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Chapitre HI

Les premières relations historiques concernant les Slaves; leurs dénominations.

Les premières relations historiques conceruant les Slaves apparaissent relativement tard: il n'est fait d'eux aucune mention certaine avant l'ère chrétienne.

Ils se trouvaient pourtant depuis longtemps, comme nous venons de le voir, dans TEurope centrale, et il n'est pas douteux qu'ils y avaient éprouvé des vicissitudes diverses sous l'influence des événements qui s'étaient produits avant notre ère et avant l'époque de leur dispersion. Mais l'histoire ne nous apprend rien à cet égard qui se rapporte nommément à eux. On ne peut qu'entrevoir indirectement qu'au temps où les divers éléments appelés à se constituer plus tard en tribus différentes vivaient encore ensemble, dans un habitat commun, quelques grands faits ont dû exercer une action sur leur destinée. Nous l'entrevoyons, parce que cet habitat nous est connu et que nous savons que certains événements historiques, dont l'histoire nous montre le cours et les conséquences, n'ont pu demeurer sans effet sur les Slaves.

C'est ainsi que nous devons penser de toute nécessité qu'aux VHP et YII^ siècles avant Jésus- Christ, les Slaves sont entrés en relations étroites avec les Scythes iraniens qui, à cette époque, étaient passés de l'Asie dans la zone des steppes de la Russie méridionale ^. Je n'hésite pas à me déclarer convaincu que, parmi les voisins septentrionaux des Scythes mentionnés par Hérodote, non seulement les Neuriens, en Yolynie et dans le pays de Kiev, et probablement aussi les Boudinés, entre le Dnieper et le Don, mais encore les Scythes dits laboureurs (iKÙSai dpoTfipeç, xeiwpToi) situés par Hérodote ^ au nord des steppes

* Voir, pour plus de détails, Slov. star., I, p. 221, et ici même, pp. 171 et suiv. ^ Hérodote, IV, 17-18 et 53-54.

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proprement dites entre le Bug supérieur et le Dnieper moyen, étaient sans doute des Slaves ayant subi l'influence de la civilisation grécoscythe ainsi que le prouvent nombre de tumuli (en russe: kurgany) des gouvernements de Kiev et de Poltava.

Nous voyons, d'autre part, par le récit que nous fait Hérodote de l'expédition de Darius en Scythie dans les années 513/512 (ou 507/505), que cette expédition avait atteint et troublé aussi les Slaves (les Neuriens), qui en ont accusé le contre-coup sur eux-mêmes en se retirant plus au Nord ^ Il ressort de même de certaines données linguistiques, — à savoir la proportion assez importante des noms celtiques dans la nomenclature des rivières d'au delà des Carpathes, les noms de villes également celtiques, cités par Ptolémée(Kappôbouvov,OùipavTaudpiov, MaiTUJviov, "EpaKTov), et, enfin quelques noms de tribus ("O^Ppiuveç, TeupicTKOi, "Avapioi, BpiToXdTai) — , que les pays slaves transcarpathiques ont subi au moins en partie l'invasion gauloise qui, au III® et II^ siècles, atteignit jusqu'au littoral de la Mer Noire, comme le prouvent les faXdTai du psêfismate de Protogène à Olbia. Cette invasion était due sans doute à la pression des Germains descendant du Nord vers la Germanie centrale, mais quels en furent le sort et la durée, ce sont là questions encore extrêmement obscures. Que les Yénèdes, que mentionnent sur la Vistule des documents historiques ultérieurs, fussent précisément de ces envahisseurs gaulois, je ne le pense pas pour des raisons qui seront expliquées plus loin -.

Je suppose du moins que les Bastarnes germaniques et les Scires, partis de la Baltique, sont apparus dès le III® siècle sur les bords de la Mer Noire, qu'ils ont traversé le territoire habité par les Slaves à peu près comme les Gots au IIP siècle après Jésus-Christ, et cela à une époque qui est à situer entre la mort d'Hérodote, qui n'en sait rien encore, et les années 240-230 où l'on cite des Bastarnes près du Danube (28® prologue de l'histoire de Trogus Pompeius), donc entre la moitié du V® siècle et la moitié du IH®.

Tels sont les principaux événements historiques qu'il convient de retenir en tant qu'intéressant les Slaves, avant l'ère chrétienne.

Mais une hypothèse encore mérite d'être mentionnée spécialement, car les conséquences en ont été données comme particulièrement

» Hérodote, IV, 83-98 et 118-143.

* Voir plus loin, p. 32.

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importantes et de nature à rénover les fondements de l'histoire des Slaves : j'entends parler de l'opinion de Jan Peisker, suivant laquelle la nation slave, longtemps avant l'ère chrétienne et jusque vers le XI* siècle de cette ère, aurait été soumise par des maîtres divers, tantôt Germains, tantôt Tiirco-Tatars, à un esclavage permanent et rigoureux qui aurait déterminé son caractère et imprimé une marque particulière à sa vie et à son développement ultérieurs ^ Ce n'est pas ici le lieu de montrer en détail ni pourquoi cette hypothèse ainsi formulée n'a aucune base solide, ni comment quelques menus faits démesurément exagérés amènent l'auteur à des conclusions inadmissibles; je ne puis à cet égard, et en renvoyant le lecteur à mon ouvrage sur « La vie des anciens Slaves » ^ que me borner aux quelques indications indispensables à son orientation.

Le professeur Peisker édifie essentiellement sa thèse sur un petit nombre de mots vieux-slaves ayant trait à la civilisation; ces mots, empruntés les uns au germanique, les autres aux langues turco-tatares, prouveraient à son sens que les Slaves, tant qu'ils ont vécu dans leur habitat commun du bassin du Pripet, auraient été soumis tour à tour aux Germains et aux Turco-Tatars. Ce sont les mots mJëko «lait», skotû et mita «bétail», d'une part, et, d'autre part, hykû «taureau», volû «bœuf», koza « chèvre » et tvarogiï « fromage blanc » : le fait même de leur emprunt suffirait à prouver qu'il n'était pas permis aux Slaves d'élever du bétail et qu'ils ne parlaient du bétail et de ses produits que comme de la propriété privilégiée de leurs maîtres germaniques et turco-tatars. Que d'ailleurs ils vivaient dans un esclavage cruel, Peisker croit pouvoir le conclure do certaine relation tardive sur les attaques des Turco-

* Le savant tchèque J. Peisker a exprimé ses idées dans plusieurs travaux, notamment: Die (ilteren Beziehungen der Slaven zu Turkotataren tind Germanen (Berlin, 1905), Neue Grundiagen der slavischen Altef-tumskunde ; Vorbericht (Stuttgart, 1914); The expansion of Slavs (reprinted from the Cambridge Médiéval History, II. 1914). Cf. les résumés critiques donnés par moi dans VArchiv fur slavische Philologie (1909, p. 569), sous le titre « J. Peiskers neue Grundiagen der si. Altertumskunde», et dans la Revue des Études slaves (II, 1922, pp. 19-37), sous le titre * Des théories nouvelles de Jan Peisker sur les anciens Slaves», et les répliques de J. Janko « Sur les relations des anciens Slaves et des Turco-Tatars » publiées dans le Bulletin de l'Académie tchèque (1908, p. 101) et dans la revue Wôrter und Sachen (I, p. 109).

=* Voir 2!ivot starych Slovam', 1, p. 162, III, p. 135, 146 et suiv., et article déjà cité dans la note précédente.

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Tatars contre les Slaves, relation suivant laquelle il n'existait en Russie ni chevaux ni bétail ^

J'ai cependant établi, dans une discussion serrée, que les suppositions sur lesquelles Peisker bâtit son hypothèse, sont pour la plupart de tout point inexactes. Les Slaves, suivant une abondante série d'autres témoignages historiques et archéologiques, élevaient eux-mêmes depuis longtemps le bétail et, pour le désigner, possédaient en propre une riche terminologie. Les quelques noms d'emprunt invoqués par Peisker comme véritablement étrangers ^ ne font que confirmer ce que l'histoire nous apprend par ailleurs, à savoir que les Slaves étaient établis depuis longtemps dans la Russie méridionale comme voisins des Turco-Tatars et qu'ils avaient avec eux des rapports multiples. C'est l'histoire également qui nous apprend que plus tard, et pour une courte période, les tribus slaves ont subi individuellement l'invasion des Huns, des Awars, des Pétchénègues, des Koumanes, des Bulgares. Mais il ne découle nullement de tout cela, et l'on ne saurait en faire découler que « tous les Slaves vivaient dans l'esclavage depuis la période de leur unité, alternativement esclaves des Germains et des Tatars». Les preuves apportées par Peisker, si même elles étaient justes, n'autoriseraient pourtant pas pareille conclusion. Peut-être serait-on tenté d'admettre que les relations turcotatares ont commencé bien avant les relations avec les Awars, dès l'époque néolithique, alors que, plusieurs millénaires avant Jésus-Christ, les brachycéphales bruns venus de l'Asie centi'ale envahissaient l'Europe, mais à cette époque il n'v avait pas encore de Slaves : la nation indo-européenne primitive en était seulement à se constituer dans une région mal déterminée de l'Europe centrale, et les Slaves qui étaient confondus dans sa masse ne pouvaient subir les effets de cette invasion plus fortement que tels ou tels autres éléments de cette masse.

Ainsi, ni pour alors, ni pour plus tard, nous n'avons la démonstration d'une servitude rigoureuse de tous les Slaves sous un joug germano-tatar. Pareille servitude n'a jamais existé que dans l'imagination volontiers outrancière de Peisker. Nous en devons donc, dès l'abord, écarter l'hypothèse des débuts de l'histoire des Slaves et nous en tenir

1 Constantin Porphyrogénète, De adm. imp., 2.

* Il a été fait beaucoup d'objections par les philologues, surtout contre l'emprunt supposé des termes mléko et tvarogû. Le maître de la philologie slave, V. Jagic, les tient l'un et l'autre pour des mots slaves (voir le travail de J. Janko cité plus haut).

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