L ECRITURE
cela, il faut bien constater qu'on n'a pas trouvé jusqu'ici un seul monument probant offrant des runes slaves. Les monuments que divers savants ont mis en avant ont été reconnus faux, ou bien contiennent un texte non slave, ou encore portent des signes illisibles qui n'ont rien de runique l. Jagic l'a montré il y a longtemps et dernièrement encore2.
Il n'y a donc eu ni d'écriture slave particulière, ni d'écriture semblable aux runes, ni enfin d'écriture identique à celle des Grecs ou des Romains.
Fig. 142. — Prétendues runes slaves provenant de Mikorzyn.
La seule hypothèse qu'on puisse faire est que les Sle.ves, pour cider leur mémoire ou pour formuler certaines requêtes, aient pratiqué des incisions
sv. apoSlolû, pp. 52, 1 74. Il faut probablement encore citer comme se rapportant à notre sujet le témoignage d'Ibn An-Nadîm, de 987, sur des caractères russes gravés dans du bois (Harkavi, Ci;a:-ianin, p. 240).
1 Les prétendues runes slaves apparaissent pour la première fois sur les fausses idoles slaves de Prilwitz (voir plus haut, p. 159) qui furent révélées au public en 1771. Il existe d'autres monuments faux bien connus : ce sont les deux pierres de Mikorzyn à Poznan, représentant le dieu Prove et un cheval, et le médaillon de Cracovie avec ses runes. Pour de plus amples détails, on consultera Jagic et les nouvelles remarques consignées dans Ziv. star. Slov., III, p. 736.
2 Jagic, « Zur slav. Runenfrage », Archiv. fur slav. Phil, 1881, V, p. 193 ; BonpoCL 0 pynaxi. y CiaBHHT. (SHrjHKJloneflifl ciais. <|ni.i., III, I, 191 1). Outre Sreznevskij, Safarïk, Vocel, Kraszewski, Ed. Boguslawski et L. Hanus\ les principaux partisans des runes slaves ont été J. Leciejewski (Runy i runiczne pomniki slow., Lwôw, 1906) et F. Piekosiriski {Kamienie Mikorzynskie, Krakôw, 1896).
330 l'art, l'écriture et autres connaissances
dans des tablettes en terre ou sur des morceaux de bois. C'est à quoi pensait vraisemblablement le moine bulgare Chrabr en écrivant à propos des Slaves balkaniques au Xe siècle, dans son article sur les lettres slaves : « Auparavant les Slaves n'avaient pas de lettres, et ce n'était qu'au moyen d'encoches et de traits (crûtami i rëzami) qu'ils comptaient et tiraient des présages » \ Pour avoir une idée de la manière dont se présentaient ces inscriptions primitives, il faut voir celles qu'on désigne sous le nom de rabus, rabos, rovas, et qu'emploient encore aujourd'hui certains montagnards slaves des Balkans, des Alpes et de la Moravie 2 : ce sont, pratiquées sur un bâton, diverses sortes d'incisions dont chacune a sa signification et ses combinaisons particulières (fig. 143).
C'est seulement au IXe siècle que les Slaves acquirent une véritable écriture. L'apôtre Constantin-Cyrille, qui avait été envoyé vers l'an 863, avec
Fig. 143. — Bâton à incisions (ralos) de Bosnie (d'après Jagic).
son frère Méthode, en Grande Moravie, pour y évangéliser les Slaves de ce pays, venait de composer à cet effet une écriture spéciale dont il se servait avec ses disciples pour la traduction slave de l'Ecriture sainte et des livres liturgiques 3.
La philologie a longtemps hésité sur la question de savoir laquelle des deux écritures vieux-slaves connues était la plus ancienne, c'est-à-dire celle qu'avaient employée Constantin et ses compagnons4. On considère actuellement comme plus ancienne l'écriture dite glagolitique qui, de Macédoine, s'était répandue jusqu'en Moravie, en Pannonie, en Bohême, en Croatie et en Serbie, mais n'a été conservée que dans un coin de la Pénin-
1 Buslaev, McTop. XpecTOMaTifl, p. 425 ; Jagic, op. cit., III, p. 25.
2 Le terme rabus est équivoque. II passait autrefois pour slave, mais on le regarde aujourd'hui comme un dérivé du magyar rovâs, bien que l'explication des formes slaves avec b présente des difficultés (voir Jagic, op. cit., où on trouvera aussi une bibliographie de la question). Dans la Russie Occidentale, ainsi qu'en Finlande et en Lettonie, le rabus existe sous le nom de birf^a, finn. pirhJia, lett. pirh. ; il était également connu en Scandinavie.
3 Sur la mission des deux apôtres, voir Pastrnek, Déjiny slov. apostolû Cyrilla a Methoda, Praha, 1902.
4 C'est Jagic qui a donné le meilleur résumé critique de toute cette question dans son article sur l'écriture glagolitique de I'9HrjHKJioneaifl cjiaaaHci;oû (pH.ioaoriii, III, pp. 51 et suiv.