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Chapitre IV

De la différenciation des peuples slaves.

Le peuple slave, bien qu'il soit parlé de son unité préhistorique, n'a jamais constitué un toutjinique au sens absolu du mot. Il a toujours présenté, comme toute masse ethnique, des différences somatologiques ^, culturelles 2 et linguistiques. Ce sont ces dernières que nous connaissons le mieux, car la langue nous fournit les matériaux les plus complets, et c'est grâce à elle que nous pouvons nous représenter de quelle façon la différenciation a commencé à se produire et s'est ensuite poursuivie.

Comme partout, un facteur interne a d'abord agi, sous l'influence duquel de menues différences phonétiques, grammaticales et lexicologiques se sont effectuées, et des dialectes ont apparu; ces différences premières se sont accrues dans la suite par l'isolement et surtout, à la suite de mouvements d'émigration, par la séparation de certains éléments du tronc maternel et par le croisement avec une langue ou des langues étrangères.

Sous l'influence de ces facteurs, l'ancienne unité du peuple slave

— on peut parler d'unité parce que pendant longtemps les différences n'ont été que faibles — s'est rompue et, à l'aube de l'histoire, on voit déjà une série d'unités nouvelles qui se sont constituées au cours des siècles suivants, à savoir: 1) russe; — 2) bulgare; — 3) serbo-croate;

— 4) Slovène ; — 5) tchéco-slovaque ; — 6) sorabe-lusacienne ; — 7) polabe et poméranienne ; — 8) polonaise. Toutes les langues en sont la continuation de l'idiome maternel, jadis parlé dans le premier habitat transcarpathique. Nous ne pouvons préciser exactement l'époque à laquelle

* Voir plus haut, pp. 9 et suiv.

2 Qu'il suffise, quant à présent, de rappeler, comme un fait capital, que la partie occidentale de l'ancien territoire slave a toujours subi, même dans les temps préhistoriques, des influences civilisatrices autres que la partie orientale rattachée au Dnieper et, par ce fleuve, à la Mer Noire et à l'Orient.

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cet idiome a cessé d'être un, ni quand lej langues citées et les peuples qui les parlaient ont commencé à avoir une vie propre indépendante. La philologie slave admet aujourd'hui que l'unité ancienne (bien que la désagrégation eût déjà commencé) a existé encore durant quelques siècles de notre ère ^ ; mais c'est là tout ce qu'on peut affirmer. La division et l'individualisation des langues slaves ne se sont sans doute pas produites tout d'un coup, mais successivement; et l'on a depuis longtemps cherché à en établir le processus ainsi que de la parenté réciproque des peuples parlant ces langues.

Le grammairien tchèque Jan Blahoslav, en 1571, répartissait les langues slaves en trois grands groupes : tchèque, Slovène et polonorussej mais ces trois groupes, par la suite, furent généralement réduits à deux. C'est à cette division bipartite que s'en tinrent A. Banduri, J. Frisch, Ch. Jordan, K. Anton, M. Katancic, Aug. Schlozer, etc., mais sans se fonder sur une argumentation scientifique solide. C'est seulement au grand slaviste, l'abbé Jos. Dobrovsk}', qu'il appartenait d'établir la base scientifique de cette bipartition. Selon lui, l'ancienne langue slave commune s'est divisée d'abord en deux branches^ l'orientale et l'occidentale ; les idiomes dérivés de la première sont le russe, le vieux slave, l^llyrien (serbe et bulgare), le croate et le slovène; les idiomes dérivés de la seconde sont le tchèque, le slovaque, le sorabe et le polonais.

Après J. Dobrovsky, l'idée de la bipartition est demeurée^ assez longtemps en faveur, même auprès de philologues éminents tels que J. Safafik, B. Kopitar, F. Buslaev, J. Cebauer; et Aug. Schleicher a, suivant ce principe, dressé, en 1865, l'arbre généalogique suivant des peuples slaves ^ :

bulgare serbe slovène petit-russe grand-russe tchèque sorabe polabe polonais sud russe tchèque lachique

sud-oriental occidental

slave commun

^ Tel est par exemple l'avis de V. Jagic, de 0. Hujer, de A. Sobolevskij. A. Sachmatov prolonge l'unité jusqu'au IV^ siècle, tandis que A. Meillet admet gue le slave commun était encore sensiblement un vers le Ville siècle après J.-C. {Le monde slave, 1917, III, p. 399; Revue des Études slaves, I, 1921, p. 8, et II, 1922, p. 303, et critique de M. Belic dans Slavia, I, 1922, p. 8).

* Voir le supplément au tome VII du Bulletin de V Académie des sciences, n» 2, Pétersbourg, 18B5, et Beitrdge sur vergleichenden Spracliforschung, 1856, pp. 1-27.

40 l'unité protoslavb

Mais, au lieu de la bipartition, ou établit bientôt une tripartition primitive. Cette idée (sans tenir compte de la doctrine formulée par Blahoslav en 1571) a pris naissance eu Russie, où Ton sentait le besoin de séparer la langue russe des autres langues et d'en faire une branche indépendante. C'est le Russe A. Yostokov qui l'a, le premier, exprimée et défendue. Il a été suivi par M. Maksimovic, J. Sreznevskij, Y, Grigorovic, A. Budilovic et par plusieurs autres savants. Ce nouveau système a rencontré, même en dehors de la Russie, plus de faveur que le système de Dobrovsky et de Schleicher.

Mais la réaction qui s'est produite dans la philologie comparée contre de pareilles filiations (nous avons déjà mentionné les travaux de Joh. Schmidt) ^ a porté aussi sur les idées relatives à l'origine des langues slaves, et toutes les généalogies ont été finalement rejetées. Je me borne à présenter ici l'opinion que Y. Jagic, aujourd'hui le doyen de l'école philologique slave, a exposée à ce sujet, et qui s'accorde parfaitement avec la période la plus ancienne de l'histoire des Slaves. ^I^Jagic attribue une grande valeur aux théories de M. Johann Schmidt. A son avis, les germes des langues ultérieurQ§ se trouvaient déjà dans le slave commun, répartis suivant la distribution territoriale "que ces langues présentent jusqu'à ce jour. Ces germes dialectaux, une fois transportés dans les divers habitats historiques des Slaves, s'y sont définitivement isolés, mais de telle façon néanmoins qu'ils ont formé simultanément trois groupes distincts dont chacun contenait les langues les plus voisines:

lo groupe russe avec la grand-russe et le petit-russe;

2° groupe occidental avec le tchéco-slovaque, le polonais, le sorabe ou lusacien et le polabe;

3° groupe du sud avec le Slovène, le serbo-croate et le bulgare '.

La différenciation et la dérivation ne sont, il est vrai, pas toujours nettes, et il y a parfois empiétement d'un territoire sur le territoire limitrophe. En général, cependant, la tripartition n'en est pas moins évidente, et il est intéressant d'observer à quel degré la topographie du premier habitat slave et son relief ont aidé à cette division. De ce premier habitat slave que nous avons situé au delà des Carpathes, entre

* Voir ci-dessas, p. 6.

* Archiv fur slavische Philologie, XX, p. 21 (XVII, p. 71).

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