I. La marche vers le Sud
Bien que le premier habitat des Slaves se soit trouvé au nord de l'arc des Carpathes, on voit pourtant, à l'époque historique, des Slaves établis, en grandes masses, au sud de ces montagnes, non seulement dans le bassin hongrois, mais aussi dans la région des Alpes orientales et, au delà, dans presque toute la péninsule balkanique. Ce sont eux précisément que l'on dénomme Slaves du Sud, par opposition aux autres qui sont demeurés plus au nord.
A quelle époque cette branche méridionale s'est-elle séparée du tronc commun? A quelle époque ont commencé la mise en mouvement ~ët l'extension de ces Slaves vers le sud des Carpathes, puis, plus loin, au sud du Danube? C'est là une question à laquelle il n'a pas toujours été donné une réponse uniforme. Les historiens v ont répondu de trois manières i.
Un premier groupe de savants, sous l'empire d'une série de raisons que nous avons déjà exposées plus haut et auxquelles nous reviendrons, a tenu pour jirronée la thèse du premier habitat septentrional, estimant que lajgatrie primitive des Slaves n'était pas au nord des Carpathes, mais au sud, près du Danube hongrois et dans les Balkans. La notion d'une venue des Slaves de la région du Nord dans
' Voir Slov. star., II, pp. 71-101.
les Balkans apparaissait dès lors comrae inexacte ; la question ne se posait pas de savoir comment et quand la chose avait eu lieu, puisque, de ce £oint de vue, les Slaves méridionaux, ancêtres de ceux qui furent plus tard les Slovènes^ les CroateSj les Serbes, les Bulgares, étaient établis depuis longtemps là où l'histoire les trouve, dans ce qu'on peut appeler leur « résidence historique ». Telle a été la tendance dite « autochtoniste » dans l'historiographie des Slaves méridionaux ; ses partisans aimaient à qualifier leur école de « slave », par opposition à l'école «allemande» ou «de Berlin-Vienne». L'autochtonisme s'est aussi manifesté, comrae nous le verrons, dans la question des Slaves en Germanie ^ .
Une deuxième tendance s'est manifestée, que l'on a dénommée « allemande », parce qu'à la tête de ses partisans se trouvaient les premiers historiens allemands qui, dans leurs œuvres d'histoire universelle comme dans les études qu'ils ont consacrées spécialement à ce problème, n'admettent ^as la présence des Slaves dans le Sud, tant que l'histoire demeure muette à leur égard. Or, les témoignages incertains une fois écartés, on ne rencontre de mention d'eux qu'au cours du YI^ siècle ; il faudrait donc en conclure que les Slaves méridionaux ne sont venus qu'au VI» siècle au sud de la Save et du Danube, et un peu antérieurement, mais non pas avant le V^ siècle, vers le Danube, dans la Hongrie du nord.
Enfin, une troisième tendance se dégageait en principe de l'autochtonisme, mais elle en acceptait néanmoins quelques menues données témoignant que les Slaves se trouvaient en Hongrie, dans les Alpes orientales et dans les Balkans avant les Y^ et YI^ siècles.
Entre les divers historiens de la première et de la troisième tendances les nuances sont nombreuses, suivant qu'ils apportent plus ou moins de rigueur critique à leur démonstration et, par suite, suivant les conclusions auxquelles ils aboutissent dans leur évaluation de l'ancienneté de la présence des Slaves au sud des Carpathes. Les uns acceptent sans contrôle les documents les plus hypothétiques; les autres font preuve d'esprit critique. Les uns voient partout des Slaves; les autres n'eu voient qu'une quantité limitée.
Les autochtonistes résolvent le problème entier en déclarant simplement slaves toutes les nations que l'antiquité connaissait au sud
' Voir plus loin, pp. 122-130.
4i LES SLAVES DU SUD
des Carpatbes, ainsi les lUyriens, les Pannoniens, les Thraces, les Daces, jusqu'aux Macédoniens, jusqu'aux Épirotes et même jusqu'aux habitants primitifs de la Grèce. A l'aide de noms tronqués et déformés^ tenus pour slaves, les partisans de cette tendance, qui a sévi surtout dans l'historiographie slave duXVIIP et du XIX® siècles \j)arv^naient à^ trouver des Slaves partout, depuis le lac de Constance jusqu'à Venise, jusqu'à l'embouchure du Danube et jusqu'à Constantinople : tout était slave autrefois. A la fiu du XYIII® siècle et au commencement du XIX®, alors qu'un mouvement de renaissance nationale commençait à se manifester dans les littératures slaves, les plus grands chercheurs eux-mêmes, des hommes d'une haute formation scientifique, tels que P. J. èafafïk, ne surent pas résister__à ce courant 2. Aujourd'hui encore, l'histoire et la philologie, en dépit des progrès réalisés et de la méthode solidement établie qui est la leur, ^n^ont^pas^ réussi àjaciirter
jdu domaine scientifique tels livres où l'on enseigne que les lllyriens ou les Thraces n'étaient autres que des Slaves.
Cette conception a son point de départ dans les théories artificielles échafaudées par le clergé yougoslave poiir établir une relation entre l'origine des Slaves du Sud et les Actes des Apôtres. Ainsi sont apparues, au début du Moyen-Age, les traditions suivant lesquelles Saint Paul lui-même aurait apporté le christianisme aux Croates^ et Saint Jérôme (mort en 420) aurait inventé l'écriture slave dite glago-
Jitique *. Ainsi est apparue la théorie suivant laquelle ïes anciens Illyriens étaient des Slaves, ancêtres des Serbo-Croates; théorie qui a
"eîTline extension telle qu'au X® ou au XI® siècle elle a passé dans les traditions des couvents russes et a été transcrite par quelques prédécesseurs du moine Xestor au commencement de la Chronique de Kiev 5. La^ théorie danubienne du premier habitat des Slaves procède
' Pour les détails, voir Slov. star., I, p. 41, et II, pp. 73-93.
* Voir plus loin, p. 4-5.
^ Voir la Chronique de Kiev, chap. XX, et la lettre du pape Jean X (914 à 929) au roi des Croates Tomislav et à Michel, prince de Zachlumci: « Quis enim ambigit Sclavinorum régna in primitiis icorr.) Apostolorum et universalis Ecclesiae esse commemorata » (Jafîé, Reg. pont, rom., 812).
* Voir la lettre d'Innocent IV de l'année 1248 : < quod in Sclavonia est littera specialis, quam illius terrae clerici se habere a bealo leronimo asserentes, eam observant in divinis officiis celebrandis » (Theimer, Vetera monumenta Slavorum meridionalium, I, 78).
* Voir au commencement de la Chronique: ^ lljurik-Slovëne>, et aussi: « Narci jeze suif Slovène >.
aussi de ces imaginations, comme nous l'avons déjà noté plus liante Des premières traditions, des premières chroniques elle a passé dans toute la série des chroniques slaves et étrangères, d'abord dans les chroniques polonaises et tchèques, puis surtout dans les chroniques croates. vSiraplement énoncée d'abord, elle a commencé peu à peu "a chercher l'appui de preuves historiques anciennes appelées cà démontrer Tautiquité de la présence des Slaves dans les Balkans, ou, en d'autres termes, le caractère slave des Illyriens et des Thraces (Daces, Gètes) €t même des Italiens.
Parmi les preuves ainsi produites il s'en est parfois trouvé qui n'étaient que des faux historiques, comme, par exemple, les__le ttres d'Âïexandre le Grand aux Slaves et le soi-disant privilège accordé^ar le roi, à Alexandrie, dans la deuxième année de son règne, aux Slaves des Balkans; document ^roniettant^aux Sjaves, en reconnaissance des services qu'ils avaient rendus, la domination et la primauté permanentes sur toutes les autres nations de l'Europe centrale 2. Mais la plupart des preuves invoquées étaient d'ordre philologique: des noms d'anciennes tribus, des noms de l'ancienne topographie hongroise et balkanique, et, naturellement, d'anciens noms de personnes étaient aussi expliqués, à tout prix, comme slaves, fût-ce en subissant les plus grandes déformations. Cette méthode, qui eut surtout sa vogue chez les Slaves du Sud au XYIII® siècle, conduisit aux pires absurdités : ainsi, non seulement la Hongrie et la péninsule balkanique, mais des pays lointains, tels que l'Italie, l'Asie Mineure, l'Egypte, devenaient dans le passé des contrées slaves. Rien ne parvint à endiguer le mouvement, ni les polémiques d'historiens et de philologues rigoureux (Zanetti, Peyssonel, Thumann, Adelung, Dobrovsky, Engel, Schwabenau, etc.), ni la grande autorité de P.-J. âafafîk. Le revirement d'opinion qu'il manifesta dans ses Antiquités slaves, parues en 1837 2, ne réussit pas à engager les recherches
1 Voir ci-dessus, p. 16.
* Ces traditions artificielles des lettres et du privilège apparaissent dans la littérature à partir du Xlle siècle. Elles prirent sans doute naissance dans jin couvent tchèque ou polonais, car on croyait que l'original du privilège était conservé soit à Prague, soit à Cracovie (quelquefois aussi à Constantinople). Il est déjà fait mention des relations d'Alexandre avec les Slaves dans Kadlubek {Chron. Fol., I, 9-10); le privilège n'apparaît que plus tard. Voir les textes et de plus amples explications dans les Slov. star., II, p. 33.).
^Safarik, d'abord, avait adhéré complètement aux idées autochtonistes dans son ouvrage Ueber die Abkunft der Slaven nach Lor. Surowiecki (Ofen, 1828) ; il slavisait lesVénètes, les Illyriens, les Gètes, les Sarmates de Hongrie et nombre
4t) LES SLAVES DU SUD
dans une voie plus juste. Les anciens partisans de âafafik, au lieu d'adopter ses idées nouvelles, se séparèrent de lui : ils lui reprochaient comme une erreur son changement d'orientation; ils ignoraient les Antiquités; ils s'en tenaient à son premier écrit, et cela en allant au delà des conclusions qu'ils y trouvaient. Les archéologues eux-mêmes n'eurent pas, pour la plupart, d'autre attitude.
Le XIX^ siècle ne réussit donc pas à se débarrasser du poids de l'école autochtoniste, dont les travaux étaient en somme plus nuisibles qu'utiles au développement des études slaves. 11 n'y eut que peu d'autochtonistes à savoir observer la mesure, et de qui les travaux, malgré leurs conclusions trompeuses, ont gardé quelque valeur réelle i. La plupart n'ont laissé que des travaux sans nul mérite, bien que souvent flattant l'opinion du grand public et, par suite, répandus et même populaires dans les pays slaves 2.
de tribus thraces. Mais, dans son œuvre fondamentale et directrice, les Antiquités slaves (Prague, 1887), il abandonnait cette thèse et lui substituait une conception beaucoup plus mesurée. Les Slaves, professait-il alors, avaient débordé assez tôt leur premier habitat pour atteindre jusqu'à la mer Adriatique; mais ils avaient été partiellement refoulés vers le Nord, partiellement dissociés par l'attaque des Gaulois venus de l'Occident au IV^ siècle avant Jésus-Christ. De la sorte il n'en subsistait plus tard que les Vénètes de l'Adriatique et des vestiges insignifiants le long du Danube et dans les Balkans (par exemple les Besses, les Krobyzes, les Triballes, les Sarmates serfs). Les Illyriens proprement dits et les Thraces n'ont jamais été des Slaves, et ce n'est qu'aux Vie et VII^ siècles que les pays balkaniques furent de nouveau occupés par des Slaves venus du Nord.
' Dans le nombre il faut surtout compter: — parmi les historiens tchèques, Al. âembera {Zdpadnî Slované v pravëku, Viden, 1868; Die Westslawen in der Vorzeit, Wien, 1877), Jos. Pervolf (« Slavische Volkernamen » , dans VArchiv fiir slavische Philologie, tomes VII-VIII), — et parmi les Polonais: V. Ketrzynski : (0 Siowianach mieszk. miedzy Renem ï Lnbq, Krakôw, 1899; Co loiedzq 0 Stowianach . . . Prokopiusz i Jordanes, Krakôw, 1901), Ed. Bogusîawski {Historya Siowian, Krakôw- Warszawa, I, 1888, II, 1899 ; Poczqtky Chortvacyi illiryjskiej, Krakôw, 1893 ; Metoda i érodki poznania czasôtv przedhistoricznych tv przeszloéci Stawian, Krakôw-Warszawa, (1901, ouvrage traduit en allemand par W. Osterloff: Einfiihrung in die Geschichte der Slaven, Jena, 1902; Dowody autochtonizmu Stoivian, Warszawa, 1912).
* Parmi les travaux récents, il faut citer surtout: J. Ruzic, Stara i nova postojbina Hrvata (Zagreb, 1903) ; V. Zunkovic, Wann wurde Mitteleuropa von den Slaven besiedelt? (Kremsier, 1905, ouvrage réédité six fois de 190.5 à 1911 !) J. Stovik, CjiaBflHe ApeBH. asTOXT. Hapo;;-!» Esponbi, OACCca, 190.5); G. Cënov, ripaoTenecTBOTO H iipaesHK-b lia Bt.irapiiTfe, Coc|Diia, 1907), J. Kuffner, Vëda ci bâchera (Praha, 1912-1922).
Il est natiu'el qu"une réaction se soit produite, de plus en plus forte à mesure que les sciences historiques et philologiques se développaient davantage au cours du XIX^ siècle. Cette réaction a rejeté toutes les hypothèses, toutes les étymologies ; elles n'a accepté que les données positives et indiscutables. Elle ne s'est pourtant pas toujours manifestée avec une force égale. Si certains ont fait preuve de la plus grande rigueur, d'autres se sont montrés plus modérés et ont consenti telle ou telle concession. Mais, en général, presque toute J'école moderne historique allemande et avec elle l'école slave, durant les trente dernières années, se trouvent d'accord contre l'autochtonisme pour:
l^rejeter l'hypotliL-se du premier habitat danubien;
2° rejeter l'hypothèse du caractère slave des anciens Pannoniens, Elyriens et Thraces, y compris les Laces et les Gètes septentrionaux;
3° ne pas reconnaître avant le TI^ siècle la présence des Slaves dans les Balkans, dans les Alpes et dans la Basse-Hongrie, pour la raison qu'avant cette époque il n'est fait d'eux aucune mention dans les sources historiques;
4^ prendre, par contre, pour point de départ la relation de Jordanis, suivant laquelle, à l'époque où il écrivait son histoire des Gots (551), les Slaves étaient établis depuis la ville de Xoviotunum (à l'embouchure du Danube) et le lac de Mursa ù l'embouchure de la Save) jusqu'au Dniestr et, au Nord, jusqu'à la Yistule^
Suivant la conception générale de l'école historique, l'arrivée des
* Jordanis, Get., 34-35 : < introrsus illis Dacia est ad coronae speciem arduis Alpibus emunita, iuxta quorum sinistrum latus qui in aquilone vergit. ab ortu Yistiilae fluminis per immensa spatia Venetharum natio populosa consedit quorum nomina licet nunc per varias familias et loca mutentur, principaliter tamen Sclaveni et Antes nominantur. Sclaveni a civitate Novietunense et laco qui appellatur Mursiano usque ad Danastrum et in boream Viscla tenus commorantur ; hi paludes silvasque pro civitatibus habent. Antes vero, qui sunt eorum fortissimi qua Ponticum mare cur\-atur a Danastro extenduntur usque ad Danaprum. =■
Ce teste, avec les mots lacus Mursianus ('Morsianus. Musianus) et civitas Xovietunensis, corrompus dans les manuscrits, a donné naissance à de nombreuses explications (voir Slov. star, II, pp. 292, 531). Mais il est hors de doute que le premier nom désigne soit les marais situés aux environs de Mursa, à l'embouchure de la Save, soit le lac Xezider (lutum Musu>i dans l'Anonyme du roi Bêla, 57) le deuxième, Noviodunum, près de l'embouchure du Danube, au voisinage de la ville actuelle d'Isaccea. Les Slaves étaient établis, en masses compactes, avant la moitié du Vie siècle, depuis le lac Nezider, c'est-à-dire depuis l'embouchure de la Save, jusqu'à l'embouchure du Danube.
Slaves sur le Danube a non seulement coïncidé avec la grande migration des tribus germaniques, mais elle ne s'est même produite qu'après l'évacuation par les Germains de la Germanie et de la Hongrie. Ce n'est qu'après le départ de ceux-ci que les Slaves ont avancé, les uns
à l'ouest à travers le bassin de la Yistule, les autres au sud à travers les Carpathes et vers le Danube. Les Slaves, de la sorte, n'ont atteint
^le Danube qu'après los Germains et les Huns; jnais i[s s' j sont établis si rapidement qu'ils ont occupé presque d'un coup les régions abandonnées par leurs prédécesseurs. C'est l'unique explication possible de l'épanouissement soudain que signalent, au VI® siècle, Jordanis, Prokopios et toute une série d'historiens postérieurs. L'école historique admet comme
^première date historiquement vérifiée du mouvement vers les Balkans Tannée de l'avènement au trône de Justinien (527); elle se fonde en cela sur le témoignage de Prokopios ^ et sur la concordance avec cette date de la première apparition du nom de Slave chez le Pseudo- Cesarios de Naziance ^
Ce sont les travaux de K. Zeuss et surtout de E. Miillenhoff et de Eœssler qui ont guidé les recherches dans ce sens; c'est, du point de vue philologique, l'œuvre de Fr. Miklosich qui a concouru à cette orientation (d'où l'autre appellation «école de Berlin-Vienne», que les partisans de l'autochtonisme donnent à l'école historique). H n'y a de divergences au sein de cette école qu'en ce qui concerne la détermination de l'époque où. les Slaves sont parvenus jusqu'au Danube et jusqu'à la Save et, de là, ont poussé dans la péninsule balkanique pour commencer à s'j fixer. Certains ont supposé que l'avance des Slaves en Hongrie aurait été déjà déterminée par l'arrivée des Huns et surtout par les mouvements survenus après la destruction de l'empire des Huns en 453 (Safafîk, Grot, Klaic, Maretic, Kos, Stanojevic et Mùllenhoff). D'autres ont attribué le même résultat à l'arrivée des Bulgares vers la fin du VP siècle. D'autres, enfin, et c'est le plus grand nombre, établissent un lien entre l'avance des Slaves et l'arrivée des Awars dans la deuxième moitié du VI® siècle (Zeuss, Koch, Biidinger, Rœssler).
* «Ouvvoi Te Kai ZKÂ.aj^i'ivoi Kai "Avxai ox^^àv ti àvà ttôv KaxaBéovTeç ëroç, eE ou 'louOTiviavôç -rrapéXaPe Tr)v Puuuaiujv àpxnv, àvriKeara ëpya eîpYciaavTO toùç ToÛTr) àvBpûjTTOuç » (Prokopios, Hist. arc, 18). Cf. également Jordanis, Rom., 388. Pour plus de détails, voir Slov. star., II, p. 191; pour la correction de la date admise par l'école historique, voir plus loin, p. 61.
* Dialogi, 110 (XKXapri"^oîj ; Migne, Patrol. graeca, 38, 847. Voir Mùllenhoff, Deutsche Altertumskunde, II, 34, 367.
Il s'ensuit que les uns placent la marche vers les Balkans à la fin du V® siècle ou au commencement du YI^ siècle, alors que les autres ne veulent pas admetti'e la véritable occupation avant le YII^. Ce ne sont là, du reste, à considérer l'ensemble, que des différences secondaires.
Il ne m'est pas possible, quant à moi, d'adopter complètement le point de vue de l'école historique. Je ne nie pas sans doute ce qui est un fait historique, à savoir que les grandes invasions slaves danj les Balkans ne se sont produites c^^u'aux VI^ et YU^ siècles et qu'on ne peut placer l'occupation de la péninsule avant la première moitié du Yle siècle, liais je n'en demeure pas moins convaincu que le mouvement général des Slaves des Çarpathes vers le Danube et vers la Save s'était produit longtemps avant le YI® siècle et que ceux-ci avaient atteint certaines portions au moins du pays danubien dès les I^^^ et II^ siècles de l'ère chrétienne, de telle sorte qu'ils ont commencé à peupler les glaines.de la Hongrie à partir du m® siècle. Les Slaves ne sont donc pas. dans cette région, des autochtones ; ils n'y ont pas eu leur premier habitat, au sens de la Chronique de Kiev et des théories modernes exposées plus haut. Ils y sont venus des pays transcarpathiques avant le Ye et le YI® ^siècles, mais d'abord par détachements dispersés entre les anciennes résidences des Illyriens et des Thraces, plus tard entre les Germains et les Huns. Telle est ma thèse fondamentale sur l'évolution initiale des Slaves méridionaux.
Cette thèse, on le voit, s'oppose à la fois à la thèse autochtoniste aussi bien qu'à la thèse historique de Mûllenhoff ou de Rœssler^. J'invoque à sp,n appui3 d'une part, certaines Jnscriptions historiques mentionnées plus loin^^ et^ d'au ire part, une série de noms de lieux anciens le long du Danube, dont je juge le caractère slave incontestable. Il n'existe pas beaucoup de ces noms dans une contrée dont le caractère philologique est, par ailleurs, non-slave (illyrien, ou thrace, ou dace); mais il en existe, comme on le verra ultérieurement. Ce n'en est pas
' On trouve assez souvent des idées semblables dans l'historiographie slave ancienne (Cromer, Jordan, UUmann, Sulzer, Marmert. Linhart, Kopitar, Muchar, Safaïik, Pervolf, Szaraniewicz). On les trouve aussi, mais exagérées, dans l'ouvrage de Marin Drinov sur le peuplement de la péninsule balkanique par les Slaves Sace-ienie ôa.iKaHCKaro no.r^ocxpoBa C.iaBHHaMii, MocKBa. 1873). ouvrage dont les conclusions ont été adoptées par K. Jirecek (dans ses premiers travaux), Iv. Sismanov, T. Smiciklas, G. Zanetov, VI. Milkowicz, B. Kâllay et Ernest Denis.
assez de ces noms pour autoriser à mettre en doute la présence originelle en cette contrée des Pannoniens, des lUyriens, des Thraces, des Daces, tous peuples non-slaves; il ne saurait j avoir de discussion à cet égard. Mais le témoignage de ces quelques noms, incontestablement slaves, s'ajoutant aux raisons historiques que l'on a de considérer comme vraisemblable la présence d'éléments slaves, permet de voir en chacun d'eux la manifestation d'une unité slave (famille, ou communauté, ou tribu) fixée en territoire étranger. C'est là la seule concession qui puisse être faite aux théories autochtonistes en tant qu'elles invoquent toute une série de noms de caractère slave en Dacie, en Pannouie ou en Illyrie. On peut ainsi présumer la présence des Slaves parmi les Illyriens et parmi les Thraces avant le YI® siècle, mais non pas le caractère slave des Illyriens et des Thraces, non plus que l'autochtonisme des Slaves.
11. Première avance des Slaves vers le Danube avant la fin du F* siècle.
Il y a des raisons qui nous autorisent a priori à présumer que les Slaves avaient, eux aussi, participé au mouvement général de la marche vers le Sud avant la fin du Y^ siècle de l'ère chrétienne.
On sait par l'histoire des grandes migrations que les £euples jont commencé à ^scendre impétueusement du ^'ord vers j.e Danu be dès Të~T^''sïècre après Jésus-Christ: ils venaient surtout de la Germanie orientale, par la Moravie, à travers les défilés occidentaux et orientaux des Carpathes. Dès avant les guerres marcomanes il nous est rapporté qïïe~lës'Xugiens, les Obiens et une partie des Lombards ont roulé vers le Sud; pendant les guerres marcomanes ce sont les Kotins, les Oses, les Besses, les Hermundures, les Bures, les Vandales, les Yictovales, les Kostobokes, les Karpes, les Alains, les Roxolans, les Bastarnes et les PeuMnes qui avancent à leur tour'. Dans les années 175-176, la tribu des Astings repousse les Kostobokes des Carpathes jusque dans les Balkans 2, et Dio nous apprend qu'en 180 des «Daces libres» sont chassés des Carpathes et vont s'établir en Dacie s. Plus tard, au III^ siècle, les Gépides arrivent, venant du pays de la Yistule; puis, à côté d'eux, provenant des mêmes contrées, des troupes de Skires, d'Hérules, de Ruges et, enfin, la tribu des Lombards, qui avait longtemps vécu
^ Voir surtout les relations de Julius Capitolinus (Vita Marci, 22) et de Dio Cassius (71, 12; 72, 2).
* Dio Cassius, 71, 12; Pausanias, X, 34; Slov. star., I, p. 415. ^ Dio Cassius, 72, 3.
d'une vie errante au delà des Carpathes. C'est des Carpathes que toute une tribu de Karpes est transférée par César Galère dans la Basse- Pannonie^ Tous ces divers mouvements ont été déterminés par la pression des Barbares du nord [siiperiores Borbari), comme le dit expressément Julius Capitolinus^. B ne s'agit pas seulement de la pression des Lombards et des Gots, lorsqu'ils se rendent -de la Vistule vers le Danube au début du III^ siècle, mais aussi certainement de la pression active des Slaves, qui, d'ailleurs, se faisait seule sentir là lorsque les Gots ont atteint, au début du III^ siècle, la Mer Noire. Cette pression n'est contenue ni par les Carpathes ni par la Yistule; elle se poursuit à travers les défilés des montagnes et, à leur voisinage, jusqu'au Danube. Il n'est pas possible de se représenter les Slaves d'alors autrement que mus par un élan de vaste expansion.
C'en est assez de cette migration constante des peuples septentrionaux des pays transcarpathiques vers le Danube, du I*^"" au V® siècle — même alors que, parmi eux, l'histoire ne mentionne pas les Slaves — pour tenir lieu de preuve a priori de la mise en mouvement des Slaves, hors de leur résidence transcarpathique, longtemps avant le Ve siècle.
Nous trouvons une seconde preuve a j)riori de ce même fait dans la large diffusion des Slaves que nous constatons dès le VI® siècle. A cette époque, comme il sera démontré plus loin, les Slaves apparaissent sur une énorme étendue, depuis l'Elbe, la Saale, la Forêt de Bohême et les Alpes à l'Ouest jusqu'au Don à l'Est, et depuis la mer Baltique et le lac Ilmen jusqu'à la mer Egée et à l'Adriatique. Ils sont établis sur un territoire au moins cinq fois plus grand que ne l'était leur habitat primitif d'au delà des Carpathes. Si les Slaves, comme l'ont estimé Mullenhoff ou Rœssler, avaient afflué tout d'un coup de la fin du V® siècle au début du YII^^, ce n'eût pu être nécessairement qu'en évacuant le territoire de leur patrie primitive, comme l'ont fait alors les Gots, les Gépides, les Lombards, les Vandales et les Burgondes, lorsqu'ils sont partis de la Germanie orientale. Mais il n'en a rien été. Le pays transcarpathique est demeuré plein de Slaves. C'est là un fait qui nous autorise à repousser toute idée d'un débordement soudain des Slaves.
' Ammien Marcellin, 28, 1, 5; Aurel. Vict., De Caes., 39, 43; Eutropius, IX, 25; Jordanis, Rom., 299, GeL, 16, 91, etc. Voir Slov. star., I, p. 426.
* Vita Marci, 14 (< Victovalis et Marcomannis cuncta turbantibus aliisque etiam gentibus, quae pulsae ab superioribus barbaris fugerant ...»),
Il nous autorise en même temps à admettre une extension lente et par là même beaucoup plus ancienne dans toutes les directions, celle du Sud j comprise. Avant même le V^ siècle, les Slaves s'étaient mis en marche, rayonnant au delà de leur patrie originelle, mais y laissant toujours une grande partie de leur nation.
Telles sont les deux principales preuves a priori de la première avance des Slaves vers le Sud. Mais nous avons en outre des preuves directes de cette avance, empruntées à l'histoire et à la philologie, et les voici.
D'après la relation formelle de Jordanis en date de 551, relation mentionnée précédemment \ des Slaves étaient établis, dès le milieu du YI^ siècle, jusque sur la Save inférieure et sur tout le Danube, du confluent de la Save à l'embouchure du fleuve. D'autre part, la relation du rhéteur Priskos touchant l'ambassade que l'empereur Théodose envoya en 448, sous la direction de Maximin, à Attila installé à l'intérieur de la Hongrie 2, prouve de toute évidence que les Slaves étaient déjà établis dans la Basse-Hongrie avant 448 sous la domination des Huns.
Priskos, qui faisait lui-même partie de l'ambassade, a décrit tout le voyage qui s'effectua de Constantinople, par Serdika (la future Sofia) et par îfaissos (Nis), jusqu'à Yiminacium, puis au delà du Danube, par trois grandes rivières, Drikon (le Temes), Tigas (la Béga ou le Maros?) et Tifisas (la Tisa), jusque dans la pusta de la Hongrie centrale, où Attila avait son enceinte fortifiée, quelque part dans le comitat actuel de Pest-Pilis. Dans ce voyage l'ambassade rencontra certaine population qui lui offrit du millet et une boisson faite de miel, dite |uéboç: Priskos la qualifie de Scythes. C'était le nom alors fréquemment usité pour désigner les Gots, mais il ne s'agissait pas là des Gots, car Priskos distingue ces gens hospitaliers des Huns et des Gots en notant qu'ils apprennent facilement d'autres langues en dehors de leur langue maternelle, soit le got, l'ausonien et le hun. Or, la dénomination de «)né5oç» n'étant autre que le mot slave commun medû grécisé, c'est-à-dire « la boisson de miel» en usage chez les Slaves, il semble évident que la population qui vivait là à côté des Huns était une population slave. Le ILiéboç de Priskos ne peut provenir que d'une langue slave; si le mot avait été got, Priskos eût entendu midus ou, en transcription grecque, (iiGoç ou ^i6oç.
' Voir ci-dessus, p. 47.
* Priskos Paniates, I, chap. 8 (Mûller, Frag. hist. gr., FV, 69).
Aussi bien le caractère slave de cette population soumise à la doraination des Huns est-il confirmé par la relation de Jordanis relative aux funérailles d'Attila. On y lit en effet qu'à la mort du roi il fut célébré sur sa tombe de grandes solennités funéraires, parmi lesquelles certain rite dénommé strava^. Cette stravct ne peut être expliquée par le got, comme avant le sens de « cercueil » (de straujan = « ausbreiteu » ; grec (jTpojvvùvai), car le contexte montre qu'il s'agit là d'un rite des fêtes funéraires (« concelebrare stravam ingenti comessatione »); de plus, Jordanis, Got de naissance, n'aurait pas désigné strava comme jun mot liun^ s'il avait été got. Par contre, nous voyons que les anciens Slaves avaient coutume de consommer un repas funéraire nommé strava; cette coutume est encore attestée, chez les Polonais et chez les Tchèques, au XlVe siècle et an XY^^. Il s'agit probablement, dans le cas d'AttOa, du grand festin appelé strava par les Slaves de la région. Ainsi ce mot, comme celui de inedû, contribue à démontrer que les Slaves, à l'époque d'Attila et sous sa domination, par conséquent dans la première moitié du ye siècle, étaient déjà fixés entre le Danube moyen et la Tisza inférieure.
Nous faisons ainsi remonter la présence des Slaves dans cette région jusque vers la fin du IV^ sièc'e. Nous possédons d'ailleurs, pour ce siècle même, telles relations qui ne peuvent être comprises de façon satisfaisante qu'en tenant compte des Slaves. Ce sont des relations qui se rapportent, à -'deux classes» de Sarmates en Hongrie. Les Sarmates (Jazyges),d/origiue iranienne, étaient venus du Danube inférieur en Hongrie dès les années 20 à 50 de l'ère chrétienne, et ils s'y étaient établis. Leur histoire n'est qu'une suite de guerres avec l'empire romain. Or, en 334, nous lisons qu'une grande guerre éclate dans leur sein : un parti, désigné dans les sources sous les noms de servi Sarmatarum (oi èoûXoi, oi oiKérai, chez Eusèbe) ou aussi de Sarmatae Limigantes, se révolte, écrase et chasse au delà du Danube les Sarmates auparavant «libres» [domini, liheri) ou aussi Sarmatae Ardaragajites^ Arcaragantes^.
* Jordanis, Get.. 49 (258): < postquam taiibus lamentis est defletus, stravam super tumulum ejus. quam appellant ipsi, ingenti comessatione concélébrant, et contraria invicem sibi copulantes luctu funereo mixto gaudio explicabant ».
* Voir Zitot starych Slovanû, I, pp. 275, 282, et Slov. star., II, p. 136.
^ On trouve des relations au sujet de cette guerre dans Hieronymus, Chron. ad olymp., 279, 2 (éd. Schœne, II, 192); Eutropius, X, 7; Anon. Valesianus. 31; Amm. Marc, XVII., 12 (18-19), 13 (1); Eusebius, Vita Const., IV. 6; Fasti Hydatiani, ad ann. 334 {Moyium. germ., IX, 1). Voir Slov. star., II, pp. 128 et suiv.
Les vaincus trouvèrent accueil les uns, grâce à Constantin, sur le sol romain, et les autres en Dacie. Il ne restait plus dès lors dans la plaine que les Sarmatae servi. Le fait est confirmé par des témoignages des IVe et Y^ siècles. Bientôt après le nom de Sarmates disparaît, et l'on ne parle plus que des Slaves.
Il n'est pas douteux que ces événements de 334 se ramènent à une guerre entre les deux grandes classes fixées dans la plaine hongroise. Qu'on admette que l'une fût Ubre, maîtresse de l'autre asservie, qu'en même temps la première vécût d'une vie nomade, et la seconde d'une vie villageoise, pratiquant l'agriculture et cultivant surtout le millet^, et Ton tiendra pour infiniment vraisemblable que les Sarmates nomades, c'est-à-dire iraniens, dominaient en Hongrie une population d'une autre origine, consacrée à l'agriculture. Cette population ne pouvait être qu'une population slave: sa civilisation en témoigne, et, avec eUe, le fait que, quelques dizaines d'années plus tard, nous la retrouvons habitant le même territoire sous la domination des Huns, là où, quelques dizaines d'années auparavant, la carte de Peutinger, dans la plaine hongroise, au delà du Danube, offre l'inscription: Vénèdes-Sarmates. La carte de Peutinger, sous la forme où elle nous est parvenue, date de la fin du III^ siècle; ses inscriptions ethnographiques surtout témoignent, dans l'ensemble, en faveur de cette époque 2, et nous n'avons aucun droit de considérer la légende Venadi Sarmate, en Hongrie', ou l'autre l'inscription Venedi, en Bessarabie, à l'embouchure du Danube, comme datant du V® ou du VI^ siècle, alors que la présence antérieure des Slaves en ces deux régions est attestée par d'autres preuves. D'ailleurs l'auteur qui aurait postérieure-
1 Voir Slov. star., U, pp. 130, 133, 138.
* C'est en faveur du Ille siècle ou d'une date antérieure que témoigne l'inscription des Bures et des Lugiens dans la Hongrie centrale, des Gépides (Piti) en Dacie, puis des Marcomans, des Quades, des Vandales et des Juthungs. Les Sarmates nomades figurent aussi en Hongrie au delà du Danube, mais ni les Rugiens, ni les Lombards, ni les Huns ne sont au voisinage du fleuve.
^ Tab. Peut., segm. VUI, 1. A côté des Vénèdes-Sarmates figurent aussi les Sarmates nomades sous la légende Sarmate Amaxobii, Sarmate vagi (segm. VI, 1-4, et Vn, 2-3). La légende Lupiones Sarmate doit, par contre, être corrigée en Lugiones Sarmate, et il faut y reconnaître les Lugiens de la Vistule qui étaient descendus en Hongrie, pressés par le mouvement des grandes migrations; ces Lugiens, dans le sens de Finterprétation donnée plus loin (voir chap. XI), étaient probablement aussi plutôt des Slaves que des Germains, ce que tend à faire croire le complément Sarmatae. Voir Slov. star., H, p. 161.
ment inscrit sur la carte des indications désignant des Slaves n'aurait pas manqué d'employer le nom courant de Sdaueni. C'est pourquoi les deux inscriptions de la carte nous fournissent, à elles seules, la preuve suffisante de l'avance des Slaves vers le Danube avant la fin du III« siècle; de même, les relations concernant la guerre entre les deux classes de Sarmates nous prouvent leur présence dans cette contrée au IVe siècle, et la relation de l'époque d'Attila la confirme pour le ye siècle. La liaison est ainsi établie. Le nom des Sarmates se conserve jusqu'au VI^ siècle, où, comme par une transformation soudaine, il n'est plus question que de Slaves.
L'histoire, de manière assez évidente, fait donc mention des Slaves sur le Danube au moins au III® siècle; mais les documents historiques sûrs font défaut pour les II® et 1®^ siècles, et il ne nous reste pour cette époque que des probabilités. ^1 est vraisemblable, par exemple, que les traditions par lesquelles le nom de l'empereur Trajan a ^té conservé dans la mythologie slave ^ ont pris naissance dans les y rapports des Slaves avec Trajan, en Dacie, pendant ses campagnes des années 101-102 et 105-106; il est aussi possible que la tradition des chroniques touchant l'attaque des Ylakhs contre les Slaves danubiens ^ se rapporte à ces grandes campagnes romaines du commencement du II® siècle. D'ailleurs la Tactique de Léon mentionne expressément, d'après des traditions réelles, que les Romains avaient fait déjà la guerre aux Slaves «au delà du Danube», avant que ceux-ci n'eussent passé le fleuve (Léon pense au Danube inférieur) 3. Cela ne peut concerner que la Dacie et probablement l'époque où la Dacie fut conquise par Rome ou, du moins, se trouva sous la domination romaine (106 à 275).
Aucune de ces relations ne fournit une preuve sûre de la
' Le nom de Trajan apparaît, dans les sources russes des XII« et XlIIe siècles, parmi les dieux païens russes {Trojan dans l'apocryphe XoHt/^eHie BoropcAHi^bi no MyRaMij et dans l'apocryphe OTKpoBeHie cb. anocTOJit); dansj^ poème sur rexpédition d'Igor, il est fait mention de l'époque de la terre et de la trace de Trojan. Le folklore serbe aussi a conservé la notion d'un être surhumain nommé Trojan. — Voir pour les détails Slov. star., II, p. 144, et Zivot starych Slovanû, II, p. 125.
* Voir plus haut, p. 15.
' Tactica, XVIII, 79.
présence des Slaves sur le Danube aux 11^ et I^' siècles, mais elle en augmente la vraisemblance; l'examen de quelques noms de lieux situés le long du Danube fortifie plus encore cette vraisemblance. L'ensemble de la nomenclature géographique dans la partie de la Hongrie avoisinant le Danube n'est pas slave. Elle est, à l'ouest, probablement pannono-illyrienne, à l'est thraco-dace et, au cours des années, des éléments sarmates et turco-tatars s'y sont mêlés. Mais il s'y trouve quelques dénominations particulières qui portent visiblement le caractère slave; il n'est, en effet, possible de les expliquer que par le slave, pour la forme et pour le sens; elles ont des analogies dans les autres nomenclatures slaves et se sont, pour une part, conservées jusqu'à aujourd'hui.
Tel est d'abord, dans la zone de l'ouest, le nom de lacus Pelsois, mentionné par l'Anonyme de Ravenne et par Jordanis (chez Pline, lacus Peiso, qu'il faut corriger en Pelso, et, chez Aurelius Victor, Pelso)^, et dont peut être rapproché le slave commun jjleso au sens djc eau stagnante», de «lac». Tel est aussi, sur la Save inférieure, entre r ï:. la Drave et la Save, le nom actuel de la VuJca, déjà attesté entre le II® et le IV® siècles, en vieux slave Volha, c'est-à-dire « la rivière des loups » ; type slave fréquent de nom de rivière, chez Dio Cassius OuoXkoç, sur la carte de Peutinger JJlca, chez Aurelius Victor Hiulca, dans r« Itinéraire du Jérusalem >^ IJlcus, et, dans le «Panégyrique d'Eunodius», de 488, Ulca^. Tel est enfin le cas d'un nom slave plus significatif encore, celui de la rivière Vrbas. On trouve déjà chez Pline la notation Urpanus (affluent actuellement appelé Vrhanja)^ mais sans que l'origine slave en soit évidente. La carte de Peutinger, par contre, offre près de l'embouchure de cette rivière (segm. VI, 1) la notation Vrbate, forme d'ablatif courante sur la carte, provenant non pas du vieil Urpanus, mais de la forme slave Vrbas^. Je ne tiens, par contre, pour probants ni le nom ancien de la Plùa, affluent du Vrbas (dans
' Anont/me de Ravenne, lY, 19; Jordanis, Get., 52,83; Plin., III, 2-i; Aurelius Victor, De Caes., 40, 9. Voir Slov. star., II, p. 148.
^ Dio Cassius. LV, 32, 2 (OùôXKcia 'ekr]); Tab. Peut., segm. VI, 2; Aurelius Victor, Epitotne, 41, 5; Itin. Hierosol.. 563, 1; Ennodius, VII, 28. Dans les documents médiévaux postérieurs on trouve castrum Wolkou, Wulckow, Ulcou, Walko, villa Uulchoi, Uelchea. Voir Slov. star., II, p. 150.
^ Dérivé de vrba «saule» avec suffixation -asù : cf. le village de Vrbas près de Novi Sad (en hongrois : Verbâsz). Cf. la critique de M. Ramovs dans Casopis za slov.jezik, 1920, p. 98.
Vltinerarium Anfonini: Pelva), ni celui de Vinsula Mefubarris (Pline, m, 148), où Pervolf voyait une transcription des mots slaves medu harami « entre marais * (cf. serbe Meâurec). La civitas Pistrensis, citée par Ammien Marcellin, vers l'année 373, en Pannonie ^ est vraisemblablement ainsi nommée d'après une rivière appelée en slave Bystra (il y en a plusieurs de ce nom dans le territoire slave des Alpes orientales; on peut en rapprocher du reste le fiuvius Bustricius, pour la Bystrica, chez V Anonyme de Ravenne.
Un second groupe de noms visiblement slaves est celui que Ton ti'ouve dans la partie transdanubienne de la Hongrie, et surtout dans le Bas Banat actuel. C'est là qu'on rencontre tout d'abord, et cela depuis le commencement du 11^ siècle de l'ère chrétienne, le nom de la rivière actuelle Cetna qui se jette dans le Danube, venant du nord, près de Rsava. L'appellation de La noire^ en face de La blanche^ est des plus fréquentes dans la nomenclature slave des cours d'eau^ notamment dans la région des Carpathes. Et cette même appellation, nous l'avons, désignant un village situé auprès de l'embouchure de cette rivière: dans deux inscriptions votives du 11^ siècle qui ont été trouvées à Mehadia et près d'Apula {statio Tsiernensis, municipium Dierna), — sur trois briques trouvées en Serbie et en Bulgarie {Dierna)^, — chez Ptolémée (nôXiç Aiépva, située sur le Danube, en aval de Viminacium), — chez Ulpien, au commencement du ni^ siècle («m Dada Zernensium colonia a divo Traiano deduda»), — sur la carte de Peutinger (Tierna), — dans les Nofifiae dignitatum du IV® siècle {Transdiernae : station sur l'autre rive du Danube), — et encore, chez Prokopios, la forteresse Zerna (qjpoûpiov Zépvrjç) entre les stations Novae et Pontes sur le Danube 3. Si le village de Tsienia, à l'embouchure de l'actuelle Cerna, a été fondé par des colons de Trajan, il n'est pas douteux que ces colons, provenant, d'après Ulpieu, de la Dacie, étaient d'origine slave, et que ce sont eux qui ont donné à la rivière son nom slave, lequel a ensuite été étendu au village.
* Ammien Marcellin, XXIX, 6, 7.
* Corpus inscr. lat., III, 1568, 14468; briques, ibid., 8277, 12677.
3 Ptolémée, III, 8, 10; Ulpianus, lib. I, De cens. Dig., 50, 15, 1, 8, 9; Tab. Peut., VII, 4 ; Notitiae dignitatum, 42, 29 ; Prokopios, De aedif., IV, 6. Les sons barbares pour des oreilles romaines â et d' sont ordinairement notés ti, di. Le nom de Trans- Cerna (noté Trans-Dierna) est apparu sur l'autre rive du Danube par analogie avec tels autres noms comme Trans-Drobetae. Trans-Marisca.
Un autre nom slave, tout aussi expressif, est celui de la rivière - Brzava, affluent du Ternes (du slave brzû «rapide»), nom appliqué également à une station romaine, Bersovia, sur la voie de Viminacium à Sarmizegetus, et cela non seulement sur la carte de Peutinger, à l'endroit oii la voie traverse la Brzava, mais encore, dès le début du 11^ siècle, chez le grammairien Priscien (sous la forme Berzohisy. D'autres noms géographiques probants, et attestés au 1^^ et au 11^ siècles, pourraient être relevés dans la plaine du Danube; ainsi celui de la Tisa sous la forme du composé slave Potisie (chez Strabon, TTdpicroç, à corriger en TTàBicroç; chez Pline, Pathissns amnis)^. — celui du Hron (chez Marc-Aurèle, à la fin du 11^ siècle, Ppavoûaç) ^.
On voit qu'il existe une série, peu nombreuse sans doute, mais
entièrement probante, de noms slaves attestés par des documents du
1er au IV*^ siècle de l'ère chrétienne, dans trois régions surtout, autour
^du lac de Blatno, sur la Save inférieure et dans le Bas Banat. C'en
; est assez de ce témoignage complémentaire, s'ajoutant aux raisons qu'on
\ a vues par ailleurs, pour nous autoriser à tenir non seulement pour
j vraisemblable, du I^' au 11^ siècle, mais comme certaine, du III® au
.' Y® siècle, la présence de Slaves dans cette zone; les noms de Pelso,
Yulka, Vrhas, Tsierna, Berzovia, Tpavoûaç, Pathissns m'apparaissent tous
comme des vestiges d'anciennes communautés ou même d'anciennes
tribus slaves. Les Slaves ont donc commencé à pénétrer dans les régions
du Danube et de la Save dès les débuts mêmes de l'ère chrétienne,
mais en ne formant que des îlots d'allogènes au milieu d'une population
illyro-thrace et sarmate. Le caractère de lenteur de cette pénétration
explique précisément l'isolement des quelques noms de lieux slaves
attestés à date ancienne.
Les données de l'histoire et celles de la toponom astique, à les considérer dans leur ensemble, se complètent et se confirment réciproquement. Elles concordent à montrer le bien fondé de notre thèse. Les Slaves ne sont pas arrivés tout d'un coup, à travers les Carpathes,
^ Tab. Peut., Vil, .3 ; Priscien, 3, 13. Cette citation a été prise par Priscien
aux commentaires de Trajan sur la guerre contre les Daces: «Inde Berzobim Aizi
pvoeessimus». Cf. de même Geogr. Eav., IV, 14.
2 Strabon, VII, 5, 12; Pline, IV, 80; Ammien Marcellin, XVII, 13, 4
' Marcus Aur., Eîç éaurôv, I {sub finem). Le nom de la rivière Hron (avec
ses dérivés Hronec, Hronek) est à rattacher sans doute au slovaque hron «bruit>
et au vieux tchèque hronûti «tomber».
jusqu'à la partie hongroise du Danube au V^ siècle, ni jusque vers le Danube inférieur au YI® siècle ; mais il, y sont venus dès le I^^ et le IP siècles, par petits groupes isolés, s'infiltrant parmi les Sarmates iraniens, les Pannoniëns illyriens et les Daces traces ; sans doute au lïl^ siècle leur avance, jusque là très clairsemée, est-elle devenue plus dense sous l'influence da large mouvement de migration des populations transcarpathiques, et le fait est que, dès les IV® et V® siècles, la partie septentrionale du pays danubien apparaissait comme pleine de Slaves. C'est là un résultat qui n'a pu être atteint soudainement, peu avant l'époque (551) oii Jordanis écrivait dans son histoire la relation précitée ^, sur laquelle se fondent ceux qui ne veulent pas admettre l'arrivée des Slaves à une date plus reculée.
III. Avance des Slaves vers les Balkans et occupation de la péninsule.
Si l'on trouve des documents témoignant de la présence des Slaves sur le Danube moyen et sur la Save, du I^r au IV® siècle de l'ère chrétienne, il n'en existe pas, par contre, qui établissent de manière positive leur colonisation dans la péninsule balkanique, au sud dus^ Danube et de la Save. M. Drinov et quelques-uns de ses partisans 'ont essayé de présenter à cet égard une série de preuves; mais ces preuves ne sont pas convaincantes. Il est possible, sinon très vraisemblable, que des fractions de tribus, peut-être même des tribus slaves en leur entier, se soient trouvées engagées dans les attaques antérieures des Germains et des Huns dirigés vers les Balkans. Nous n'en avons pourtant pas la démonstration sûre. J'ai moi-même, autrefois, accordé trop de valeur à la relation de Moïse de Khorène, suivant laquelle les Gots, pressés en 376 par les Huns, auraient refoulé de Dacie sur l'autre rive du Danube vingt-cinq tribus slaves 3; l'époque à laquelle
* Voir ci-dessus, p. 47.
* M. Drinov, Sacejieme dajiKancKaro nojiyocTpoaa. CjiaBaHaMii, M., 1874. Cf. en outre, par exemple, J. Pervolf, A. Hilferding, P. Safafik, Ed. Bogusl'awski. J'ai moi-même partagé autrefois l'opinion de ces savants. Voir Slov. star., II, p. 174.
^ L'époque à laquelle a été écrite la Géographie de Moïse de Khorène est tout à fait discutable, et Ton ne peut que la placer approximativement entre les IV^ et Xe siècles. Une traduction française en a été publiée par A. Soucry, à Venise, en 1881 {Moïse de E^orène, texte traduit par A. Soucry) et une traduction russe par K. Patkanov (Ap.MHHCKaa reorpa(^ia VII B'ÈKa, Cn6., 1877); cf. également le nouveau texte de Soucry dans l'article du /K. M. H. II., 1883, no 226, 21. Voir Slov. star., II, p. 175.
cette relation absolument unique a pris naissance ^ et la façon dont elle est apparue dans la géographie de Moïse demeurent, en effet, obscures. On ne peut non plus invoquer les passages de Constantin Porphyrogénète relatifs à Tattaque des Slaves et des Awars contre Salona, vers 449 ^. Constantin a, en effet, confondu l'agression des Gots de cette année-là avec la prise de Salona par les Slaves dans la première moitié du VII^ siècle, probablement sous le gouvernement de Phocas (602-610). Enfin les noms de lieux mêmes que nous lisons sur les cartes de géographie et dans les itinéraires romains des III^ et IV^ siècles, et dont l'aspect phonétique paraissait slave à divers savants \ ne peuvent être tenus pour tels ou, du moins, le caractère slave n'en est-il nulle part nettement manifeste. Quelques noms de lieux de Touvrage de Prokopios TTepl KTicJiadTUJV se rapprochent par leur apparence et par leur aspect phonétique de certains noms slaves, par exemple ZTpébriv, AôAePiv, EpctT^icTTa, Aé^pr), BeXébiva, Zépvrjç, Bép^ava, Ad^ouT^a. TTéCiov, KdpeTZ;a*; mais cet ouvrage date de la deuxième moitié du YI® siècle (après 560), pour laquelle l'existence de communautés slaves dans les Balkans ne peut plus être niée. D'ailleurs ces noms ne sont pas aussi convaincants que l'étaient ceux de Cerna, Pleso ou Brzava au Xord. En un mot, il n'existe pas de documents sûrs touchant l'arrivée \^des Slaves dans la jéninsuljsavsmt Ja^Jin du^^ Il est possible,
"' sinon vraisemblable, qu'ils y vinrent avec les attaques des Karpes, des Kostobokes (en 176), des Gépides, des Gots, des Sarmates et des Huns, au cours des 11^ III^ et IV^ siècles; il est même possible que des bandes ou des tribus aient colonisé d'anciens villages ou des villages abandonnés, mais un pointjff^ortant demeure., établJ-L-c'-est qu'on ne saurait parler d'une occupation des Balkans par les Slaves avant le Yî^""sîecle. Tits premiers témoignages directs^ et^ indiscutab]es touchant leurjnarche à travers la Save et le Danube ne ^paraissent qu'au VP siècle, et tous les historiens byzantins sont d'accord sur le fait que les
' L. Nie^erle, «Ein Beitrag zur Gesch. der sûdslav. VVanderungen»,' dans YArchiv fur slavische Philologie, XXV, p. oO?.
2 De adm. imp., 29, 30. Voir Slov. star., ]I. p. 176.
* Ainsi, par exemple, dans V Itinéraire de Jérusalem: Beodizus, Berozicha; dans l'Itinéraire d'Antonin: Brizica, Brendicc, Milolitus, Cosintus, Ostodizus; sur la carte de Peutinger: Micolitus, Hostizus, Zervae, Bu>iizus, etc. Voir Slov. star.. II, p. 178.
* Prokopios, op. cit., IV, 4. Voir Slov. star.. II. p. 179.
assaillants slaves des VP et VII® siècles sont de nouveaux conquérants, une nouvelle nation qui demeurait auparavant de l'autre côté du Danube ^.
On admet ordinairement que la première date marquant l'avance des Slaves dans l'empire byzantin est l'année 527, c'est-à-dire l'année de l'avènement de Justinien, car Prokopios dit expressément de ce prince (en parlant de l'Illyrie et de toute la Thrace): « Oûvvoi le Kai ZKXctPrivoi Kai^Avrai GX'^hàv ti dvà Trdv KaraBéovTeç êtoç, èE ou 'loucriiviavôç TTapéXa^e Tr)v Tcu.uaiuuv dpxiv, dviiKecrra ëpYa eîpYdcravTO toùç raÙTti dvôpujTTOuç » 2.
Cette date n'est cependant pas exacte ; et plusieurs raisons, par contre, nous autorisent à placer l'arrivée des Slaves à une époque antérieure au moins à l'époque du règne de Justin, prédécesseur de Justinien (518-527). Prokopios fait, en effet, mention pour l'année 550 de la défaite infligée aux Slaves par Germanus, chef romain au temps de Justin 3; d'autre part, les attaques des Gètes en Thessalie, en Epire et en Illyrie, mentionnées par le comte Marcellin [cornes Marcellinus) pour les années 517 et 530, peuvent être considérées comme des attaques faites par des Slaves, car Marcellinus distingue dans son texte les Gètes des Bulgares, des Huns et des Gots*. Enfin Prokopios, dans son ouvrage sur les édifices de Justinien, oîi il décrit la restauration magnifique des fortifications que Justinien avait fait faire peu après son avènement, parle de deux petites forteresses nommées cppoùpiov 'Abiva et ôxùpujua OùX.uitOùv, où, dit-on, siégaient alors des Slaves, ceuxci se trouvant même dans la seconde de ces forteresses depuis un long temps : « pappdpuuv bè ZKXaprivmv èm xpovoû jufÎKoç èKeivi;) Tdç èvébpaç ireTTOiriKÔTUJv »^ Nous ne savons pas où se trouvait la forteresse d'Adina
' Léon, Tactica, XVIII, 79. 99; Prokopios, B. G., I. 27, III, U. Voir Slor. star., II. p. 180.
* Prokopios, Hist. arc, 18. Cf. le témoignage de .Jordanis (Boni.. 388): «hi sunt casus romanae rei publicae praeter instantia cottidiana Bulgarorum, Antium et Sclavinorum».
^ Prokopios, B. G., UI, 40. Ici les commentateurs transforment le nom de Justin en Justinien, mais sans fondement, comme je l'ai montré dans le Cesky casopis historicky, 1905, p. 136 et dans les Slovanské sfarozitnosti, II, p. 191. Prokopios dit clairement que la bataille eut lieu sous le règne de Justin, et non de Justinien, et tous les manuscrits portent "louanvoç.
■* Marcellin, années 517, 530 (Getae équités). Peu après, nous voyons Theophyl Simokattes identifier d'une façon absolue les Gètes et les Slaves (éd. Roor, III, 417: VI[, 2, 5; cf. Photii summaria, éd. Boor, 8, 13). Voir SI ov. star., II, pp. 186-189
^ Prokopios, De aedif., IV, 7.
(peut-être n'est-ce là qu'une forme corrompue de "AXbiva, nom d'une forteresse située sur la Danube, près de Silistrie) ; la forteresse d'Ulmeton, appelée viens Ulmetum dans une autre inscription latine^, était située en Dobroudja, au sud de la ligne Axiopolis (Cerna voda) — Tomis (Constantza), et ses ruines ont été récemment l'objet de fouilles dirigées par l'archéologue roumain Yassili Parvan. Il n'y a'malheureusementjpas été trouvé de trace des Slaves 2.
C'est à partir de 527 que les attaques des Slaves, même si cette année n'en marque pas le début, commencèrent à devenir de plus en plus fréquentes et à prendre de l'extension, soutenues qu'elles étaient par les agressions contemporaines des Huns, des Bulgares et des Awars. Justinien, monté sur le trône, voulut faire face au danger du nord par un système grandiose de défenses, composé de plusieurs lignes de forteresses à garnisons permanentes, jusqu'au « Mur long » (ludKpov Teîxoç) qu'Anastase avait fait édifier peu avant, en 512, en avant de Constantinople (de Selymbria à Derkos). Ce système de forteresses fut en effet reconstruit et réaménagé^; mais l'empire ne manquait que de soldats pour faire garder ces lignes d'une façon suffisante. Si, sans doute, quelques grandes garnisons étaient suffisamment fournies de soldats de l'Empire et de Barbares alliés (cpoibepdîoi), il existait, par contre, de vastes intervalles sans troupes, et l'armée n'était pas slire. Aussi les Barbares du nord du Danube, Slaves, Bulgares, Huns et Awars ne se sont-ils inquiétés que médiocrement de cette défense de l'Empire : l'histoire du règne de Justinien et de ses successeurs le montre assez clairement.
Au voisinage du Danube qui était, de fait, la frontière de l'Empire, étaient établis en Pannonie les Lombards, en Hongrie moyenne les Gépides, sur le Danube inférieur les restes des Huns et les Bulgares. A côté d'eux il y avait partout des Slaves, pour la plupart sur le cours moyen du fleuve et dans la Yalachie actuelle. C'était tout spécialement le pays des Slaves — la ZKXaPivIa de cette époque — auquel se rattachait, à l'embouchure même du Danube, en Bessarabie,
^ Sur une pierre votive de l'année 140, trouvée près de Ceatal-Orman ; cf. J. Weiss, Mittheilungen der geograpliischen Gesellschaft. XLVIII, p. 2S1. et CIL, III, pp. 1424, 1426.
^ Vas. Parvan, Cetatea Vhnetum (publication de l'Académie de Bucarest), 1912-1915.
^ Voir leur énumération dans l'ouvrage de Prokopios, De aedif., IV.
le pays des Antes, des Slaves aussi, mais toujours distingués des Slaves proprement dits.
Les attaques des Slaves avaient recommencé dès l'avènement de Justinien : elles s'étaient ralenties quelque peu dans les années 530 à 533, mais on en mentionne de nouveau en 545, en Thrace ; en 547-548, en Illyrie et en Dalmatie, quand les Slaves atteignent Drac (Durazzo)- Epidamne; en 548/549, en Italie; en 549, en Thrace; en 550, vers Ms ; en 551, en Illyrie ; puis, après une interruption, une forte attaque en Thrace jusqu'au Long Mur de Constantin ople, vers Salonique et en Grèce; des Huns (les Kotrigoures) coopèrent à cette dernière expédition dans une plus large mesure. Mais un nouvel et puissant ennemi de l'Empire, un nouvel allié des Slaves, ne devait pas tarder à entrer en scène. C'étaient les Awars.
Les Awars, tribu d'origine turco-tatare, s'étaient mis en mouvement peu auparavant, venant de l'Asie dans la Russie du Sud ; ils s'étaient frayé un chemin à travers les Huns et les Antes slaves i, et on les vit apparaître inopinément près du Danube, conduits par leur chef, le khakan Baïan. D^5583 J'empereur recevait des délégués des Awars et tout Constantinople accourait pour les voir, «eGvoç Trapdbogov». Ils demandaient qu'on leur assignât une place dans l'Empire. L'empereur, qui redoutait ces nouveaux hôtes, sut jusqu'à la fin de son règne, en 565, écarter le danger par des cadeaux et des promesses. Mais aussitôt qu'il fut mort et que Justin IL son successeur (565-578), eut refusé de payer le tribut, commença une série de campagnes awaro-slaves contre Constantinople, qui firent trembler l'Empire jusque dans ses fondements et menacèrent jusqu'à la capitale. Les combats se déroulèrent surtout autour de Sirmium (aujourd'hui Mitrovica, sur la Save), que Baïan, maître de la Pannonie, voulait conquérir coûte que coûte. Les Awars, par ailleurs, participèrent avec les Slaves aux grandes incursions dans les Balkans, dirigées surtout contre Salonique et la Grèce, sous le règne de Justin et de son successeur Tibère (578-582). Il faut noter, comme particulièrement importantes, l'agression contre la Grèce des années 577/578, puis la puissante attaque de l'année 581, qui eut pour conséquence la première occupation durable, ainsi que nous le savons par le récit du chroniqueur syriaque contemporain Jean d'Ephèse pour l'année 584. Les Slaves,
• Voir plus loin chapitre XVIII, pp. 189 et suiv.
.nation « maudite >, conquirent en 581 nombre de villes et forteresses, pillèrent la contrée, tuèrent les habitants. « Aujourd'hui encore » (c'està-dire en 584), écrit Jean, « ils demeurent dans les provinces romaines, sans inquiétude ni crainte, pillant, tuant, incendiant. Ils ont acquis des richesses; ils ont de l'or, de l'argent, des troupeaux de chevaux, une multitude d'armes, et ils ont appris à conduire la guerre mieux que les Romains»^.
La guerre ne cessa pas sous le règne de Maurice (582-602); elle se déchaîna au contraire bien davantage, l'empereur ayant refusé aux Awars le tribut consenti par Tibère. L'empereur était ladre, mais en même temps brave et énergique, et il eût étouffé le danger venant de l'Ouest, s'il n'avait été occupé pendant la première moitié de son règne, jusqu'en 591, par une guerre difficile en Orient. Les Slaves et les Awars avaient ainsi les mains assez libres à l'Ouest, et la défense de l'Empire, au début, ne fut que faible. De nouvelles attaques furent prononcées en 582, en 584/585 et de 586 à 589: l'ennemi pénétra de nouveau en Grèce et occupa le pays 2. Les attaques contre Salonique décrites dans la première légende de Saint-Démétrios tombent à la fin du règne de Maurice, peu avant 597 selon toute probabilité ^ ; de même, les menaces des Slaves contre l'Italie septentrionale, dont il est question dans des lettres du pape Grégoire I^'*. Mais, entre temps, l'énergie de l'empereur avait grandi: il avait, en effet, en 591, terminé la guerre à l'Est et remporté aussi de beaux succès à l'Ouest. C'est alors que les armées romaines, sous les généraux Priscus et Pierre, non seulement osèrent traverser le Danube, en 593 et en 597, et pénétrer à l'intérieur du pays slave pour anéantir l'adversaire*, mais encore remportèrent finalement de grandes victoires sur les Awars, les Gépides et le Slaves, à l'intérieur même de l'empire awar, quelque part sur le Danube, près de Yiminacium, et sur la Tisza, en 601.
' Jean d'Ephèse, VI, 25; cf. aussi Michel de Syrie, éd. Chabot, X, 18. Pour la chronologie exacte de ces expéditions, voir Slov. star., II, pp. 205 et suiv.
* J'ai donné toutes preuves détaillées du fait que ce furent principalement les Slaves qui participèrent en ces années aux incursions en Grèce : voir Slov. star., II, pp. 209 et suiv.
^ Cf. Slov. star., II, p. 228. La première légende est attribuée à l'archevêque de Salonique Jean II (2e moitié du Vile siècle). La seconde est l'œuvre d'un auteur inconnu de la fin du Vile siècle.
^ D'autres guerres sont mentionnées en Thrace et en Mésie, durant les années 596, 600. 601, et en lUyrie, en 592 et en 598.
L'Empire n'eut cependant aucun profit durable de ces victoires, et la situation se modifia bientôt, quand Phocas, s'étant débarrassé de Maurice par le meurtre, eut pris le pouvoir (602-610): il se déchaîna alors de tous côtés de nouvelles tempêtes que l'empereur n'était pas de force à dominer. La Save et le Danube cessèrent de marquer la frontière de l'Empire. Maurice maintenait encore les assaillants, mais, lui mort^ les portes s'ouvrirent toutes grandes aux attaques des Barbares duXord; il eu fut de même plus tard, au début du règne d'Héraclius (610-641). Les Slaves attaquèrent l'Italie (600-603), occupèrent l'Illjrie et la Dalmatie (la prise de Salona par les Slaves se place probablement sous le règne de Phocas), attaquèrent Salonique (609, puis 623 à 641 environ) et l'Istrie (611). D'autres grandes incursions des Awars et des Slaves en Thrace jusqu'aux portes de Constantinople sont mentionnées en 611, 618, 622, et surtout une formidable attaque en 626, à la suite de laquelle la mer, sous les murs de Constantinople, fut rouge du sang des hommes et des femmes slaves ^ Mais ni le khakan ni les Slaves ne réussirent à prendre la ville.
Ce combat est mémorable en tant qu'ayant creusé la tombe de la force des Awars. Ce ne fut pas là le seul échec; d'autres insuccès suivirent, car le premier élan était brisé. En 623, Samo libéra les Slaves tchèques et Slovènes du joug awar; le Bulgare Kuvrat opéra de même de 635 à 641, et c'est sans doute à la même époque que se produisit le renversement de la domination des Awars par les Slaves illyriens, croates et serbes. Tels étaient les signes manifestes de la décadence d'une force qui ne devait plus être restaurée.
Sans doute des combats de moindre envergure eurent-ils encore lieu par la suite; mais ce fut pourtant rannée626 qui vit la dernière grande offensive awaro-slave contre Constantinople. Les attaques postérieures furent rares; il n'en était d'ailleurs plus besoin, car il est hors de doute que, pendant le règne d'Héraclius (610-641), de Constant II, (642-668), de Constantin IV (668-685), de Justinien II (685-695), la péninsule entière s'était peuplée de Slaves. Ils étaient venus du Nord et avaient définitivement colonisé le pavs. Les agressions cessaient dès lors d'ellesmêmes, les assaillants ne jugeant plus utile de pousser vers le Sud et restant dans le territoire occupé. Au YIl^ siècle, l'expression « pays slave » / ne se rapporte plus au territoire du nord du Danube, mais à l'intérieur
* Pour les détails, voir Slov. star., Il, p. 281.
de la péninsule, surtout à la Macédoine et aux alentours. En un mot, à la fin du YIP siècle, l'occupation de la péninsule balkanique, la Grèce et une partie de l'Archipel y comprises (en 623, les Slaves pénétrèrent en Crète), était terminée. Pendant 218 ans (à partir de 589), un Romain ne put se montrer dans le Péloponèse: c'est de quoi le patriarche de Constantinople, Nicolas HE (1084-1111), se plaint dans la lettre -synodale qu'il adresse à l'empereur Alexis l^^ ^
lY. La situation ethnique nouvelle en Hongrie et dans les Balkans.
Les incursions que nous venons de décrire eurent un fort retentissement sur les pays tant du Danube que des Balkans, et cela non seulement dans le domaine politique, mais aussi dans le domaine ethnique. L'étendue de l'Empire romain, dont le Danube (après l'abandon de la Dacie, en 275), puis la Save (à partir de 453) étaient devenus la frontière septentrionale, commença à se trouver réduite du fait de l'avance des Slaves. Morceau par morceau, les Romains allèrent perdant toujours de leur force, surtout après l'année 601 oii le Danube fut, pour la dernière fois, fixé comme frontière dans le traité conclu par l'empereur Maurice avec les Awars : de vastes territoires se trouvaient ainsi détachés définitivement de l'Empire. Certaines provinces et préfectures continuaient à figurer de nomine dans les recensements officiels, mais de fait elles ne faisaient déjà plus partie de l'Empire, et lors qu'il fut procédé, au VIII*' siècle, à une nouvelle division en « thèmes » qui réunissaient les pouvoirs militaires et civils 2, le domaine impérial (Bomania) ne s'étendait plus que sur une zone située le long de la mer Egée, sur la Grèce (mais de nom seulement) et sur une zone étroite le long de l'Adriatique.
La perte de tous ces territoires était accompagnée de grandes modifications ethniques. Avant l'arrivée des Slaves, toute la péninsule balkanique semblait vouée pour une partie à la « grécisation » et pour l'autre à la «romanisation», la limite des deux zones d'influence passant environ par Lissa au sud de Scutari, par Prizren et par Skoplje, entre Nis et Bêla Palanka, laissant Kustendil d'un côté et Pirot de l'autre,
1 Slov. star., II, p. 210. Pour l'histoire de l'invasion slave dans les Balkans, voir aussi le précieux ouvrage (en serbe) de St. Stanojevic sur « Byzance et les Serbes » (BiLsaHTiija n Cp6H, Hobh Ca^, 1903).
* Voir la bibliographie de cette question dans les Slov. star., II, p. 285.
pour continuer au nord de Traça et de Nikopol. Cette limite se déduit des inscriptions, selon la langue dont on constate la prédominance ^.
La roraanisation de la zone du nord rayonnait en s'élargissant autour de deux centres, à savoir: d'une parties villes du. littoral dalmate, colonisé de façon compacte par l'Italie (d'abord Salona, la principale de ces villes, puis Aequum, lader, Xarona et Epidaurum) ; d'autre part, la région du Danube, ou plus exactement les colonies et les forteresses bordant les rives du fleuve. Pe][à, la romanisation pénétrait jusqu'à l'intérieur des Balkans. Sans doute était-elle plus ou moins intense suivant les régions ; mais il n'en est pas moins certain que, même' à l'intérieur, il v avait au YI^ siècle, autour des colonies, de vieux habitants autochtones romanisés: les restes ultérieurs de cette population, dont il sera question plus loin, suffisent à en témoigner.
La première entrave apportée au progrès de la romanisation provint de la division de Tempire romain, après la mort de Théodore I", en 395; la limite entre les deux moitiés de l'empire se trouva fixée par une ligne reliant Kotor (Cattaro) à Belgrade et, à l'est de cette limite, le latin, quoiqu'il dût dominer longtemps encore (par exemple dans l'armée), commença à partir du YI^ siècle à céder la place au grec. Mais il était alors trop tard pour la romanisation comme d'ailleurs pour une hellenisation nouvelle, car, dès les YI^ et YII® siècles, l'occupation slave survenait, apportant les éléments d'une autre ci^'ilisation, non pas certes affinée, mais forte, saine, d'une capacité productrice et assimilatrice extraordinaire. Les Slaves aimaient à recevoir les acquisitions d'une culture étrangère supérieure à la leur, à adopter des mœurs étrangères, mais, loin de perdre pour cela leur langue ni leur nationalité, ils savaient au contraire s'assimiler eux-mêmes des étrangers. Une fois devenus les maîtres, grâce à leurs grandes masses, de la majeure partie de la péninsule, ils s'y sont assuré une résidence durable, anéantissant une partie des anciens habitants 2, en chassant une autre et assimilant le reste, de telle sorte qu'il ne devait rester de ceux-ci qu'une proportion intime, surtout dans le massif balkanique.
De fait, lorsque l'occupation slave est un fait accompli, la situation est la suivante.
^ Pour plus de précisions sur cette limite, voir C. Jirecek, Arch. Ep. M., X, 44, Romanen, I, 13.
* Il faut d'ailleurs rappeler qu'avant l'occupation slave la péninsule balkanique avait déjà perdu beaucoup de sa population autochtone.
Les Grecs se sont maintenus seulement sur le littoral de la __Mer îfoire, à partir de Deultum dans la direction du Sud, et sur la Mer Egée. Là même, pourtant, les Slaves sont arrivés, par endroits, jusqu'à la mer, mais probablement sans être en force (aux alentours de Salonique notamment), car on ne saurait comprendre autrement l'hellénisation ultérieure de toute la Thrace méridionale et orientale. Dans l'Hellade proprement dite, de même, les Grecs continuent à former le noyau de la population, quelques indications que l'on ait sur la « slavisation » de la Grèce: ainsi s'explique la disparition relativement rapide des Slaves qui ont occupé la Grèce au TI® siècle et la tenaient encore aux YII^ et YILl^ siècles ^ Par contre, les colonies de prisonniers grecs installées sur la rive nord du Danube (YII®-Vin® siècles) ne se sont pas maintenues.
JÇ/élément roman, après l'arrivée des Slaves, est resté surtout sur le littoral de l'Adriatique, en Dalmatie, dans les parties attenantes de la Bosnie et de l'Herzégovine et enfin dans certaines régions de l'intérieur qui ne formaient que comme des îlots dans l'ensemble de la population slave. Les habitants du littoral de IjAdriatique parlajit le roman sont appelés dins~les sources Romani ou Latini (ainsi déjà chez le prêtre de Dukla), pour être distingués des Romaïotes (du grec 'Puj|aaîoi), c'està-dire des Grecs byzantins ; les Romans à l'intérieur ont été nommés parles Slaves T7as/ (pluriel deVlach\ c'est-à-dire «Ylakhs », ou bien, par opposition aux gens du littoral, Crni Latini, Nigri Lathii, MaupôpXaxoi, Moroulachi, Morlachi, Morlacci, MurJachi (appellation conservée jusqu'à ce jour dans la région de la montagne de Yelebit). Les Romans de Dalmatie parlaient à l'origine un dialecte de l'Italie du sud, puis ils passèrent au dialecte vénitien ; mais entre temps, peu à peu, ils se laissèrent de plus en plus slaviser. Dès les IX^ et X® siècles, les Slaves arrivaient jusqu'au littoral; ils s'établissaient auprès de villes dont les habitants prenaient leurs filles pour femmes; et c'est ainsi que les dernières positions romanes, les îles de Yeglia (Krk), Lussin (Losinj), Arbo (Rab) et les villes de Trogir, Split (Spalato), Dubrovnik (Raguse) et Kotor (Cattaro) se slavisèrent progressivement sous l'influence d'une paisible vie en commun. Au XVIP siècle, on avait en général cessé de parler roman dans cette région, et c'est en 1898 qu'est mort à Krk le dernier citoyen connaissant
^ Voir plus loin, p. 108.
encore la « langue mystérieuse », c'est-à-dire les derniers restes du vieux romand
Les Ylakhs de l'intérieur n'apparaissent dans les sources qu'au XP siècle en Macédoine méridionale 2. Ils s'y étaient d'ailleurs largement étendus. Leur centre, aux XIII^ et XIY^ siècles, était l'ancienne Thessalie, qu'on appelait BXaxîa et aussi MeTaXri BXaxîa, par opposition aux anciennes Aetolie et Acarnanie, constituant la MiKpà BXaxîa, et à l'Épire, appelée 'Avuu^Xaxîa. Ils s'étaient rassemblés là sur les deux versants du Finde. Ils sont signalés encore en divers autres endroits de la Macédoine, de la Yieille Serbie, du Monténégro, de l'Herzégovine jusqu'au Velebit; ils le sont aussi plus loin à l'Est, entre Nis et Sofia. Tous ces Ylakhs ne sont que des éléments de l'ancienne population romanisée, chassés de la zone romane par l'avance des Slaves du Sud. Aussi les trouve-t-on comme concentrés sur la frontière de la Grèce; quelquesuns d'entre eux ont été poussés de l'Ouest vers la Stara Planina et les Rhodopes, où ils n'avaient jamais résidé jusqu'alors.
Ces Romans de l'intérieur ou Ylakhs ont été plus tard partiellement slavisés (le nom de Vlach a désigné, en effet, par la suite un Slave -pasteur montagnard demeurant dans les villages des montagnes nommés katun). Us se sont toutefois maintenus en partie jusqu'à nos jours dans la Macédoine méridionale et sur le Pinde, sous les noms d'Aromuns (Aramâns), Meglenites, Tsintsars, Achanes, Koutso-Valaques, Korakatchanes. Ceux qu'on appelle les Kara-Ylakhs sont des immigrés venus plus tard de Yalachie ^.
Il y a un lien étroit entre l'histoire de ces Romans et l'origine du peuple roumain cantonné au nord du Danube. Cette origine des Roumains de l'ancienne Dacie est à vrai dire assez complexe. Il était d'abord demeuré certainement en Dacie des restes d'une population
* Voir la bibliographie de Ihistoire des Romans de Dalmatie dans Slov. star., II, pp. 300 — 301, et surtout l'étude célèbre de C. Jirecek, Die Romanen in den Stadten Dalmatiens uâhrend des Mittelalters (Wien, 1901).
* Kekaumenos, 172, 175, 176; Kedrenos, II, 435 (Borm) ; Anna Komnena, V, 5, VIII, 3, X, 3; Niketas Akom., 171 (Bonn); Jan Kinnamos, VI, 3 (Bonn); Kantakuzenos, I, 146. Voir Slov. star., II, p. 302.
^ Parmi les études nombreuses, mais en grande partie de caractère politique, qu'ont suscitées les Vlakhs, les plus importantes sont celles de G. Weigand : Wlacho- Meglen (Leipzig, 1892), Aromunen (Leipzig, 1895, 1899), Eum. Dialekte [Jahresber. des Inst. filr rum. Sprache, Leipzig, 1900).
primitive geto-dace (thrace) et aussi des représentants des colons romains et des Daces romanisés. Vinrent ensuite des éléments slaves, des éléments turco-tatars. Le noyau essentiel de la population, à ce qu'il semble, était pourtant constitué par les immigrés romans des pays balkaniques voisins, à savoir de la Haute Mésie, de la Dacie ripène (ripensis) et méditerranéenne et de la Dardanie : ces immigrés, au Moyen Age, ne cessèrent de se retirer vers le ISTord, pour y former avec les divers habitants de l'ancienne Dacie un ensemble ethnique nouveau, celui des Eoumaius^ Cette marche vers le îs'ord ne fut pas arrêtée par les Carpathes orientaux: elle se poursuivit jusqu'au territoire des Euthônes et des Slovaques; elle ne s'acheva même qu'au XVIe-XYII^ siècles dans la Moravie orientale, qui reçut alors des immigrés le nom de Valachie 2.
Les restes des vieilles tribus des Thraces et des Illyriens, si fortement réduites même avant l'arrivée des Slaves, ont eu le même sort que les Romans de l'intérieur ^ Les Thraces ont, à l'Est, entièrement disparu. Ils sont mentionnés pour la dernière fois au YI® siècle, avec l'indication qu'alors on parlait encore leur langue dans les montagnes, puis ils disparaissent de l'histoire, à l'exception des Besses*; et quelques noms de tribus seulement, conservés par les Bulgares, paraissent indiquer, mais sans que cela soit tout à fait sûr, que les Slaves ont eu des relations avec les tribus thraces des Besses, des Sapes et des Païons '".
' On trouvera un exposé ainsi que la bibliographie de ce problème si discuté dans le travail de R. Briebi:echer, Der gegenxvârUge Stand der Frage ilber die Herkunft der Rumanen (Progr. Hermannstadt, 1897) et dans les ouvrages de N. J or ga. {Geschichte des rumanischen Volkes, I, p. 86), de K. Kadlec (Valasi a valasské prcivo V zemt'ch slovansicych a uherskych, v Praze, 1916, pp. 1 - 82) et d'Onciula (Românii in Dada fraiana, Bucarest, 1902). J. Peisker a récemment soutenu, par des arguments d'ordre économique, que les Vlakhs et les Roumains étaient des Turco-Tatars romanisés {Abkunft der Rumanen, Graz, 1917, Zeitschr. des hist. Ver. f. Steiermark, XV): c'est là ime thèse évidemment outrancière.
« J. Vâlek, Cas. Mor. 3Ius., 1909, p. 129.
3 Strabon, VU, 7, 9; Eutropius, VIII, 6.
* Michel le Syrien, X, 23 ; Anton. Plais., Corpus scr. ecdes. lat. (Vindobonae, 1898), XXXVIII, 184, 213. Sur les Besses, voir Theophanes, éd. Boor, 145, et Toraaschek, Thraker, I, p. 77, Zur Kunde der Hœmiis-Halbinsel (Wien, 1882), p. 59.
® II s'agit du nom de Besafara (les Besses?) conservé dans la région de Tatar-Pazardzik, du nom des Chopes (les anciens Zâirai, ZaTiaîoi?), dans le pays
__Les Illyriens out de même tout à fait disparu sous la vague slave, surtout une fois que l'empire des Bulgares se fut étendu, sous le rogne clu tsaj: Siméon, jusqu'à la mer Adriatique. Mais, lorsque les Byzantins, en 1041, ont reconquis l'Épire et brisé la domination slave, les anciens lUyriens autochtones ont commencé à réapparaître de plus en plus au grand jour sous le nom nouveau, qu'ils avaient tous en commun, d'Albanais (Arbanites, Arbanases), nom qui en réalité n'était originellement que l'appellation locale d'une peuplade de montagnards ^ Ces Albanais illyriens (ou, d'après certaines théories récentes, thraces), habitaient alors entre l'Adriatique, la frontière du Monténégro actuel, Prizren, le lac d'Ochrida et l'Épire au sud. L'élément slave, qui a été autrefois assez important parmi eux, ainsi qu'il ressort du caractère slave de quantité de noms de lieux, a été absorbé peu à peu. Au nord de la Save, par contre, les anciens Pannoniens disparurent tout à fait. Prokopios, au YI® siècle, emploie encore de temps à auti-e les vieilles appellations de «Pannoniens, Dalmates, Noriciens, Carnieus », mais celles-ci ne désignent plus les anciennes tribus: elles s'appliquent aux nouvelles tribus qui s'étaient alors établies dans la région, de même que, par la suite, le nom de Pannoniens est employé quelquefois pour désigner tantôt les Slaves, tantôt les Magyars 2. Les Slaves Croates ont dû pourtant rencontrer sur la Save les anciens Breuks : on est autorisé à le penser par le nom des Braïks {Brajci) actuels, habitants de la Haute Kulpa qui parlent le kajkavien. On ne peut dire, faute d'aucun témoignage, ce que sont devenus les anciens Daces; mais il est vraisemblable que, malgré la dévastation de leur pays et les déportations à l'étranger, ils se sont conservés jusqu'à l'arrivée des Slaves, soit tels qu'ils étaient, soit du moins romanisés: complétés ensuite par des Romans venus de l'intérieur des Balkans, ils ont contribué à former la nation roumaine.
compris entre Kratovo et Sofia, et du nom des Piantses (TTaîoveç, byz. TTidviTZ^a, TTîavTloç) en Macédoine, auprès des sources de la Struma. A ces trois noms Drinov a ajouté le bulgare duluph (AôXo-rreç?) et Geitler les Dat-zilci (Aepaaîoi, Adpaici ?). Voir, pour les détails, Slov. star., Il, pp. 309-311.
* Voir Ptolémée, II, 14, 1; III, 12, 20: «"AXpavov dpoç, 'AK^avoi. La première mention des Albanais en Épire se trouve chez Anna Komnena (VI, 8), en 1079, et chez Jean Sl^ylitses (éd. Bonn apud Cedrenum, II, 739) : 'ApPavîtai. La première mention de la lingua albanesca se trouve dans une charte de Raguse de l'année 1285 (Jirecek, Bomanen, I, 43).
* Voir Prokopios, B. G., 15; Ann. Fuld., 884; Jean Kinnamos, V, 17; Anon. régis Belae, 50; Vie de Saint Clément, 2. Voir aussi Slov. star., II, p. 314.
On ne saurait croire en effet que les contrées montagneuses de l'ancienne Dacie étaient tout à fait désertes au moment de la venue des Slaves.
Il n'est presque rien resté non plus des tribus d'envahisseurs qui ont précédé les Slaves dans les Balkans. Il n'est aucunement question de Gaulois à l'époque slave. Les restes des Sarmates iraniens, transférés là comme colons par Constantin (en 334) i, ne se manifestent que dans les noms de deux forteresses de la montagne: IdpiLiaTeç et Zap^(i9uJv2. Quant aux Germains, ils étaient nombreux aux 111^ et IY« siècles, les Gots en particulier, dans les villes des Balkans, comme nous le voyons par le discours de Synesios à Arkadios en 390 3; mais par la suite, à l'époque slave, il n'eu restait plus que quelques villages en petit nombre. Les Gots sont signalés aussi dans la Dalmatie du nord et, plus tard, aux environs de Xikopol, sous l'Haemus, où l'on parlait encore got au IXe siècle^. Les Hérules, établis en 512 aux environs de Singiduuura, sont mentionnés en 526 parmi les forces des Awars attaquant Constantinople^; de même les Gépides, qui ont disparu ensuite au cours de leurs combats avec les Awars, les Lombards et les Slaves dans la Basse Hongrie^. Des Bastarnes, dont l'empereur Probus avait installé, en 279, une centaine de mille hommes dans les Balkans, il n'est demeuré, attesté par Prokopios, que le nom de la seule petite forteresse de Baaiépvai'. Peut-être est-il permis de retrouver des restes des Skires dans les Angiskires de Jordanis, établis dans la Scythie Mineure^. Les Lombards n'ont laissé que la trace d'une garnison à "Airpoi, entre l'embouchure de l'Hebros et la Propontide ^. Les Rugiens sont signalés
* Voir plus haut. p. 5.3.
* Prokopios, De aedif., IV, 4, 11. Cf. aussi Itin. Hier., ôôô, 8. ^ Latysev, Scijthica, I, 736.
* Prokopios, B. G., I, 7; Jordanis, Get., 267 (cf. aussi Prokopios, I, 16, IV, ô; B. Fers., I, 8); Walafrid Strabo, De reb. eccl, 7 {Bibl. vet. patrum Lugd., 1677, XV, 184), ce dernier auteur étant mort en 849.
' Georg. Pisides, 197.
^ Theophanes, éd. Boor, 315. Voir ci-dessus, p. 64.
' Prokopios, De aedif., IV, 11.
^ Jordanis, Get., 272-280.
» Prokopios, De aedif., IV, 27. Il y avait aussi la petite forteresse de AaKKopoûpYoç sur le Danube {ibid., IV, 6); et le nom des Lombards se retrouve dans celui du village de Logovardi, en Macédoine, dans la région de Monastir.
pour la dernière fois en 452 dans deux villages de la Thrace méridionale (Bizye, Arkadiopolis), non loin de Constantinople ^
Parmi les Turco-Tatars, les Huns, arrivés à la fin du lY^ siècle, se sont retirés derrière les Carpathes, Je Seret et le Prut, après leur défaite de 453, ne laissant derrière eux que des éléments insignifiants. Plus tard, lors des attaques des Slaves, ils sont complétés par des tribus nouvelles, les Kotrigoures et les Outrigoures, mais de fait ils cessent d'être dangereux après les années 558-559 2; on les trouve signalés pour la dernière fois à l'attaque de Constantinople, en 526 3. Les Awars étaient plus nombreux que les Huns, et ils ont résisté à la submersion slave jusqu'au IX^ siècle. Arrivés sur le Danube moyen en 566-567^, ils sont restés concentrés tout d'abord dans la Pannonie méridionale, puis plus tard au Nord, entre le lac de Blatno et la forêt de Vienne, où se trouvait, aux YH^ et YHI^ siècles, TAwarie proprement dite (on disait Avaria, terra Avaroriim, comme Hunnia, regmim HwDiorum), défendue par une ligne de places fortifiées (hringns)^. De là leur domaine se prolongeait à l'est du Danube, vers la Tisa. On ne dispose pas de données historiques ni archéologiques établissant leur présence en Bohême, non plus qu'en Moravie, non plus que parmi les Slaves des Alpes ^: ces pays, comme d'autres encore, subissaient seulement de loin la domination des Awars, par des incursions intermittentes, à la suite desquelles les Awars emmenaient les Slaves pour les enrôler de force dans leurs troupes et les faire combattre au premier rang [hefulci, bifulci) ■'. Ces relations étroites des Awars avec les Slaves ont laissé leur trace dans les langues slaves du Xord oîi le nom des Awars s'est conservé sous la forme obr « être sauvage, fort, surhumain», « géant »^.
La décadence de la puissance des Awars commença au YH® siècle,
* Jordanis, Get., 266.
^ Voir plus haut, p. 63.
■' Georg. Pisides, 197 et suiv.
* Voir ci-dessus, p. 63.
° Voir Slov. star., II, p. 321.
" Voir mon article sur « Les Tchèques et les Awars » dans le Çeshy casopis historicky, 1909, p. 345. Par contre, d'après Constantin Porphyrogénète {De adm. imp., 30), des Awars étaient restés dans la Dalmatie septentrionale dans le district de Lika-Krbava (voir F. Sisic, Geschichte der Kroaten, Agram, 1917, I, p. 55).
' Voir surtout les précisions données dans la Chronique de Fredegar, IV, 48.
* Tchèque obr, slovaque obrin, polonais ohrzym, othrzym, sorabe hobr, russe obrin; on lit, pour la première fois, dans la légende de Constantin, chap. XVI: ob>-i.
durant les années 623-641 ^ ; mais il fallut, pour la ruiner définitivement, les guerres avec Charlemagne, de 791 à 799. L'ancienne terra Avarorum fut alors si complètement dévastée et dépeuplée qu'au IX® siècle elle était encore qualifiée soUtudines Avarorum- . Une partie des Awars s'était réfugiée derrière la Tisza ; une partie était restée en Pannonie ; mais ils devaient disparaître ici comme là. C'est en 822 qu'on voit, pour la dernière fois, une délégation des Awars apparaître à la diète de Erancfort; en 878, des Awars christianisés sont signalés dans la Basse Pannonie 2. Ensuite ils disparaissent parmi les Slaves ou parmi les Magyars qui ont pris possession de la plaine hongroise à la fin du IX^ siècle.
Ce n'est pas ici le lieu de parler des colonies asiatiques de moindre importance établies dans les Balkans surtout à partir du YIII« siècle^, B sera question plus loin de l'arrivée des Bulgares en 679 et des conséquences qui en sont découlées ^
' Voir plus haut, p. 65.
* Regino, CJiron., 889.
^ Ann. Einhardi, 796 ; Ann. regn. Franc, 811, 812 ; Conv. Bag. et Car., 3, 6.
* Voir Slov. star., II, pp. 324-325. Il s'agit surtout de la colonisation des Syriens, des Arméniens et des Turcs Vardariotes, ces derniers ainsi nommés parce qu'ils s'étaient installés sur le Vardar, en Macédoine, vers 838.
* Voir plus loin le chapitre IX, consacré aux Bulgares, pp. 100 et suiv.
Chapitee VI.
Différenciation des Slaves du Sud.
On a cru longtemps, suivant ro2inion de Kopitar, à laquelle s'était rallié .Miklosich, que les premiers Slaves arrivés dans le Sud avaient formé un groupe slovène s'étendant des Alpes à la Mer Noii'e: ce n'est qu'au TII^ siècle que, par la venue des Serbo-Croates, ce groupe se serait trouvé comme divisé en SloTènes proprement dits, à rOaest, et en Slovènes de Dacie, à l'Est. De fait, ni l'histoire ni la philologie ne justifient cette opinion. La version d'une venue si tardive des Serbo-Croates ne mérite pas créance^, et d'ailleurs l'étude minutieuse qui a '^té faite ces derniers temps des dialectes slaves du Sud ne montre qu'une série continue de parlers, depuis les Alpes jusqu'à la Mer Koire, sans aucune solution de continuité autorisant l'hypothèse d'une enclave soudainement enfoncée dans une unité linguistique ancienne. Aussi l'école philologique nouvelle, avec T. Jagic à sa tête, n'admet-elle p^o la conception de Kopitar 2. Elle estime que la vague slave qui a roulé vers le Sud apportait en elle-même, dès l'origine, les éléments d'où sont issus plus tard les Slovènes, les Serbo-Croates et les Bulgares, ces éléments étant d'ailleurs déjà disposés dans l'ordre où, par la suite, l'histoire devait les trouvera Assurément ce n'étaient là que -des éléments, et la différenciation définitive en trois groupes
* Lautlehre der slav. Sprachen (Wien, 1879, p. 33); cette opinion a été adoptée aussi par L. Mahnic, T. Maretic, St. Kovakovic et B. Ljapun07.
* Voir surtout les articles de V. Jagic {Archiv fur slavische Philologie, VI, p. 148; VIII, p. 579, et XVII, pp. 47-87; et de V. Oblak (ibid., XVII, p. 595) ; voir aussi Slov. star.. II, p. 257.
^ Le voisinage ancien des Slovènes et des Tchèques, comme des Bulgares et des Russes, est attesté par diverses particularités linguistiques dont on trouvera l'indication dans les Slov. star., II, p. 329 ; voir aussi la nouvelle grammaire historique du bulgare de B. Conev, IIcTopiia na St-irapcKuri esuK-b, Cocjjjufl, 1919 (introduction).
distincts, séparés l'un de l'autre par des différences assez profondes, ne s'est produite qu'une fois les Slaves du Sud installés dans leur nouveau domaine: l'habitat, le milieu, lïnfluence des autochtones illyriens ou thraces demeurés dans le pays et, plus tard, l'inlluence des Komans devaient imprimer leur marque sur le développement local de leurs parlers et de leur civilisation; l'histoire devait enfin, avec le temps, parachever cette différenciation en dissociant dans une certaine mesure les Serbes des Croates.
La masse des Slaves du Sud, alors qu'elle s'éloignait de son habitat primitif, n'offrait probablement que de faibles différences intérieures, mais les centres dialectaux qu'elle comprenait devaient s'y présenter déjà dans le même ordre géographique que par la suite, et nous pouvons admettre que les Protoslovènes occupaient le coin sudouest de cet habitat primitif, quelque part vers la Haute Yistule, à côté des Tchèques, tandis que les Protobulgares occupaient le coin sud-est et que les Protoserbocroates se trouvaient entre les Protobulgares et les Protoslovènes, vers la partie centrale des Carpathes, ainsi que le confirme peut-être le lien que l'on a essayé de constater entre le nom des Croates [Chorvat ou Charvat, cette seconde forme étant sans doute plus ancienne) et le nom même des Carpathes ^ Les Protobulgares ont avancé le long du Seret et du Prut vers le cours inférieur du Danube ; les Protoslovènes et, en partie au moins, les Protoso-rbes ont descendu le long des pentes occidentales des montagnes, à travers la Moravie,, vers la Pannonie^. E n'a dû passer que peu d'éléments par la partie centrale des Carpathes en raison de la difficulté des cou^munications S; mais il n'en est pas moins sûr que c'est par la voie du nord que les
* Sur la coïncidence du gr. KapTidrriç, du germ. Harfada et du slave Charvat, voir Slov. star., I, pp. 181, 297 et 427 et suiv ; elle est contestée d'ailleurs par Al. Briickner. L'origine du nom de Carpathes est obscure et, par suite, celle du nom de Croate l'est également. Il est à remarquer que l'on constate des co'incidences curieuses entre plusieurs noms de rivières transcarpathiques et les appellations slaves ultérieures de certains cours d'eau des Balkans : voir Slov. star., Il, p. 330.
* Je suis porté à croire que les ancêtres des Croates, dès avant la poussée des Germains et des Turco-Tatares, se trouvaient en Galicie et les ancêtres des Serbes en Moravie ou dans le nord de la Hongrie. Les tribus croates sont descendues plus tard que les tribus serbes, peut-être poussées par les Awars.
^ Il faut remarquer pourtant que les défilés de Dukla et surtout ceux d'Uzok et de Jablonica étaient déjà assez fréquentés même avant l'époqae historique.