des invasions magyares, la vieille tactique se modifia sous l'influence des envahisseurs (les Tatars en Russie). C'était dès lors une troupe d'archers (sagittarii, vieux-russe CTpf^bun), aussi nombreuse que possible, qui entamait la lutte pour répondre à l'afflux des flèches magyares3. Après ce tir seulement, les formations en ordre de bataille entraient en jeu.

Parfois, cependant, on n en venait pas à un engagement général : les chefs se provoquaient en duel ou désignaient à cet effet des représentants choisis dans leurs troupes, et le résultat du duel décidait de la victoire. Nous rencontrons cet usage dans les luttes des Slaves aussi bien en Occident avec les Germains qu'en Orient avec les Pétchénègues et les Khazars4. Il est difficile de dire si cette coutume était venue aux Slaves de tels ou tels de leurs deux voisins, ou bien si elle était indigène et ancienne.

Les Slaves, en général, dans le domaine militaire, savaient adopter tout ce qu'ils voyaient chez leurs ennemis. On n'en saurait trouver de meilleure preuve que leur habileté à enlever dès le VIe siècle, soit en compagnie des Awars ou des Bulgares, soit à eux seuls, les villes et les forteresses romaines. Ils employaient alors toutes les méthodes et toutes les machines qu'ils voyaient chez les Byzantins, voire même des engins inconnus à ceux-ci : balistes, tortues, tours, échelles, et ils savaient faire usage des divers types de remblais et de tranchées. Nous avons là-dessus une série de données venant des combats livrés tant autour de Salonique, de Toperos et de Constantinople que dans les régions du Nord. L'auteur

I, 38 ; Ebbo, III, 5 ; Gallus, III, 1 ; Kosmas, I, 12), encore que ces allusions mêmes ne soient pas évidentes, car le mot cuneus y semble être le simple équivalent de agmen.

1 Thietmar, VIII, 16 (IX, 31).

- Kosmas, Chron., I, 10. On trouvera d'autres documents sur cette « levée » des drapeaux dans ZiV. star. Slov., III, p. 503.

3 Thietmar, VI, 10 (8), VII, 13, VII, 44; Chronique, version Laurentine, p. 212, année 1093. Sur l'attaque des archers magyars, voir Regino, année 889 (Mon. Germ., Scriptores, I, p. 600).

4 Légende de Christian, éd. Pekar, 167, 193 ; Wippo, Vila Chounradi, 33 (année 1034) : Saxo Gram., éd. Holder 83 ; Chronique, version Laurentine, années 993 et 1022 (pp. 120, 143). Sur les duels des Russes, voir aussi la donnée de Ibn Rosteh (Harkavi, Cuas., p. 269).

274 l'art militaire

inconnu de la légende de saint Demetrios admire les stratagèmes des Slaves dans leurs attaques contre les remparts de Salonique1.

Il n'y a que le feu grégeois dont les Slaves n'arrivèrent pas à faire usage, encore que Constantin se plaigne une fois que des traîtres grecs l'aient vendu aux Barbares2. Ils brûlaient les villes d'une manière tout à fait primitive. Lorsque la princesse Olga voulut mettre le feu à la forteresse principale des Drévlianes, Iskorostën', elle se procura par ruse des pigeons et des moineaux de cette localité, puis les relâcha ensuite après leur avoir attaché à la queue des torches de soufre enflammé 3. Ce n'est qu'au XIIe siècle que nous avons chez les Russes deux allusions au feu grégeois, une fois dans la Chronique (version Hypatienne), où le Polovtse Koncak en jette sur les Russes à l'aide d'arbalètes, et une autre fois dans le Dit de la compagnie d'Igor*.

Nous avons déjà vu les progrès accomplis par les Slaves dans la guerre maritime5.

L'armement.

A première vue, les Slaves semblent avoir été, jusqu'à la fin de la période païenne, très pauvres en armes. Les sépultures slaves, du IXe au XIe siècle, n'offrent que peu d'armes ou point du tout6, et plusieurs textes, d'autre part, semblent caractériser les Slaves comme entièrement dépourvus d'armes : ainsi, pour Jordanis, le trait le plus frappant des Slaves du IVe siècle est d'être « armis despecti »7, et Constantin Porphyrogénète note de même

1 Prokopios, III, 38; Chron. pasch., années 623, 626; Georgios Pisides, Bell. Avgt., 220 ; Nikephoros, BreV., 20 (éd. Boor 17) ; Tbeophanes, éd. Boor, 487 ; Anon. (Mai Nova bibl., VI, 428) ; Prokopios, III, 38 ; Constantin, De adm. imp., 32 ; Chronique, version Laurentine, pp. 106 (988), 261 (1097) ; Arnold, Chron.,11, 19, 22 ;Thietmar,VII, 44 ; Gallus.II, 44, III, 26. Voir encore Ziv. star. Slov., III, p. 504. Les données le plus détaillées sur ces combats nous sont fournies par un auteur anonyme byzantin sur les combats de l'an 814 (Scriptor incertus, éd. Bonn, p. 347 ; voir le commentaire de Zlatarski dans son Histoire de la Bulgarie, I, p. 415) et l'auteur anonyme de la légende de saint Demetrios en plusieurs passages de son récit. Voir Tougard, Histoire proJane, Paris, 1874, pp. 103, 105, 111, 133 etsuiv., 167-171.

2 De ad. imp., 13.

3 Chronique, version Laurentine, p. 57.

4 Chronique, version Hypatienne, 1184 (p. 428) ; Slovo, éd. Erben, p. 5. Sur ce point voir le commentaire de P. Melioranskij dans Hub. otj. pyon{.ji3. h cjiob., 1902, VII, 2, p. 297.

0 Voir plus haut, p. 256.

6 Voir la documentation dans Ziv. star. Slov., III, p. 511.

7 Jordanis, Chron., 1 19 : « quamvis armis despecti sed numerositate pollentes ».

L ARMEMENT

Fig. 103. — Armes et autres objets d'un guerrier russe du Xe siècle, trouvés dans le tombeau de Taganca, près de Kiev.

276 l'art militaire

simplement : « è'ÔVY] ay.Xa6tvtxà àoTTÂx ovta »*. D'autres témoignages, que nous citerons plus loin, s'accordent avec ceux-ci.

Par contre, nous n'en savons pas moins que l'histoire de l'expansion des Slaves est riche de grands combats et que l'histoire même des premiers siècles qui ont suivi l'installation dans les nouveaux habitats est, elle aussi, pleine de guerres souvent victorieuses contre les Turco-Tatars, les Grecs et les Germains. Nous avons d'ailleurs nombre de témoignages historiques mentionnant les armes des Slaves, et nous connaissons déjà l'assertion de Jean d'Ephèse (année 584), suivant laquelle les Slaves auraient appris à faire la guerre mieux que les Romains ; c'est là, quelque exagération qu'elle comporte, une contradiction formelle à la formule è'ôvv] aôrcXa de Constantin Porphyrogénète.

Ce désaccord entre les trouvailles archéologiques, d'une part, et tout le reste de l'histoire, d'autre part, n'est, à vrai dire, qu'apparent,*et il s'explique facilement. A l'époque la plus ancienne, en effet, les Slaves étaient, en réalité, peu et mal armés. Lorsqu'ils quittèrent leur habitat primitif, ils n'avaient, pour ainsi dire, pas d'armes, ou du moins pas d'armes métalliques régulières; ils se contentaient de petits arcs avec des flèches pointues en bois dur et de boucliers de bois en claie ou couverts de peau. C'est encore ainsi que les représentent les plus vieux chroniqueurs. C'est pourquoi ils passaient pour dépourvus d'armes (« armis despecti») aux yeux des Gots des IIIe et IVe siècles, et c'est ainsi que les caractérisent encore, entre le VIe et le VIIIe siècles, des historiens qui se sont rencontrés souvent et personnellement avec eux : Prokopios, Maurikios, Léon VI, Jean d'Ephèse, Michel le Syrien, Paul le Diacre, ainsi que l'anonyme inconnu auquel ont puisé Ibn Roateh et Kardîzî2. C'est à cela seulement que pouvait penser l'empereur Constantin, lui aussi, lorsque, comparant, sur la foi de ces sources anciennes, l'armement des Slaves avec celui de ses soldats romains, lourd et savant, il appelait les premiers ïft-rr, aoicXa.

Mais si cet armement était insuffisant du IIIe au VIe siècle après J.-C, les Slaves ont su le perfectionner durant les siècles suivants en s inspirant des modèles germaniques, romains et orientaux, comme nous le verrons plus loin. Il est impossible qu'ils eussent conservé leur ancien armement,

1 Constantin, De adm. imp., 29.

2 Prokopios, B. G., III, 14 ; Maurikios, Strat, XI, 5 ; Léon, Tact., XVIII ; Jean d'Ephèse, éd. Schônfeld, VI, 25; Michel le Syrien, éd. Chabot, X, 18; Paulus Diacon, VI. 24; Ibn Rosteh (Harkavi, Cnaa., p. 266) ; Kardîzî, éd. Bartold, 123 ; Fontes rer. boh., I, p. 140.

L ARMEMENT

si imparfait, alors que Jean d'Ephèse estime qu'ils avaient appris à faire la guerre mieux que les Romains. Aux Xe et XIe siècles, les Germains, les Romains et les Orientaux leur avaient déjà vendu beaucoup d'arme„. La lance, l'arc et le bouclier restaient encore, il est vrai, les armes caractéristiques du guerrier slave, mais il s'y était ajouté l'épée, la dague et le sabre et des armes défensives comme le haubert et le casque. Ce progrès avait même été réalisé au courant des Xe et XIe siècles (et dans les Balkans plus tôt encore), et les textes de cette époque nous laissent apercevoir à cet égard un état de choses nouveau1.

Si nous trouvons néanmoins peu d'armes dans les tombes slaves des Xe et XIe siècles, c'est qu'à cette époque, en tout pays, mais surtout là où s'était installé le christianisme romain, on avait cessé de déposer des présents dans les tombes, et par conséquent aussi des armes. Charlemagne avait interdit en 785 les funérailles païennes dans le royaume franc, et les Slaves de l'Ouest s'étaient conformés à cette interdiction, de telle sorte que nous ne trouvons de tombes de guerriers chrétiens contenant un équipement complet qu'à titre exceptionnel, telle la tombe de Taganca près de Kanev et celle de Kolin en Bohême2. On découvre d'ailleurs parfois des cimetières germaniques entiers

de l'époque mérovingienne qui sont dépourvus d'armes, et personne pourtant ne doute que les Germains, du Ve au VIIIe siècle, n'aient possédé un armement important et même remarquable3.

1 Voir la reproduction dans Ziv. star. Slov., III, p. 522.

2 Sur Teganca, voir Chojnovskij, CB-hxbmn, p. 122, pi. X ; sur Kolin, Pamàt^y archeologické, XV, p. 715.

3 II n'y a pas de livres d'ensemble sur les anciennes armes slaves. Une partie des

Fig. 104. — Reconstitution de l'armement du guerrier trouvé à Taganca.

LART MILITAIRE

Vépée et le sabre. — C'est par les Gaulois que les Germains et les Romains avaient appris à connaître la longue épée à deux tranchants : ils l'avaient eux-mêmes adoptée. Cette épée, chez les Germains .durant la période méro-

Fig. 105. — Epées slaves (1. Hohenberg ; 2. Koljany ; 3. Jarohnovice, 4. Kiev ; 5. Gnëzdovo ; 6. Golcow).

vingienne, avait la forme d'une lame pesante munie d'une courte garde et d'un pommeau en cône. C'est cette forme qui fut empruntée aux Germains

matériaux slaves ont été recueillis par Zibrt, Dëjiny hjoje. v zermch ceskych, I (Praha, 1892) et P. Sawaitov, Oninaiiie CTapHHHbixt pyccKHXt yTBapeft, etc. (CnG., 1896). Mais ce sont là surtout des matériaux d'époque tardive. L'ouvrage de A. Viskovatov, IIcTopim. ormcanie o,a,eîk,!UJ u Boopyikeniii pocc. hoikki. (Cnû., 1841) m'est resté inaccessible.

L ARMEMENT

par les Slaves à l'époque carolingienne. L'emprunt du mot gothique mëki

par le slave commun (mecï) doit remonter d'ailleurs à une époque antérieure1.

L'épée que nous trouvons dans les tombes slaves du VIIIe au XIe siècle

est précisément l'épée germanique du temps de Charlemagne (fig. 105),

Fig. 106. — Sabres trouvés dans des tombeaux de Slaves et de nomades : 1. Jurkovo ; 2. Kecskemet ; 3. Némes-Ocsa ; 4. Czechowice ; 5. Taganca ; 6. V. Saltovo ; 7. Koban.

et c'est aussi la plupart du temps un objet provenant par importation des ateliers francs ou nordiques avec des ornements de caractère germanique, bien que l'on en trouve aussi quelquefois des imitations indigènes 2. Les

1 Berneker, Etymologisches Wôrterbuch, II, p. 29. Ce même vocable est passé également aux Finnois (jniekko) et aux Lithuaniens (meczus).

2 Ibn Khordâdbeh et le Géographe persan anonyme rapportent que de Kiev on exportait des ipées. Voir plus haut, p. 238.

280 l'art militaire

autres types d'épée, de formes byzantines ou orientales, parmi lesquelles il faut signaler l'épée droite à un seul tranchant (palas kord), sont rares à cette époque dans les pays slaves 1. De même le sabre tuico-tatar à une seule lame recourbée (vieux slave sablja) 2 était déjà passé chez les Slaves à cette époque, mais d'abord à l'état sporadique. La Chronique de Kiev distingue encore, à la fin du Xe siècle, l'armement russe, dont la caractéristique est une épée, de l'armement turco-tatar, composé de l'arc et du sabre 3, et nulle part dans la Chronique, avant le Xe siècle, nous ne voyons les guerriers russes armés de sabres. Cependant, à partir du Xe siècle, nous voyons le sabre pénétrer chez les Slaves de Russie (voir le tombeau de Taganca, fig. 103) et plus tôt encore chez les Slaves de Hongrie. Ici aussi il faut bien distinguer le sabre ancien des Awars, dont la garde est munie dune dent, des sabres magyars plus tardifs avec la garde un peu brisée et sans dent4.

Il convient d'observer qu'à défaut de l'épée, qui était certainement une pièce précieuse, les Slaves combattaient encore avec de grands couteaux comme nous l'attestent, pour les Slaves de l'Ouest, la vie de 1 évêque Altmann de la fin du XIe siècle, ou encore la légende de Christian et, pour les Slaves de l'Est, le Dit de la compagnie d'Igor du XIIe siècle 5. Cependant les grands couteaux sont très rares dans les sépultures.

La hache. — La hache (slave sekyra ou tesla) est une arme assurément ancienne, mais on n'en peut prouver l'existence chez les Slaves qu'à une époque relativement tardive : les premiers documents la mentionnant comme utilisée par les Slaves durant les combats datent seulement du VIIIe siècle 8. Je ne puis néanmoins douter que les Slaves en fissent usage bien auparavant. Elle s'est largement répandue par la suite ; elle figure fréquemment

1 C'est en Hongrie qu'on en trouve le plus, et Hampel (Alterlhùmer, I, pp. 188, 193, 1 97) dit que ces épées tirent leur origine des sabres recourbés modifiés sous l'influence de l'épée franque. Le mot palaS vient du turc pala, le mot kord, en slave d'église kflrûda, est tiré de l'iranien (Miklosich, Etymologisches Wôrlerbuch, p. 230 ; Berneker, Etymologisches Worterbuch, I, p. 569).

2 On trouve le mot dans les textes slaves de l'époque la plus ancienne. Il figure aussi dans le texte le plus ancien de la Chronique de Kiev.

3 Chronique, année 968 (version Laurentine, p. 65).

4 Voir Hampel, Alterth., I, pp. 194 et suiv.

5 Vita Altmanni Pataoiensis (Mon. Germ., Scr., XII, p. 229) ; Christian, éd. Pekar, p. 155 ; Slovo o pùlkju Igorevë, éd. Erben, p. 7 (ces couteaux se portaient dans les bottes et s'appelaient aaianoîkiiHKn).

6 Paulus Diacon, VI, 24.

L ARMEMENT

Fig. 107. — Haches de tombeaux slaves : 1-3. Croatie; 4-6. Moravie 7-16. Russie ; 17. Lituanie ; 18. Russie (nomades).

LART MILITAIRE

dans les trouvailles archéologiques à partir du VIIIe siècle. La forme en est ancienne, telle que nous la connaissons déjà par les découvertes romaines, avec la partie tranchante tantôt étroite, tantôt large (fig. 107). La francisque n'apparaît déjà plus. Par contre, les Slaves ont reçu de l'Orient une hachette munie d'une tête allongée et d'un pommeau avec un trou destiné au manche. On la trouve parfois dans les sépultures russes et aussi en Hongrie :

Fig. 108. — Hachette incrustée d'or et d'argent (travail russe) de Biljarsk.

Fig. 109. — Massues de Russie (Sachnovka, Kiev, Kanev).

le plus bel échantillon en est la hachette incrustée d'or et d'argent de Biljarsk près de Cistopol (fig. 108), qui remonte au début du XIIe siècle environ 1.

Avec ce modèle oriental de hache les Slaves adoptèrent naturellement les termes orientaux de cakanù (turc) et de toporù (de l'iranien ou du persan). Le mot barta (vieux-slave *bordy, brady) leur était venu antérieurement des Germains 2.

1 Kondakov, 4ppbhocth, VI, p. 87.

2 Bernelcer, Etymologisches Wôrterbuch, I, pp. 73, 134; Miklosich, Etymologisches Wôrterbuch, pp. 19, 359. Voir aussi l'article de St. Mladenov dans la Revue des Études slaves, IV (1924), p. 193.

L ARMEMENT 283

Outre la hache à tranchant, on rencontre parfois dans les pays slaves des massues terminées en forme de marteau, sans lame, ou de pommeau muni de rayures et de dents. Il en existait des modèles variés et destinés à des fins diverses, et voilà pourquoi nous en avons une abondante nomenclature tant indigène (palica, mlatù, zezlû, bulava, pernatù, obuchù) qu'étrangère et orientale (buzdyganû, sestopjorû, du persan sesper) . Il est cependant difficile d'assigner à chacun son correspondant réel, et il n'est pas moins difficile d'en établir le degré d'ancienneté. Le simple peuple employait évidemment, à côté de ces massues souvent luxueuses, de simples bâtons (si. kyjï), comme nous en voyons du reste aux mains des soldats normands représentés sur la tapisserie de Bayeux.

La lance, lare. — Ce sont là, nous le savons déjà, les pièces les plus typiques de l'armement ancien des Slaves.

Outre des perches de bois taillées en pointe (russe 0CKrhnt>), les Slaves avaient deux espèces de lances munies d'un fer : l'une portant le fer à une extrémité seulement (vieux si. kopïje) ; l'autre, aux deux bouts (sudlica). Le fer offre la même variété que nous constatons à cette époque dans les armes de l'Europe occidentale et germanique ; le bas a la forme d'une douille destinée à recevoir la hampe (voir fig. 110). On trouve parfois des lances à ailerons, c'est-à-dire ayant sous le fer une garde transversale semblable à celles que nous connaissons en Occident et dans les miniatures de l'époque.

Quant à l'arc (vieux-slave lokâ) et aux flèches (vieux-slave strëla, sipû) 1, ils jouaient depuis longtemps un rôle important chez les Slaves de l'Est ; ils eurent la même importance chez les Slaves de l'Ouest à partir du moment où ceux-ci se furent trouvés en contact avec les archers awars et magyars et se virent obligés d'adapter leur tactique à celle de ces ennemis 2.

On n'a pas trouvé d'arc entier dans les sépultures 3, mais il n'est pas douteux, à mon sens, que cette arme ressemblait à celle de l'Allemagne du Sud, telle qu'on la trouve dans les tombes d'Oberflacht, ou bien à l'arc

1 Le mot strëla est d'origine germanique (vieux-haut-allemand strala), mais il est ancien. Le mot Sipû désignait à l'origine une épine d'églantier ; il a pris ensuite le sens de fer de la flèche. Pour ces mots, voir Miklosich, Etymologisches Wôrterbuch, pp. 165, 325, 340; Berneker, Etymologisches Wôrterbuch, I, p. 739.

3 N. Rëpnikov en a trouvé un complet sur l'emplacement d'une enceinte fortifiée à Staraja Ladoga, mais il est bien douteux que ce soit un arc slave (voir Manuel de l'antiquité slave, I, p. 203, et ici même, p. 248).

LART MILITAIRE

Fig. 110. — Lances des tombeaux slaves : 2, 6, 7, 10, 11. Tombeaux occidentaux ;

I, 3, 4, 8, 9. Russie.

Fig. 111. — Fers de flèches (tous de Russie, sauf les numéros 14 et 15 qui proviennent de Croatie).

Fig. 112. — Fers de flèches orientales : 1. Sibérie ; 2, 3, 5. Russie ; 4. Hongrie ; 6. Transcaucasie.

L ARMEMENT

nordique de Nydam, c'est-à-dire qu'il était fait d'une branche droite d'orme ou de frêne, relativement longue. D'autre part, l'arc de l'Asie centrale avait également pénétré chez les Slaves de l'Est1 : il était fait de deux pièces formant une large courbure en forme de M ; c'est celui que nous trouvons dans les tombes scythes, sarmates, et dont nous avons des représentations parthes et perses de l'époque sassanide2. Mais ce n'est pas là une forme d'origine slave.

La forme des fers de flèche est fort variée : nous trouvons et les formes usitées dans toute l'Europe (fig. 111) et des formes orientales avec un tranchant oblique ou dentelé (fig. 1 12). Suivant les procédés employés chez leurs voisins, les Slaves se servaient également de flèches empoisonnées auxquelles ils donnaient le nom de nalepù. Le poison était le plus souvent à base d'aconit (aconitum napellus), et, d'après Maunkios et Léon, l'effet en

était si prompt que la mort s'ensuivait si le blessé n'employait la thénaque ou ne retranchait aussitôt la partie atteinte3.

On portait les flèches dans un carquois (vieux slave tulû) pendu au côté gauche à une ceinture. Les Slaves de l'Est avaient emprunté en outre aux nomades asiatiques un carquois pour l'arc qui se portait sur le côté droit et qu'ils appelaient HaJiy^ie4.

Fig. 113. — Gobelet d'électron du faurgan de Kul-Oba (Scythes aux arcs de type nomade).

1 Voir Lindenschmit, Handbuch, p. 151.

2 Voir Minns, Scythians, pp. 54-55, 61, 67, 78, 96, 197, 200-201 ; Dieulatoy, L'art, V, p. 103 ; Smirnov, BocTomroe cepeôpo, pi. 23, 28-33, etc.

3 Maurikios, Strat., XI, 5 ; Léon, Tact., XVIII ; Arno'd, 1,3. La thénaque (r, BvjpiaxT)) était un antidote composé de diverses plantes.

4 Les Russes adoptèrent aussi pour désigner le carquois le terme turc de kplcan (Berneker, Etymologisches Wôrterbuch, I, p. 543 ; Miklosich, Etymologisches Wôrterbuch, p. 123) et plus tard, pour les deux carquois, le mot mongol sadak ou sagadak-

L ART MILITAIRE

Fig. 114. — Haubert de saint Venceslas dans le trésor de la cathédrale de Saint-Guy, à Pragut

L ARMEMENT

La fronde. — Le jet des pierres au moyen de frondes procède d'une méthode de combat ancienne que les Slaves pratiquaient certainement,

Fig. 1 15. — Armement d'un chef nomade trouvé dans un tombeau à Berestnjagi sur la Rosava (gouvernement de Kiev). D'après Bobrinskij.

eux aussi, depuis longtemps. Les premiers témoignages que nous en ayons se rapportent aux combats livrés sous les murs de Salonique au

288 l'art militaire

VIIe siècle1, et le procédé balistique ne différait pas de celui que présente la scène de la tapisserie de Bayeux 2. Le mot panslave pour désigner l'appareil en question était prakû (d'un plus ancien *porku) 3. Le terme n'apparaît cependant tout d'abord au XIIe siècle qu'avec un sens notablement difféient : il désigne un appareil de grande dimension qui servait lors d'un assaut pour jeter de grosses pierres contre les remparts d'une ville. \

Le haubert. — L'armement des Slaves, si pauvre jusqu'aux VIe-VIIe siècles, ne comportait encore à cette époque ni haubert ni heaume métallique, sauf les quelques exceptions mentionnées plus haut4. Cependant, à la fin de l'époque païenne, aux Xe et XIe siècles, le haubert était généralement connu et avait nom brûnja, bronja. Le mot est d'origine germanique (vieux-hautallemand brunja, allemand Briinne) 5, et c'en est assez pour nous indiquer que cette pièce de l'armement avait été empruntée aux Germains par les Slaves, et cela à l'époque carolingienne, car une ordonnance de Charlemagne, datant de 805, défend aux Allemands de vendre des hauberts aux Slaves ((< ut arma et brunias non ducant ad venundandum ») 6. Il s'agit ici du haubert fait de mailles de fer et ayant la forme d'une longue tunique avec manches et col, tel que ceux dont on a trouvé des restes en Allemagne (un tout entier à Gammertingen) et, de ci de là, dans quelques sépultures slaves de Russie ', tel aussi que celui de saint Venceslas qui a été conservé à Prague dans le trésor de la cathédrale Saint-Guy 8 (Venceslas fut assassiné par son frère en 929).

1 Miracula Sancli Demetrii, dans Tougard, Histoire profane, pp. 175-179.

2 Jubinal, Tapisseries, pi. IV.

3 Miklosich, Etymologisches Wôrterbuch, p. 259.

4 Voir plus haut, p. 276.

5 Voir Berneker, Etymologisches Wôrterbuch, p. 23. Le mot est attesté dans les sources à dater du Xe siècle, d'abord dans la Chronique de Kiev, année 968 (fipoiia). L'allemand brunja vient cependant lui-même du gaulois bruinne « poitrine » (in.).

6 Voir plus haut, p. 235.

7 Par exemple dans des sépultures près de Cernigov, près de Gnëzdovo, près de Velebice, près de Novgorod, près de Taganca (voir la figure 116). A cette même époque aussi (xe-XIe siècles), Ibrâhîm îbn Jà'kûb parle de guerriers vêtus de hauberts dans l'armée polonaise de Mieczyslaw, et Gallus fournit un témoignage identique sur l'armée de Boleslav (voir plus haut, p. 26c). La légende de Christian rapporte la même chose des Tchèques, et Ibn Rosteh parle des cuirasses splendides des princes slaves (Harkavi, CKa3aHia, p. 266).

8 On en trouvera la description dans les Pamdtk.u archeologich^é, XIX, 79, dans le Soupis pamâlek, II, Poklad svatovi'tsky (Prague, 1903), et dans un article de A. Matëjcek publié dans le Véslnik. ceské Académie (1916, pp. 246 et suiv.).

L ARMEMENT

Fig. 116. — Casques trouvés dans les pays slaves : 1. Hradsko, en Bohême ; 2-3. Moravie 4. Cernigov ; 5. Vallée du Dnieper ; 6. Gnëzdovo ; 7. Taganca ; 8. Kubari ; 9. Berestnjagi ; 10. Giecz, près de Poznan ; 1 1 . Musée de Cracovie ; 12. Tiflisskaja.

290 l'art militaire

Mais ceci ne prouve pas que ce genre de haubert soit d'origine germanique. Les Romains portaient, eux aussi, de semblables cottes de mailles (lorica hamata) , ainsi que les Gaulois du temps de la république romaine *, Pour 1ère chrétienne, nous connaissons aussi ces cottes de mailles en Orient, et le haubert oriental, suivant l'étude de W. Rose, offre une concordance plus parfaite avec le vêtement germain et slave qu'avec la tunique romaine 2. Il sera nécessaire, il est vrai, d'étayer les arguments de Rose plus solidement que ne l'a fait l'auteur lui-même, car certains doutes subsistent encore ; mais, en somme, Rose semble avoir raison : c'est l'influence de l'Orient, outre celle des modèles romains, qui apparaît comme dominante dans le haubert germano -slave.

Outre le haubert ou cotte de mailles, les Slaves avaient encore d'autres espèces de cuirasses : l'archéologie russe, à côté de la \o\icuga de mailles (KO.ibHyra, de KCMbUO « cercle, maille, boucle »), distingue encore plusieurs espèces (6exTepeu,rt>, loiiiMaHt, 3epua^a, 6aiÎ4aHa, kvjïk'b) ; mais l'explication de ces divers termes étrangers nous entraînerait trop loin.

Le heaume ou casque. — En même temps que le haubert, les Slaves avaient adopté le heaume métallique pour lequel ils ont, dès le Xe siècle, le nom étranger de slëmû tiré du vieux-haut-allemand helm, goth. hilms3. C'est un casque conique avec un couvre-nez originaire de chez les Germains ou plutôt de chez les Gots. C'est une imitation de la forme pointue que nous pouvons suivre en Orient depuis les temps les plus reculés jusqu'à 1 armement sarmate et sassanide (fig. 116). Une série de découvertes faites en Bohême, en Pologne et en Russie en ont fourni des exemplaires slaves4, mais le meilleur de tous est le casque de saint Venceslas qui fait, lui aussi, partie du trésor de Prague (fig. 1 17), et qui, d'après la décoration qui orne le couvre-nez, est sans doute de fabrication nordique et remonte probablement au IXe ou au Xe siècle5. Outre ce casque, il y avait en Russie, au

1 Voir Hoffiler, « Oprema rimskog vojnika », Vjesnik hrv. arch., 1912, p. 16.

2 W. Rose, « Rom. germ. Panzerhemden », Zeitschr. fur hist. Wajenkunde, IV, p. 1, et A. Matëjcek, op. cit., p. 259.

3 Miklosich, Etymologisches Wôrterbuch, p. 338. Le mot se trouve dans les documents à partir du Xe siècle. En outre les Slaves avaient, dès le XIIe siècle, le terme indigène de prilbica et plus tard aussi celui de SSaJtfi (Miklosich, op. cit., p. 340).

4 Voir Ziv. star. Slov., III, p. 573.

5 On en trouvera la description dans les études indiquées plus haut, p. 288. Son pendant russe est évidemment postérieur : il est de la fin du XIIe ou du commencementdu XIIIe siècle. C'est le casque du prince Jaroslav Vsevodolovic qui porte une inscription russe. Jaroslav

LART MILITAIRE

XIe siècle, des modèles de casques venus directement de l'Orient; la

forme en était plus allongée et le cimier en était garni d une pointe ornée elle-même d'une plume ou d'un petit drapeau (e.iOBeitt) ; ce type devint des plus courants en Russie à partir du XIIe siècle.

On en aura une idée par le casque du héros russe trouvé dans la sépulture de Taganca et dont nous donnons ici la reproduction (fig. 103).

Les sépultures slaves ne nous présentent pas les masques de fer dont étaient garnis parfois les casques des nomades (fig. 1 15).

Fig. 118. — Heaume du prince Jaroslav

Vsevodolovic (d'après Kondakov). £e £ouc//er T^ bouclJer

était fait à l'origine d'un simple cuir résistant, de verges tressées ou encore de bardeaux de bois, et c'est ce genre de bouclier que désignait probablement le vieux nom slave de scitû.

Sous l'influence du bouclier romain avec un umbo, que l'on trouve en abondance dans les sépultures à crémation des He-IVe siècles dans toute la Germanie, les Germains et, à leur suite, les Slaves avaient commencé de bonne heure à couvrir de métal les bords et le centre de leurs boucliers ; ils faisaient ainsi probablement dès l'époque carolingienne.

Le bouclier était très employé chez les Slaves. On le trouve mentionné dès les temps les plus anciens1, et, au Xe siècle, nous savons, par exemple, d'un prince polonais qu'il avait, outre sa compagnie armée tout entière munie de cuirasses, 13.000 porte-boucliers (<■' clipeati »)2. La fabrication

le perdit en fuyant du champ de bataille, en 1216. Voir Tolstoj-Kondakov, PycCKifl apeB hocth, VI, p. 86, et ;I,|)('i(ii(icTii pocc rocyaapcTBa, III, p. 4.

1 Déjà Tacite (Germ., 46) dit des Vénèdes slaves qu'ils se servaient de boucliers comme les Germains ; plus lard, divers auteurs signalent des boucliers dans les mains des Slaves au VIe siècle (voir Prokopios, III, 14; Maurikios, XI, 5 ; Léon, XVIII).

2 Gallus, Mon. Pol. hist., I, p. 404.

L ARMEMENT 293

des boucliers était une industrie domestique, et nous connaissons, dès le XI* siècle, des villages dont le nom indique qu'on y faisait des boucliers, comme Stitary en Bohême1.

Les boucliers des XIe et XIIe siècles ont toujours, dans les représentations qui nous sont parvenues, la forme d'une amande 2 ; ils sont bariolés de bandes de couleur variée, comme c'était l'usage chez les Germains. En 1040,

Fig. 119. — Umbones de boucliers trouvés en Russie : I. Gnëzdovo ; 2-3. Gouvernement de Pétersbourg.

l'empereur Henri II menaçait en ces termes les Slaves de Bohême : « Je vous montrerai combien ]'ai de boucliers peints 3 ». On a cependant trouvé, dans les pays slaves, peu de chapes de boucliers 4, et il est clair que les boucliers qui en étaient garnis étaient là beaucoup plus rares.

Le harnachement du cheval, la selle et létrier. — Certains pays slaves avaient un élevage de chevaux très prospère, et le rôle de la cavalerie slave dans les guerres nous est signalé à partir du VIe siècle 5. Il est donc naturel que, de bonne heure aussi, les Slaves aient su adopter pour le harnachement du cheval ce qu'ils voyaient d'utile dans les tribus nomades voisines, où l'homme, depuis longtemps, ne faisait qu'un avec sa monture.

En ce qui concerne la selle, nous ne savons rien qui remonte à l'époque

1 Friedrich, Codex Boh., I, p. 375.

2 Voir par exemple les fresques de la chapelle de Znojmo (Matëjcek, Jahrbuch kunsthist. Inst., 1916, planches 3-5) et les sceaux du XIIe siècle (Zfbrt, Dëjiny kjoje, pp. 66, 121). Le seul bouclier dont on ait trouvé des traces à Gnëzdovo (peut-être un bouclier Scandinave?) est coloré en rouge, mais il a la forme ronde qui était la forme ancienne chez les Germains (Lindenschmit, Handbuch, p. 240).

3 Kosmas, II, 8, année 1040 (Fontes rer. boh., II, p. 80).

4 En Russie, dans les tombes de Gnëzdovo, et dans les environs de Novgorod et de Pétersbourg, puis en Lituanie, et en Hongrie près de Horgos (s'agit-il de boucliers slaves?)

5 Voir plus haut, p. 268.

LART MILITAIRE

ancienne et, sauf des traces insignifiantes, il ne nous a rien été conservé non plus dans les sépultures \ Mais le vieux slave a, dès les premiers monuments de la littérature, un terme particulier pour désigner cette partie du harnachement : sedlo 2, sedlo, de sedëti « être assis », et dès le Xe siècle, la selle se trouve mentionnée dans les troupes slaves 3. A partir du XIIe siècle, les chroniques et chants russes font mention de « selles d'or » (c'est-à-dire couvertes de lames d'or et brodées d'or) : on voit par là que les Slaves cherchaient à imiter l'exemple de Byzance et de l'Orient4.

Fig. 120. — Étriers orientaux et slaves : A. Szent Endre ; B. Kosice ; C. Szirâk, Malâ Dobrâ ; D. Csorna, en Hongrie E. Perescepina ; F. Draci, en Russie ; G. Etrier wiking d'Uppland.

L'étrier pendant à la selle est, lui aussi, une acquisition postérieure. Les fouilles n en offrent pas de trace avant le IXe siècle. Dans la Germanie

1 Sauf dans un tumulus près de Cernigov (Samokvasov, Monuiu, p. 194). On a trouvé davantage dans les tombes des nomades, par exemple près de Rosava (ibidem, pp. 223 et suiv.).

2 D'où l'allemand sattel. Voir Miklosich, Etymologisches Wôrterbuch, p. 289 ; Sreznevskij, MaTepia.ibi, III, p. 323.

3 Chronique, version Laurentine, p. 63, année 964 ; Annales Fuld., année 871 ; Ibrâhîm, éd. Westberg, p. 53. C'était surtout Prague qui était fameuse au Xe siècle par son industrie des selles et des brides.

4 Dans le Dit de la compagnie d'Igor et en d'autres endroits (Sreznevskij, op. cit.).

L ARMEMENT

Fig. 121. — Éperons des périodes de La Tène et romaine (1-9) ; éperons slaves 10. de Syrie ; 11, 13, 15.de Russie; 12. du pays polabe ; 14. de Dalmatie.

296 l'art militaire

voisine, il apparaît parfois cependant dès l'époque mérovingienne, et plus encore à l'époque carolingienne : l'anneau prend alors la forme d un cône dans lequel est pratiquée une marche. Au contraire, chez les nomades de cette époque avec lesquels les Slaves étaient en contact au Sud et à l'Est, depuis les Awars jusqu'aux Polovtses, on trouve des étriers en beaucoup plus grand nombre, et d'une forme différente de celle qu'on constate chez les Slaves. Ces étriers ont une forme arrondie ou en poire. Ils sont pourvus dans la partie supérieure soit d'une anse spéciale, soit simplement d'une ouverture pratiquée dans l'épaisseur de l'anneau (fig. 120).

On est naturellement porté à croire que l'étrier est venu aux Slaves sous l'influence de leurs voisins, et nous voyons effectivement dans 1 Ouest, à partir du Xe siècle, des étriers de forme carolingienne et, d'autre part, à l'Est et en Hongrie, des étriers du type des nomades, de sorte que dans les tombes l'étrier cesse d'être un indice national1. L'étrier, lui aussi, était parfois richement orné, et le Dit de la compagnie d'Igor parle d'étriers d'or 2. Le mot slave commun désignant l'étrier est strûmenï3.

L'éperon. — L'éperon est beaucoup plus largement représenté dans les trouvailles archéologiques. L'histoire en est assez compliquée depuis la fin de la période de La Tène où il apparaît pour la première fois dans l'Europe centrale4. L'éperon slave avait à l'origine la forme mi-arrondie de l'éperon romain. Les fouilles nous en ont fourni des échantillons datant du VIIIe siècle ; c'est l'époque où nous le rencontrons pour la première fois dans les sépultures voisines de Hohenberg en Styrie. Les tombes croates découvertes aux environs de Biskupije, de Vrlika et de Skradin, en Dalmatie, en offrent aussi de beaux spécimens. Cet éperon a la forme d'une grande parabole, et les piquants en sont assez longs. Cette forme concorde pleinement avec celle de l'éperon carolingien contemporain. C'est à celui-ci, à mon avis, que l'éperon slave doit son origine, et cela bien qu'il soit désigné par un mot proprement slave, à savoir ostroga 5.

1 Voir Ziv. star. Slov., III, p. 591.

2 Pour l'histoire de l'étrier en général, voir Schlieben, « Gesch. des Steigbiigels » (Nassauer Annalen, 1892), et R. Forrer-Zschille, Der Steigbùgel (Berlin, 1896).

3 Miklosich, Etymologisches IVôrterbuch, p. 325.

4 R. Forrer-Zschille, Der Sporn in seiner Formentwickelung, Berlin, 1899; M. Jahn, Der Reitersporn, Wùrzburg, 1921. Voir aussi l'article de L. Niederle dans Parti, arch., 1915, P. 196.

5 Miklosich, Etymologisches IVôrterbuch, p. 227. Le terme est commun à toutes les langues slaves, mais je n'en connais pas d'attestation ancienne. On relève en outre en vieux slave le mot pçtno, de même sens.

L ARMEMENT

S ils ne l'ont pas emprunté à leurs voisins nomades, c'est que ni les Magyars ni les Awars n'en possédaient, et les vieilles sépultures des nomades de Russie ne nous en fournissent pas davantage.

Nous possédons de beaux échantillons d'éperons slaves, les uns trouvés dans les tombes dalmates indiquées ci-dessus ; d'autres, dans la tombe de Koh'n en Bohême. Ils sont dorés et ornés de filigrane granulé.

Les Slaves portaient-ils des éperons aux deux pieds ou à un seul ? On ne peut encore répondre à cette question. Les trouvailles favorisent ces deux hypothèses, mais elles ne sont pas toujours contrôlées comme il convient. Les tombes croates contenaient deux éperons.

La bride et le mors. — Ces deux pièces du harnachement, qui servent à

(^====^===fel

Fig. 122. — Mors de Slaves et de nomades (à gauche, de haut en bas : Gnëzdovo, Pdin, Klein- Fliess ; à droite : Mosciny, Karos, Czikô).

maîtriser et à diriger le cheval, sont fort anciennes dans l'Europe centrale. Elles nous sont connues depuis l'époque néolithique 1. Nous ne savons rien de la bride chez les Slaves à l'époque la plus ancienne. Les premiers échantillons que nous en ayons proviennent de tombes de la fin du paganisme, et les premiers monuments littéraires slaves connaissent déjà le terme uzda, à côté duquel Asbôth suppose encore celui de *zobalo qui aurait spécialement désigné le mors 2. Nous distinguons à cette époque deux sortes de

1 Pour l'histoire de la bride, voir R. Forrer-Zschille : Die Pferdetrense in ihrer Formentwkkelung, Berlin, 1893. Pour le reste de la bibliographie, voir Ziv. star. Slov., III, p. 600.

2 Sreznevskij, op. cit., III, p. 1169 (la Chronique de Kiev mentionne pour la première, lois, à l'année 968, un cheval avec sa bride) ; Asbôth, Archiv. fur slav. Phil., XXV, p. 569.

LART MILITAIRE

mors qui existaient déjà l'une et l'autre dans le domaine de la civilisation romaine, et que l'on trouve également dans les tombes des nomades orientaux : 1° un type simple de deux tiges jointes formant un tout dont les deux extrémités se terminaient par des anneaux où l'on faisait passer une courroie ; 2° un type offrant, outre les anneaux, deux autres tiges fixes ou libres dont le rôle est d'empêcher le mors de s'échapper de la gueule du cheval. Le troisième type à tige rigide est très rare.

Dans les tombes slaves c'est le premier type que nous rencontrons régulièrement, et ce même type est également une caractéristique des tombes voisines des cavaliers magyars, le second étant plus rare. Cependant, chez les anciens peuples nomades, tels que les Scythes et les Sarmates, cette deuxième forme était typique, et parfois très ornée1. Elle s'introduisit aussi chez les Slaves, mais les fouilles en fournissent moins d'exemplaires que de la première. Les Slaves sont-ils redevables de leurs brides aux modèles romano-germaniques, ou à ceux de l'Orient?

On ne saurait le dire encore. Les termes qui désignent cette partie du harnachement ont une origine indigène, et les Slaves fabriquaient eux-mêmes leurs brides au Xe siècle comme en témoigne Ibrâhîm2. Le simple paysan conduisait d'ailleurs son cheval à l'aide d'une corde introduite entre les deux mâchoires3.

Fig. 123. — Guerrier oriental à casque pointu et haubert sur un plat d'argent trouvé dans le district de Berezovo (d'après Smirnov).

Le fer à cheval. — Il suffira d'observer que cet objet procède chez les Slaves, par l'intermédiaire des Germains, de modèles romains qui sont aujourd'hui sûrement attestés, par exemple par les découvertes faites à Saalburg sur les frontières de l'ancienne Germanie 4. Dan? les tombes slaves, les

1 Minns, Sqjthians, p. 75 ; Chanenko, ^peBHomi, II, pi. 14 et suiv., III, pi. 40 et suiv., 48 et suiv.

2 Ibrâhîm, éd. Westberg, p. 53.

3 Viia Sancti Adalberti, auct. Canapario, 8. * Jacobi, Saalburg, I, p. 522.

fers à cheval sont fort rares, mais on en trouve plus fréquemment dans les couches des anciennes enceintes fortifiées des Xe et XIe siècles. Le nom ancien du fer à cheval était podkpva l.

Travaux de défense.

Le système de défense le plus connu chez les Slaves était celui de l'enceinte fortifiée permanente qu'on appelle hradistë. D'autres moyens de défense étaient également en usage, par exemple les tranchées qu'on creusait à la hâte, lorsque l'armée s'approchait de l'ennemi 2, ou encore les abatis d'arbres ( zasëka) pratiqués sur les routes traversant les forêts-frontières pour opposer un premier obstacle à l'ennemi (c'était à la population de la région qu'incombait le travail). Il est aussi fait mention de remparts d'abatis et de palissades d'épines sur les frontières de l'Empire3, et encore de systèmes de longs remparts qui protégeaient les frontières méridionales de la Russie contre les Pétchénègues et les Polovtses 4. Mais aucun de ces travaux de défense, pour autant qu'ils nous sont conservés, n'égale en importance les enceintes fortifiées.

Les enceintes fortifiées qui portent, en archéologie comme en histoire, le nom de hradistë (vieux-slave gradiste, russe ropOAiiiUTe, du mot gradû, slave commun gordù)5, sont disséminées sur tout le domaine slave, et en si grande quantité que le nombre s'en élève à plusieurs milliers et qu'elles constituent ainsi un des monuments les plus importants du monde slave

1 Mildosich, Etymologisches Wôrterbuch, p. 1 53 ; Berneker, Etymologisches Wôrterbuch, I, P. 593.

2 « Vladimir s'arrêta et se retrancha à Drogozic », écrit l'auteur de la Chronique de Kiev, — « et ce retranchement existe encore aujourd'hui » {Chronique, version Laurentine, p. 75, année 980).

3 C'est ainsi que se présentaient probablement le limes sorahicus et le limes saxonicus que Charlemagne avait établis à la frontière de l'Allemagne et de la Slavie (voir Manuel de l'antiquité slave, I, p. 131) ; les Etats bulgare et khazar avaient de semblables frontières (Harkavi, Oua-sama, p. 126; Rosteh, Marquait, Streifzùge, p. 28). Voir Zlatarski, Hct. B"b.irap., I, p. 152.

4 Voir la lettre de Bruno à Henri II (Bielowski, Mon. Polon. hist., I, p. 225), et Chronique, version Laurentine, p. 212, année 1093. Il faut ranger ici tout une série de longues levées de terre dans le Sud de la Russie, de la Galicie, de la Dobroudja et de la Silésie et en particulier celles qui portent le nom de « chaussées des serpents » aux environs de Kiev et de Skvira, dans la direction du Dniester.

5 Berneker, Etymologisches Wôrterbuch, I, p. 230. Le mot se trouve déjà attesté dans la partie la plus ancienne de la Chronique de Kiev (version Laurentine, p. 9).

LART MILITAIRE

préhistorique. Le nombre n'en est pas connu même dans de petits pays, par ailleurs bien étudiés. Mais il suffit de savoir qu'en 1895 on en comptait en Bohême jusqu'à quatre cent soixante -trois et dernièrement deux cent vingt-cinq dans la seule région de Poznan.

Ces enceintes se rapportent, comme il va de soi, à des époques plus ou moins reculées. Plusieurs remontent jusqu'à la période néolithique ; certaines sont des retranchements postérieurs aux temps historiques ; mais la plupart, bien que l'antiquité n'en soit que partiellement prouvée, appartenaient, à n'en pas douter, aux débuts mêmes de l'histoire des Slaves,

-%*j%££- fà^r 4

-'—:.- — • ''-'^a — ; ^ ±wZ- :^w,

Fig. 124. — Vue du hradistë tchèque de Lstënî et de la chapelle de Saint-Clément.

principalement à l'époque qui s'étend du VIIe au Xe siècle. La construction, à mon sens, en a été provoquée : 1° d'une part, par le passage définitif des Slaves de la vie semi-nomade à une existence sédentaire (ce passage s est justement produit vers cette même époque) 1 ; 2° d'autre part, par la nécessité de parer aux attaques des ennemis, celles des Awars aux Vlleet VIHesiècles et celles des Germains durant les siècles suivants. La raison d être de ces enceintes a donné lieu jadis à beaucoup de discussions, à propos surtout de la théorie de Z. D. Chodakowski suivant laquelle il s'agissait là d'anciens

1 Voir plus haut, p. 185, et 2iv. star. SloV., III, p. 20.

centres de culte \ situés à une distance déterminée les uns des autres sur tout le territoire slave. En Russie également, on a discuté beaucoup sur le rôle primitif de ces enceintes fortifiées et leur relation avec les débuts de la division administrative et politique de l'Etat russe ; Dm.Samokvasov 2 voyait en elles les premières villes russes. Nous savons aujourd'hui qu'on ne saurait trancher cette question de façon unilatérale. Toutes ces enceintes fortifiées ne répondaient pas à une destination unique ni à un seul et même rôle. La nécessité de la défense, il est vrai, les avait partout suscitées ; mais ici c'était une grande résidence fortifiée et permanente renfermant le palais du prince, les temples et une place pour le marché 3 ; là, c'était un village sans importance ; ailleurs, c'était simplement un lieu de garnison pour la garde préposée à la surveillance des routes proches des frontières ; ailleurs, enfin, c'était un refuge provisoire situé dans les forêts et où accouraient les habitants de tout le voisinage en cas de danger 4. Toutes ces enceintes ou forteresses servaient avant tout à des fins militaires, mais elles pouvaient être en même temps un heu de rassemblement pour traiter les affaires des clans comme pour célébrer solennellement les fêtes religieuses ; bien plus, on ne saurait même a priori repousser l'hypothèse que les lieux consacrés eux-mêmes a^ent eu leur propre enceinte fortifiée comme, par exemple, Rethra dans le pays des Ratars.

Quoi qu'il en soit, la destination spéciale des enceintes n'apparaîtra clairement qu'à la suite de recherches appropriées sérieuses, de même aussi que leur degré d'antiquité ne pourra être établi que par l'analyse des objets trouvés dans les couches des remparts et à l'intérieur des forteresses, surtout s'il s'y rencontre des vestiges d'habitation. Cependant un tel travail n a été accompli qu'en peu d'endroits, car les fouilles de ce genre nécessitent

1 Z. Dolçga Chodakowski, 0 Slowiariczyznie przed chrzescianstwiem (Krakow, 1835), et plus tard K. Szulc, Budowle i usypaliskfl Slowian poganskich (Poznan, 1863). On trouvera d'autres détails bibliographiques dans Ziv. star. Slov., III, p. 610.

2 Voir son ouvrage intitulé : JJpeBHie ropoja Poccin (KieBt, 1873), et encore sa CBBepfiHCKaH 3exi.iH n ClïBepHHe (M., 1908), pp. 1,46.

3 C'est de ces centres importants que sont issues les villes fortifiées qui apparaissent au début même de l'époque historique : Dëvfn, au confluent de la Morava et du Danube, près de la Bratislava actuelle (mentions des années 855 et 864), Velehrad (contesté) en Moravie (voir là-dessus Ziv. star. Slov.,Uh p. 615), *Viligrad en Mecklembourg, dont parle Ibrâhîm, Rethra dans le pays des Ratars (Thietmar, VI, 23 (17) ; Adam, II, 18), et Bëlgorod bâti par Vladimir en 991 à dix verstes environ de Kiev près de l'actuelle Bëlgorod ka (Ch Tonique, version Laurentine, p. 119), etc. Sur Rethra et Bëlgorod, voir plus loin, p. 306.

4 Voir Kardîzî sur la construction de ces forteresses (éd. Bartold, p. 123) et Helmold sur leur destination, II, 13 (voir aussi I, 62).

LART MILITAIRE

un travail considérable et coûteux. Nous avons néanmoins dès à présent assez de fouilles pour pouvoir nous faire une idée du plan et de la construction de ces enceintes fortifiées 1.

Le plan était subordonné à la nature du sol. L'emplacement de l'enceinte pouvait être dans une forêt, soit sur une hauteur, soit sur une haute falaise à pic. Il était tantôt entouré de toutes parts d'un rempart ou même de deux remparts, tantôt protégé seulement du côté où l'accès était

Fig. 125. — Plan du hradisté de Budec, en Bohême (type à un seul faubourg).

facile, aucune défense n'étant nécessaire du côté où la pente tombait à pic. Le groupement de deux ou trois remparts devait donner lieu par la suite à la formation de deux faubourgs, l'un au-dessous du château, l'autre plus loin et plus en avant vers l'extérieur 2. A défaut de terrain escarpé, on

1 La bibliographie des travaux concernant les enceintes slaves fortifiées est considérable ; cependant nous n'avons pas d'ouvrage d'ensemble sur la question, mais seulement des études particulières. On en trouvera rémunération dans Liv. star. Slov., III, pp. 614 et suiv.

2 Les termes russes anciens pour le château intérieur sont m.iihmi.iiim ropoflTi ou .ifiTHHbui., pour la ville extérieure OKO.ibHbiii ropo,n> (Sreznevskij, op. cit., I, p. 556, e II, p. 646), ou encore nimrpaxi. (ibid., II, p. 1396).

Fig. 126. - Plan du hradm de Hryzely, en Bohême (type de grande enceinte

a deux faubourgs).

LART MILITAIRE

élevait l'enceinte sur un terrain plat, ce qui permettait de la construire suivant un plan plus régulier (arrondi, quadrangulaire, elliptique, etc.) ; dans ce cas, on choisissait volontiers un endroit au bord de l'eau, et 1 on bâtissait la forteresse de telle sorte que l'eau du cours d'eau ou du lac coulât tout autour, la communication avec la terre ferme étant assurée par un étroit bras de terre ou par un pont. C'est ainsi qu'Ibrâhîm ibn Ja'kûb décrit une enceinte fortifiée de l'Allemagne du Nord qu'il donne comme slave1; nous en trouvons d'ailleurs de semblables dans d'autres régions, par exemple en Bohême et en Moravie.

mm.

Fig. 127. — Constructions en bois de la chaussée de Bëlgorodka.

La construction des remparts des petites enceintes fortifiées ou des lieux de refuge situés dans les forêts n'était pas compliquée : on se bornait à établir un remblai (si. nasùpû ou nasûpa, prisûpa)2 à l'aide de terre et de pierres extraites sur place, de sorte que la construction de l'ouvrage donnait naissance à un fossé en avant du rempart. On plantait dans ce rempart quantité de pieux pointus qui formaient une palissade défensive (ostrogù) . Les châteaux plus importants, en particulier ceux qui servaient de résidence à un prince, avaient une construction plus perfectionnée sur laquelle nous sommes surtout renseignés par les fouilles pratiquées ces dernières années par Schuchardt sur l'emplacement d'une enceinte fortifiée du nom de « Rômerschanze », près de Potsdam, et par V. Chvojka à Bëlgorodka

1 Ibrahim, éd. Westberg, p. 52 ; dans le Nord, Lubica, Plun, Stettin et Rethra étaient des enceintes du même genre, en Bohême Libice, en Hongrie M^osburg.

2 Chronique, version Laurentine, p. 107, année 988. Le terme slave commun valu est emprunté au celtique (Sachmatov) ou au germanique (Vasmer).

''Il

306 l'art militaire

près de Kiev 1. Nous trouvons le plus souvent un soubassement en pierres, naturellement sans mortier, superposées simplement les unes aux autres. Le rempart en pierres de taille ou en pierres jointes à l'aide de mortier était d'abord inconnu aux Slaves ; ce furent les constructions romaines qui, plus tard, leur en donnèrent l'idée, d'où le nom de opus romanum pour caractériser ce genre de construction. Elles furent adoptées, comme il va de soi, d'abord dans le Sud 2 ; en Bohême, Kosmas nous signale en 932 le premier rempart en pierre de taille (opère romano) élevé autour du château du prince à Boleslav 3 ; les grandes forteresses du Nord, telles qu'Arcona, Stettin, Rethra, avaient encore, d'après les relations des contemporains, des remparts et des tours en bois, bien qu'il y eût déjà en ces mêmes endroits des bâtiments en pierres sèches, <( paganico more muratae », comme le note Ebbo 4. En Russie le premier rempart de pierre qui nous soit attesté est celui du château de Novgorod la Grande en 1 044 5.

En plus du soubassement de pierre, il y avait à l'intérieur même du rempart une construction de bois plus importante. M. Schuchardt a constaté à Potsdam qu'on avait d'abord dressé un mur vertical fait de poutres jointes bout à bout et transversalement. Ce mur avait été ensuite rempli de terre, et sa paroi antérieure s'élevait jusqu'à six mètres de haut. Contre la paroi intérieure il y avait une banquette pour les défenseurs. Le tout, après avoir été incendié, avait été plus tard recouvert de terre. Chvojka a observé pour le rempart de Bëlgorodka une construction analogue, mais plus savante et plus puissante encore, avec des briques, et d'une hauteur totale (rempart et palissade) atteignant jusqu'à douze mètres 6.

Les remparts étaient encore renforcés de tours en bois, dominant principalement les portes, et sur lesquelles nous avons une série de témoignages 7. Quand l'ennemi s'emparait de la forteresse, toute cette construction de bois des palissades et des tours était naturellement incendiée, et les remparts portent très fréquemment aujourd'hui encore des traces de la chaleur qui se dégageait alors du feu. Il n'y a pas trace chez les Slaves de

1 Voir Schuchardt, Praeh. Zeitschrift, I, p. 209 ; V. Chvojka, .ZJpeBHie oGiiTaTe.m cp. IIpHflH'fenpoBba, p. 76.

2 Ann. Einhardi, 820, 821.

3 Kosmas, I, 19. Voir plus hiut, p. 119.

4 Ebbo, III, 15 ; Herbord, un contemporain, dit de la fameuse Rujana ■ « Urbes ibi et castra sine muro et turribus ligno tantum et fossatis muratae » (III, 30).

6 Troisième Chronique de Novgorod (llo.iHoe COÔpaHie pyc. .rl-rmi., III, p. 211).

6 Schuchardt, op. cit. : Chvojka, op. cit.

7 Saxo, éd. Holder, pp. 444, 564, 569-570, 599, 671 .

« camps vitrifiés » (« verglaste Burgen »). Il s'agit toujours chez eux de traces d'incendies.

Les gravures représentant des villes russes du XVIIe siècle nous montrent quelle vue d ensemble offrait ce genre de forteresse ', et la ville sibérienne de Iakoutsk a gardé, jusqu'à nos jours, l'aspect de ces anciennes fortifications (fig. 128).

Les portes qui donnaient accès à la forteresse, et qui étaient parfois précédées de bastions défensifs, étaient de grandeuret de construction variables : il y en avait de petites et étroites, de grandes composées d'un hall spacieux, fait de poutres. Ces portes étaient construites de telle sorte que l'ennemi, s'il y parvenait, fût attaqué de trois côtés. C'est une porte de ce genre, d'une largeur de 3m,50, que Schuchardt a trouvée àPotsdam, sur l'emplacement de la forteresse ; à Feldberg, où ce savant croit retrouver l'antique Rethra, la porte principale formait comme des propylées avec des escaliers semblables à ceux de l'Acropole d'Athènes 2. Les lourdes portes se fermaient à l'aide d'un verrou3. Le nombre des portes était variable; il allait habituellement de une à trois, mais Adam (II, 18) nous dit explicitement de Rethra qu'elle avait neuf portes, ce qu'il faut vraisemblablement entendre du nombre total des portes du château et des faubourgs.

Sur la plus haute plateforme de la forteresse se dressait une solide redoute en bois, ou bien, si c'était la résidence d'un prince, le palais. Mais nous ne savons que fort peu de choses sur la construction des ces redoutes et du palais : on a déjà vu ci-dessus ce qu'il est permis de supposer d'après les résultats des fouilles archéologiques 4. On ne trouve ordinairement à l'intérieur des enceintes fortifiées que des éléments desimpies cabanes ou de bâtiments qu'on ne réussit pas à identifier.

1 On trouvera ces gravures dans A. Olearius, Vermehrte Moscotoitische uni Persianische Reisebeschrcibung (Schleswig, 1661); les liais. ap>:. ÉiOMMHC. (XXIV) offrent des vues des remparts de Iakoutsk.

2 Schuchardt, « Rethra auf dem Schlossberge bei Feldberg » (Sitzungsbcrichte de l'Académie de Berlin, XXIII. 1923, p. 215).

3 Helmold, I, 56.

4 Voir plus haut, chap. V, p. 112.

Page 1