DIFFÉRENCIATION DES SLAVES DU SUD
Serbo-Croates et les Slovènes ont dû arriver en Pannonie et dans la région des Alpes, et non point par la voie da Danube méridional, sous la pression des Awars, comme on l'enseigne souvent d'après les résultats d'un travail ancien de Eœssler^
Après l'arrivée des Slaves du Sud dans les Balkans, l'évolution linguistique de leurs parlers se développa dans les directions essentielles qui les caractérisent. Ces parlers, par comparaison avec les autres parlers slaves, offrent les traits suivants: 1° caractère dur des voyelles e et i; — 2° disparition de la différence entre i et y; — 3° substitution de ^ à la nasale e\ — 4° valeur syllabique, en certains cas, de r et de / et transformation de i dur en / moyen; — 5» groupes trat et tret, pour tort et tert [tJat, tlet, pour toit, telt); — 6° usage de la conjonction da dans les propositions subordonnées; — 7° palatalisation du slave commun tj, dj en c, j en Slovène, en c, j en cakavien, en c, d' en stokavien, en g% V dans les parlers de la Resava et de la Morava, et en st^ éd en bulgare commun 2.
C'est ainsi qu'à l'ouest s'est constituée une zone, où 0 représente le slave commun 0, e le slave commun ë et J, c le slave commun tj , dj -J — plus à l'est s'est formée la zone du dialecte kajkavien qui est comme une zone de transition entre ceUe du slovène et celle du serbo-croate ^ ; — enfin la zone du serbo-croate pur^est apparue^ composée de deux domaines: celui des parlers cakaviens [ayec^j correspondant au slave commun dj) et celui des parlers stokaviens (le serbe proprement dit avec d' pour le slave commun dj). — Il faut ajouter, d'ailleurs, que, depuis le temps les plus reculés, le cakavien est en train de
^ Rœssler, Ueber den Zeitpunkt der slav. Ansiedelung aiif der unteren Donau, p. 92 (dans les Sitzungsberichte de l'Académie de Vienne, Phil.-hist. KL, 1873, Bd. 73). C'est ce qu'enseignait aussi Miklosich {Vergîeichende Lautlehre, 1879, p. 33) et ce qu'enseignent plusieurs autres savants même jusqu'à ce jour : voir Slov. star., II, p. 332,
* Jagic, Archiv fur si. Philologie, XX, p. 35; Vondrâk, Vergîeichende Grammatik der slav. Sprachen, I, p. 2.
* Les Kajkaviens actuels, dans la Croatie occidentale, sont Croates au point de vue national (voir L. Niederle, La race slave, trad. du tchèque par Louis Léger, pp. 175-176); mais leur dialecte a un tel caractère de transition que certains philologues, comme Kopitar, Miklosich, Oblak, Belic, le tiennent pour Slovène, tandis que d'autres, comme Jagic, Resetar, Vondrâk, Polivka le tiennent pour serbo-croate. Voir à cet égard l'article d "A. Belic dans la Revue des Études slaves, I, 1921, pp. 20-27: < Les rapports mutuels du serbo-croate et du slovène >.
céder la place, au nord, au kajkavien et, au sud, au stokavien auquel il a déjà abandonné un vaste territoire en Dalmatie, en Bosnie et en Slavonie ^
Entre le stokavien et le bulgare pur s'étend une zone de dialectes de transition qui, en certains endroits, offrent davantage d'éléments serbes, tandis qu'en d'autres endroits le bulgare y prévaut. Ce sont les dialectes vieux-serbes qui vont de Prizren et de Tetovo, en passant par Pristina, Kumanovo, Yranja, Nis, jusqu'au Timok, (dialectes de Prizren et du Timok), — et, au sud, les dialectes de la Macédoine septentrionale, de Skoplje à Trn et à Sofia. Les dialectes de la Macédoine méridionale sont déjà nettement bulgares. Le bulgare pur, caractérisé par le changement de tj, dj en st^ M et, à l'époque ancienne, par la conservation assez tardive des nasales et des jerê semi-voyelles, s'est étendu dans la partie orientale du territoire des Slaves dti Sud, c'est-à-dire depuis le Timok, la région de Sofia et la Macédoine jusqu'à la Mer Noire: il s'est divisé au cours du temps, suivant le traitement des é et des nasales du slave commun, en groupe occidental (e > e) et en groupe oriental (e > *a).
L'évolution du serbo-croate a subi, dans la suite, ainsi que l'on sait, Tëffet de civilisations différentes: une partie des élénients jparlant le serbo-croate a embrassé la religion catholique-romaine et, du même coup, a adopté l'écriture latine et toute la civilisation occidentale; les autres éléments ont embrassé la religion orthodoxe byzantine et la civilisation orientale. C'est ainsi que se sont constitiiés, d'une part, les Croates et, d'autre part,, les Serbes, deux -peuples slaves aujourd'hui nettement distincts malgré leur étroite parenté.
11 ne faut pas oublier, d'ailleurs, qu'à l'époque qui a immédiatement suivi l'arrivée des Slaves dans les Balkans les Serbes et les Croates n'avaient aucunement Texistence propre qu'ils ont aujourd'hui. Les Slovènes et les Bulgares n'avaient pas non plus, d'ailleurs, leur existence propre. Il n'y avait alors qu'une série de tribus peu différenciées les unes des autres: c'est d'elles qu'au cours de l'histoire médiévale sont issus les Slovènes à l'ouest, les Croates et les Serbes au centre et les Bulgares à l'est 2.
* Voir la bibliographie de cette question dans les Slov. star., U, p. 334.
* On trouvera l'indication des travaux concernant cette évolution dans les SloL\ star., II, pp. 334-337, et dans mon Slovansky svët, v Praze, 1910, p. 183 (ou dans la traduction française de cet ouvrage, La race slave, pp. 227-231).