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Chapitre YII

Les Slovènes.

Les Slaves établis au sud du Danube et au nord de la Drave inférieure, de la Kulpa et de l'Istrie avaient traversé le Danube moyen après le début de Tère chrétienne, comme le proïïve'~la dénomination slave du lac de Blatno, Pleso, chez Pline i. Mais ils n'apparaissent dans l'histoire, de façon patente et en tant que Slaves, qu'à la fin du YIc siècle, dans les attaques contre les villes de l'Istrie et de l'Italie du nord en 592, 600, 602 ^ et dans les guerres contre Tassilo, duc de Bavière, en 595-596, près des sources de la Drave et de la Mura, dans la région que Ton appelait dès alors provincia Sdavorum^. A la même époque, ou du moins bientôt après (après 611), tous les SFaves de cette contrée, des Alpes au Danube moyen, tombent sous la domination des Awars dont Samo les libère en 623-658^; mais ils ne ^restent pas longtemps libres, car, dès 745, Borut, prince de Carinthie, accepte la domination bavaroise en échange du secours que les Bavarois lui avaient prêté contre les Awars. Cette domination est scellée en 772 par l'écrasement d'une révolte contre les dominateurs germaniques; elle est remplacée en 788 par la domination de l'empire des Francs. C'est alors que les Slaves embrassent le christianisme (à l'exception de ceux qui vivaient retirés dans les lieux les plus écartés), grâce surtout à l'impulsion de Yirgile et d'Arne, évêques de SaLaburg, sous la juridiction de qui cette région slave est placée par l'Église ^

* Voir plus haut, p. 56.

* Voir les épîtres du pape Grégoire ler, de l'année 592, au préfet d'IIIyrie Jobine et, de l'année 600, à l'évoque de Salonique Maxime; voir aussi la relation de Paulus Diacon, IV, 24.

Paulus Diacon, IV, 7, 10.

* Voir surtout Fredegar, Chron., IV, 48 ; voir aussi Slov. star. II, pp. 341 et suiv. ^ Slov. star., II, pp. 343-344 (voir surtout Conversio Bag, et Car., 4fl).

L'occupation slave n'avait pas partout une égale densité. EUe était le plus dense, à ce qu'il semble, là où s'est maintenue jusqu'à ce jour une zone slovène, à savoir dans la Styrie méridionale, en Carinthie et en Carniole et aussi, bien que cette région dût être plus tard évacuée, en Pannonie. Ce noyau mis à part, la colonisation, par ailleurs, n'était que faible, et d'autant plus faible, comme il va de soi, que l'on s'enfonçait plus profondément dans les montagnes; aussi l'œuvre de germanisation devait-elle être facile. Dans l'ensemble, le teiTitoire que l'on peut, aux YII® et YIII® siècles, tenir pour purement slave, ou du moins de majorité slave, s'étendait bien au delà des limites du territoire slovène actuel: la ligne-frontière principale en part de Trieste, passe par^JTrzic (Montfalcone), Kormin (Cormons), gagne Gedad (Cividale), Pontebba, Saint Mohor, Bëlak (Yillach) sur la Drave, puis passe entre les lacs d'Osoje et de Yrba, Radgona sur la Mura, Saint-Gottbard sur la Raba, Yarazdin sur la Drave, d'où, en suivant la Sotla, la Kulpa, le mont Sneznik et en contournant Buzet (Pinguente), elle revient à Trieste ^

Aux YIII^ et IX® siècles, par contre, cette ligne peut être tracée non seulement de l'Istrie à Cividale et à Pontebba, mais encore de manière à englober la zone de villages slaves nouvellement constituée, qui, au sud de Cividale, s'étendait vers l'ouest, par Palmanova, Codroipo et, au delà du Tagliamento, jusqu'aux environs de Pordenone. Nous avons à cet égard, outre plusieurs données historiques, le témoignage de quantité de noms de lieux slaves italianisés, mais souvent accompagnés de l'attribut schiavonesco, schiavonico; ces noms ont été recueillis pour la plupart par S. Rutar et Fr. Musoni 2. La ligne-frontière courait ensuite de Pontebba vers l'Ouest, le long de la crête des Alpes Carinthiennes, jusqu'à la Haute Drave, où le ruisseau de Mùhlbach, entre Innichen et Lienz, près du village d'Anras, formait en 770 la frontière du pays bavarois et du pays slave ^. Au Nord, le tracé ne peut être établi d'après des indications historiques, mais, les vallées de l'Isel (Iselthal),

* Pour le détail de ce tracé, voir Slovansky svët, p. 103 {La race slave, pp. 136-138).

^ S. Rutar, Ljubl. Zvon, 1883, Beneska Slovenija (Ljubljana, 1899), p. 110; Fr. Musoni, I nomi locali e l'elemento slavo in FriuU (Firenze, 1897); voir Slov. star., II, p. 3i8. Il est resté, dans la région de Cividale, plus de 35.000 Slaves, Les résultats du dernier recensement de 1920 ne sont pas encore connus.

2 Kos, Gradivo, I, p. 274; Slov. star., II, p. 349.

LES SLOVÈXES 81

du Deffreggen (Deffregenthal) et du Kaiser (Kalserthal) fourmillant toutes les trois de noms de lieux slaves i, et cela jusqu'à nos jours, nous sommes autorisés à supposer que d'Anras la frontière suivait la crête des Alpes jusqu'à la pointe des Trois Seigneurs {Dreilierrenspitze), puis de là gagnait le Yenediger, le Gr. Glockner, le long de la crête des Hauts Taurus et des Taurus de Radstatt, de telle sorte que le Lungau de Salzburg se trouvait englobé dans la zone slave. Nous savons par un témoignage formel que le village de Bischofshofen sur la Salica {Pongau\ à la fin du YIII^ siècle, se trouvait menacé « a vicinis Sclavis » ^. Au delà du passage de Radstatt, la frontière se dirigeait vers Dachstein et. en passant près du lac d'Atter, vers la Travna moyenne, où, abandonnant la rive orientale, elle contournait le Krems et S^-Florian. A l'Ouest même, d'ailleurs, on pouvait trouver quelques colonies slaves isolées, jusque vers rinn. 11 est signalé en effet des Slaves, aux environs d'un monastère sur la Krems, soumis à l'autorité d'un «joupan» {jopan Physso\ et cela dans la charte connue -de Tassilo de 777 comme dans d'autres chartes de 789 et de 7913. u^ autre document de l'année 834, qualifie le territoire s'étendant près de Kronsdorf sur Ense cpars Sclavorum»*; un autre document enfin, à S'^-Florian, en 906, mentionne «Bavari vel Slavi istius patriae» ^ Après le confluent de la Trava et du Danube, la frontière allait d'Uhrfahr (Buchenau) vers le Xord.

Partout, sur ce domaine ainsi délimité, et là même où il n'y a aujourd'hui que de purs Allemands, les anciens noms de lieux slaves abondent, mais ils n'ont malheureusement pas encore été recueillis ni analysés comme il conviendrait. Les essais tentés dans ce sens n'ont été jusqu'à ce jour que Tœuvre de la science locale : ils auraient besoin d'être revisés par des philologues autorisés^.

Le Danube formait la frontière septentrionale de la zone Slovène, car les Slovènes n'avaient pas passé sur la rive gauche. L'élément

* Voir la bibliographie de cette question dans les Slov. star., II, p. 349.

* Brèves notitiae, 3 (Kos, Gradivo, I, p. 250) ; Sàlzb. Urkundenbuch, I, pp. 22, 27, année 790.

^ Slov. star., II, p. 351; Kos, op. cit., I, p. 289; Urkundenbuch des Landes oh der Enns, U, 2, 6, 13.

* Kos, op. cit.. I, p. 306.

^ Urkundenbuch des Lapides ob der Enns, II, p. 55.

* Voir la bibliographie de la question dans les Slov. star., II, pp. 349-350^ 353, 354, et dans Dopsch, Aeltere Soz. und Wirtschaftsverfassung der Alpenslaren, Weimar, 1909, pp. 53, 57.

tchèque, par contre, qiii voisinait depuis longtemps dans cette région avec les Slovènes, non seulement avait atteint le Danube, mais l'avait franchi par endroits et, à ce qu'il semble, s'était avancé assez loin en territoire slovène, surtout à l'est vers le lac Blatno. Les Tchèques avaient franchi le Danube même dans la région occidentale, dans la Haute- et la Basse-Autriche actuelles : nous eu avons des preuves certaines ^ J'ai déjà en son temps fait ressortir l'abondance de noms de lieux slaves que l'on constate entre l'Ems et la Litava, le long de la Murica, et de la Mura jusqu'à la Drave, tous noms ayant conservé certain caractère tchèque, surtout les noms dérivés de la forme tchèque jedla (slovène jel, jela\ ou les noms dérivés de la forme tchèque àdm^ chlum « colline » (slovène: liolm, hom)^. On a fait remarquer, il est vrai, que les dialectes Slovènes du Nord aujourd'hui disparus formaient ici la transition vers le tchèque, de telle sorte que ces formes ne seraient pas caractéristiques du tchèque, mais seulement d'un parler slovène proche du tchèque ^ H appartient aux philologues de décider jusqu'à quel point la nomenclature slave de la Basse- Autriche et de la Stjrie est plus slovène que tchèque. Il est pourtant en faveur de l'élément tchèque deux témoignages irrécusables: ce sont ceux de la charte de Passau de 987, qui mentionne expressément la présence de Tchèques sur la petite rivTère Perschling (anciennement Berznica ou Brznica^?), et, en outre, d'une série de noms de lieux composés avec Bohtn-, Bôheim-, Bôhmisch-, comme Beheimberg en Stjrie et Boheimkirchen près de Saint-Hippolyte, noms attestés dans des chartes du XII^ siècle ^

La situation était sans doute analogue, plus loin à l'Est, dans la vieille Pannonie, près du lac Blatno. !Nous n'avons pas à vrai dire de preuves de la présence de l'élément tchèque on, plus exactement, de l'élément slovaque avant le IX^ siècle, et l'on peut douter qu'il soit légitime de songer à la venue de Slovaques en Pannonie avant

^ Voir Slov. star., II, pp. 354 et suiv.

* CesJcp casopis historicky, 1909, p. 76.

' Telle est l'opinion de Miklosich, Ortsnamen . . ., I, p. 106 {Denlschriften der Wiener Akademie, Phil.-hist. Klasse, XXI). Voir J. Stui-, dans les SUzungsberichte de TAcadémie de Vienne, Phil.-hist. Kl., CLXXVI, et A. Béer, Listy filologické, XLIII, p. U9.

* «Postea Persnicha sicut Willihelmus in proprium possidebat, quod tempère presenti Boemani insidendo arabant> {Niederijsterr. Vrkundenbiich, I, 1, 4).

^ Urkundenbuch des Landes ob der Enns, I, 118, 126; ^iederosterr. TJrk., I, 1. 18.

cette époque. Il est pourtant très vraisemblable que, lorsqu'après la défaite des Awars, en 796, toute la Pannonie est restée, suivant Einhard, «vide de population» i, la domination politique que lui imposèrent les princes slovaques de Nitra y amena quantité de colons du Xord, par conséquent de colons tchéco-slovaques 2. C'est ainsi du moins que l'on peut s'expliquer que la moitié des noms des chefs slaves qui assistaient en 850 à la consécration de l'église du château du prince Pribina, sur la Sala, près de Blatno, aient le caractère du slave du Nord-Ouest plutôt que celui du slave du Sud ^. Il faut ajouter à cela qu'au IX® siècle on appliquait également le nom de «Moravie» aux deux rives du Danube, au pays du nord moravo-slovaque aussi bien qu'au pays panuonien : Saint Méthode est qualifié par Clément, son disciple, « èmcrKOTroç Mopdpou Tfiç TTavovi'aç » *; les deux pays étaient compris sous la notion de Grande Moravie (Mopa^i'a r\ |ueYdXri), cette grande Moravie sur laquelle régnèrent les princes moraves Pribina, son fils Kocel et enfin Svatopluk - , la Conversio Bagoariorum^ au reste, appelle Mojmir «dux Moravorum supra Danubium», d'où l'on peut induire qu'il y avait aussi des Moraves infra DanuUum: c'est à quoi doit être aussi rattachée sans doute la distinction que fait le Géographe bavarois de deux sortes de Moraves. Ces éléments nouveaux venus mis à part, le Danube moyen peut être considéré en général comme la frontière ancienne des Slovènes à l'Est jusqu'à la Drave. Au delà se trouvaient, avant les Magyars, d'autres Slaves du Sud, les futurs Bulgares. Au Sud, la limite avec les Serbes et les Croates était formée dès alors par la zone de transition du dialecte kajkavien, et cela sur une étendue beaucoup plus grande qu'actuellement, où la frontière approximative est constituée par une ligne allant de Virovitica sur la Drave, en COTiiournant Belovar, vers Jasenovac sur la Save et de là, le long de la Save et de la Kulpa, vers Karlovac et Gackopole : autrefois en effet le territoire presque entier de la Slavonie était kajkavien jusqu'à une ligne passant par Osëk-

' Vita Caroli Magtii, 13.

2 Conv. Bag., 6, 10, 11 {Slov. star., II, p. 364, note 3).

' Conv. Bag., 11. Voir V. Jagic, Entstehungsgeschichte det' kirchensl. 1 Sprache, Ire éd., p. 85; J. Melich, Szldv jôcevenyszavaink (Budapest, 1902-1905); et Fr. Pastrnek, Dëjiny sv. apostolû, 67, 270.

* Fontes rerum bohemicariim, I, p. 77. Voir aussi Lavrov, /KwTie cb. HayMa, Cnd., 1907, 5, et Conv. Bag., 10.

* Constantin Porphyrogénète, De adm. imp., 13, 40, 42.

Yinkovci et l'embouchure de la Bosua, et ce u'est qu'au cours de l'histoire, bien ultérieurement, à l'époque turque, qu'il a été colonisé par les ètokaviens^. Le kajkavien était alors très proche du slovène.

On ne saurait chercher à déterminer l'étendue de la Slovénie de jadis sans rappeler encore certaines théories, vieilles ou récentes, qui élargissent le domaine des anciens Slovènes beaucoup plus loin vers le Nord, en Hongrie, ou plus exactement dans la Slovaquie actuelle, et présentent les anciens Slovaques soit tout bonnement comme des Slovènes pannoniens, soit comme des Slaves du Sud n'ayant qu'un rapport lointain avec leurs voisins de l'Ouest, les Tchèques.

Cette conception avait déjà été celle de Miklosich et d'A. Dtimmler : les savants magyars, à leur suite, ne pouvaient que se contenter de l'adopter avec satisfaction, jusqu'à ce qu'un philologue slovaque, Samo Czambel, en tentât la rigoureuse démonstration philologique et historique. Comme il va de soi, elle n'était pas une, ni identique, mais elle revenait toujours à considérer les anciens Slovaques des YIII® et IX^ siècles comme des Slovènes ou du moins comme une tribu slave du Sud, toute proche des Slovènes 2. Elle avait été déterminée surtout et par l'emploi, noté ci-dessus ^^ de l'appellation de Moravie en tant qu'eu-

* Slovanshy svët, p. 130, La race slave, p. 157; Slovanské starozitnosti, II. p. 366 ; M. Resetar, Dos Mokavîsche Dialekt [Schriften der Balkan-Kommission, Linguist. Abth., VIII), pp. 30, 33, 42.

* Voir d'abord Fr. Miklosich, Altsloren. Formenhhre, pp. III-IV, et Diimmler, Die ]}annon. Légende, p. 25 (leurs \'ues sont adoptées par Wattenbach, Maretic, Suman, Hodza, Ed. Bogusîawski, Krâlîcek); voir ensuite P. Hunfàlvy, Ethnographie von Ungarn, p. 299, et J. Volf « Die Heimat der kirchensl. Sprache » {Ethn. M. ans Ungarn, VI, 1897-1898) ; voir enfin Slov. star., II, pp. 357 et 360 et suiv. — S. Czambei a exposé ses vues dans ses deux ouvrages Slovdci a ich rec (Budapest, 1903) et Slovenskd rec (Turc. Sv. Martin, 1906, I). Il a été combattu par J. Skultéty {Slovenské Pohl'ady, 1903, p. 709; 1908, p. 380) et surtout par Fr. Pastrnek (dans le Vëstnik Ceské Akademie, XIll). — La doctrine d'un peuple slave du Sud particulier et d'une langue pannonienne n'est plus soutenable, depuis qu'il est fermement établi que la langue des textes sacrés traduits par Saint-Méthode et ses collaborateurs est un parler bulgare méridional de la région de Salonique (voir à cet égard le travail de V. Jagic : Entstehungsgeschichte der kirchenslavischen Sprache, Berlin, 1913). Le pannonisme a été défendu jadis par Kopitar, Safafik et Miklosich; le philologue hongrois J. Volf a été le dernier, à une époque récente, à tenter un suprême effort en sa faveur; pour les détails, voir Slov. star., II, pp. 360-361.

* Voir plus haut, p. 88.

globant la Pannonie, et par le caractère de la langue slovaque où se rencontrent quelques traits tenus pour slaves du Sud. Cet argument linguistique était décisif pour Czambel et ses partisans. C'est en se fondant sur cet argument qu'ils voyaient dans les anciens Slovaques des Slaves du Sud^ parents des Slovènes et des Serbes, et qui n'avaient été séparés de ceux-ci et soumis à l'influence de la civilisation tchèque qu'à une époque relativement tardive, à partir du XIII^ siècle.

On ne peut nier sans doute que le slovaque n'ait quelques traits communs avec les langues slaves du Sud: ainsi, dans les verbes la 1^^ personne du singulier du présent en -gm, le -a- intercalaire du génitif pluriel, les neutres du type dobrôj starô, la chute de d devant /, etc. On trouve aussi, il est vrai, dans la nomenclature toponymique slovaque, des dénominations ayant un caractère méridional, par exemple Toplâ^ Piescany^ Hrmovo, Loncary, Razpuce^ Mostenica^ Grlica, Kaliëte^ mag. Palugya^ Pokordgy, Privîgye ' ; mais elles ne sont que peu nombreuses. L'ensemble de la langue comme de la nomenclature géographique est par ailleurs slave occidental, et, dans le groupe slave occidental, tout proche du tchèque. C'est pourquoi il faut considérer les Slovaques comme appartenant aux Slaves de l'Ouest et ayant formé jadis une masse commune avec les Tchèques 2. Ce qu'ils offrent de commun avec les Slaves du Sud s'explique' assez par leur position centrale, par leur voisinage de longue date avec les Slovènes, les Serbes et les Bulgares, voisinage comportant nécessairement des relations linguistiques. Il faut l'expliquer aussi par le fait que des éléments yougoslaves ont dû se joindre à eux, soit éléments demeurés en arrière au moment de la descente vers .le Sud, soit éléments ayant reculé au nord du Danube après l'occupation de la Pannonie par les Awars et par les Magyars 3.

Les Slaves établis entre les Alpes, le Danube, la Drave et l'Istrie sont dénommés à l'ordinaire dans les sources anciennes Sdani, moins souvent Sclavani (et leur territoire Sdavinia\ ou bien Winedi^ Winidi, Winades (quelquefois, par erreur, Wandali). Ils ont eux-mêmes conservé l'appellation de Sclavl comme leur dénomination de tribu, et cela sous

* On voit surtout par les formes magyares que les Hongrois, au IXe et au Xe siècles, ont entendu les formes méridionales Palud'a, Pokorad', alors que la langue actuelle ne connaît que les formes slovaques Paludza, Pokoradz.

* Voir plus loin, chap. XV, pp. 156 et suiv.

^ Voir, au sujet de la dévastation causée par les Awars, Ann. Fuïd., année 894.

la forme Slovenec (fém. Slovenka, plur. Slovenci\ laquelle s'est imposée à l'usage littéraire à l'époque de la renaissance nationale. Leurs voisins romans du Sud leur ont gardé ce nom, tandis que les Allemands adoptaient l'autre appellation, celle de Winedi., Windi (en allemand Wenden) et que les Magyars forgeaient pour eux, ainsi que pour les Slovaques, la dénomination commune de Tôt (pi. Totok). Les circonstances politiques, par la suite, firent appeler le pays slovène marca Winedorum, marcha orientalis^ Orien?^ Sloiigemin marcha^ lyrovincia Sclavorum^ etc., ou bien par restauration, d'appellations anciennes, Carantani (plus tard Carentani^ Carentini)^ Carnii, Carniolenses^ Pannonii^ TTdvoveç; Carnia^ Carniola, Carantania, Pannonia ^. Le mot de Carnia, par étymologie populaire, est devenu Krajina 2.

Il n'est signalé comme petites tribus Slovènes que les Doudlebes, sur la Mura inférieure près de Radgona 3, et peut-être aussi les Stodoranes, dont on trouve la trace dans le nom de la vallée de Stoder *. Les premiers sont à rapprocher des Diidlehy tchèques et des Doulêbes russes s, les seconds des Stodoranes polabes. Mais les tribus étaient beaucoup plus nombreuses, car leurs princes {dux^ princeps^ rex, ctpxwv) apparaissent dans l'histoire mentionnés en divers endroits, probablement comme chefs de différentes tribus locales ^. En outre, quelques éléments détachés des Croates voisins sont venus s'installer parmi les Slovènes, en Carinthie et eu Styrie '.

La germanisation des Slovènes du nord a commencé peu après leur conversion au christianisme et après l'avènement de la domination allemande % surtout à partir de 796, lorsque l'ennemi qui semblait le

* Cf. Kos, Gradivo, I, pp. 390-391; II, pp. 451, 455, 491; Slov. star., II, pp. 345 et 366-367.

* On trouve cette dénomination dans des documents du Ville siècle {Creina, Chreine marcha), cf. Kos, II, pp. 838, 340, 490.

' Conv. Bag., 11 {Dudleipin) ; chartes du roi Ludovic, de 860 {Tudleipin), d'Arnulf, de 891 {in comitatu Dudleipa), etc. Voir Slov. star., II, p. 369. Un locus Dulieb est mentionné, en 1060, sur la Haute Drave {Acta Tiroleyisia, éd. Redlich, I, n. 170).

* Sur la frontière de la Styrie et de l'Autriche, et près du Triglav, cf. Slov. star., n, p. 370.

» Voir plus loin, pp. 156-161 et 214-215,

6 Voir Slov. star., II, p. 371.

' Voir plus loin, p. 93.

^ Voir plus haut, p. 79.

plus dangereux, les Awars, eût été subjugué et anéanti. L'organisation politique et l'organisation ecclésiastique allemandes accordaient leur action contre les Slaves; et, dans les régions oii la colonisation slave était moins dense et où s'établissaient des colons bavarois, l'élément slave ne tardait pas à disparaître. Il en était ainsi au Nord, en Autriche par exemple, où les derniers Slaves avaient disparu dès le XIII® siècle *. Les circonstances n'étaient pas non plus favorables en Pannonie, car, lors de la colonisation nouvelle du pays, après la défaite des Awars en 796-799, il était venu quantité de colons allemands. Quand, en 850, l'évêque de Salzburg Liufram consacrait la première église chrétienne près de Blatno (voir plus haut p. 83), la moitié des noms des trente seigneurs présents est slave et l'autre moitié allemande. La nomenclature géographique allemande de la Pannonie n'est pas moins probante ^. Les Slovènes de la Pannonie ont d'ailleurs été plus tard magyarisés, à l'exception d'un petit groupe dans les comitats de Zala et de Vas ^.

Ce n'est qu'au Sud, où ils s'étaient établis en masses denses, que les Slovènes se sont maintenus jusqu'à nos jours, dans la région dont les limites ont été indiquées ci-dessus *.

* Voir surtout les travaux de F. Krones, Die deutsche Besiedelung der ostlichen Alpenlânder . . . etc. (Forschmigen zur deiitschen Landeskutide, III, Stuttgart, 1889) et de 0. Ksemmel, Die Besiedelung des deutschen Sûdostens von Anfang des X. bis gegen Ende des XI. Jahrh. (Leipzig, 1909). La question a été aussi récemment traitée par un historien slovène, Fr. Kos {Izv. Muz. Kranj., YII, p. 110, et Gradivo, II, pp. XVI et suiv.).

* Conv. Bag., 11.

3 Niederle, Slovansky svêt, p. 105. {La race slave, pp. 140-142). Il est resté aussi un îlot près de Taraù, au sud de la Kaniza.

* Voir plus haut, p. 80.

Chapitee vin.

Les Serî)o-Croates.

L'empereur Constantin Porphyrogénète nous a laissé certaines données relatives à l'origine des Croates et des Serbes et à leur arrivée dans les Balkans aux chapitres 30-33 de son ouvrage De administranda imperio (ou TTepi èGvuùv), écrit ^ers 95Ô. Xous y lisons que, d'après la conception populaire et les traditions qui circulaient alors dans la péninsule balkanique, les Croates et les Serbes ne seraient arrivés de l'Europe septentrionale dans la région où les trouve l'histoire que sous le règne de l'empereur Héraclius (610-641), et qu'ils ne s'y seraient établis que sur son invitation directe, à peu près vers 630-640. Ils seraient venus du ISTord, de leur ancienne patrie, la Croatie Blanche, ou Grande Croatie, ou Serbie Blanche, qui se trouvait derrière la Turquie (c'est-à-dire la Hongrie), mais loin de la mer, à côté du pays des Francs et des Saxons, près de la Yistule, appelée h\Tl\Kï\. Constantin place la résidence des Croates blancs à côté de la Vagïbareia (Ba-fi^dpeia) et celle des Serbes Blancs au pays dit BoiKi. Comment interpréter cette relation? Où placer l'ancien habitat septentrional commun aux deux peuplades, et comment accorder le mode et l'époque de leur arrivée dans le Sud avec l'histoire proprement dit qui ne connaît par ailleurs aucune relation positive de cette arrivée ? Ce sont là des questions qui depuis longtemps sont débattues entre toutes par les slavistes et surtout, comme il va de soi, par les historiens croates et serbes ^.

* Voir la riche bibliographie de tout ce problème (jusqu'à 1906) dans Slov. star., II, pp. 251-262. Les travaux de premier plan sont ceux de Fr. Diimmler (Ueber die alteste Geschichte der Slaiven in Dalmatien, Wien, 1856), de Fr. Racki («Ocijena starijih izvora za hrvatsku 1 srbsku poviest sredn. vieka>; Knjizevnik, I, Zagreb, 1865, et «Biela Hrvatska i Biela Srbija», Rad, LU, LIX, Zagreb, 1880-1881), de V. Jagic (<Ein Kapitel aus der Geschichte der sudslavischen Sprachen>, Archiv

Cette relation de Constantin Porphyrogénète a été acceptée pendant longtemps telle quelle, sans nulle critique. L'effort des savants ne tendait qu'à expliquer ce qu'étaient l'énigmatique Vagïbareia et le pays dit Bo'iKi: la première était généralement identifiée à la Bavière (Bagoaria) et le second à la Bohême (Boiki étant tenu pour une corruption de Boiohaemunî). C'était là l'explication ordinaire au XYIU^ siècle et au début de XIX^ ; elle n'excluait pas d'ailleurs d'autres interprétations secondaires, comme celles qui rattachaient Vagïbareia à la rivière Varj {Vâh) ou à la montagne de Babia géra dans les Beskydes. D'autre part, l'idée s'était fait jour qu'on ne pouvait assigner comme point de départ aux Croates et aux Serbes la région de l'Elbe, bien que pourtant l'histoire y montrât les Serbes de Lusace et les Croates tchèques, parce que la langue des Serbes et des Croates du Sud, si distincte de celle des Serbes et des Croates de l'Ouest, n'autorisait pas un tel rapprochement, S'inspirant de cette idée, Banduri, Dobrovsk5^, Katancic, Zeuss et surtout èafarik cherchaient la Croatie et la Serbie Blanches en dehors des pays de l'Elbe, plus loin vers l'Est. Safarîk, par exemple, situait l'habitat ancien des Croates à l'est de la Bohême, vers la Yistule, et plus loin même encore, jusque dans la Galicie orientale, et celui des^ Serbes depuis l'Elbe moyen, à travers la Pologne, jusqu'au Bug et jusqu'à Minsk; Boïki était à ses yeux le pays des «Boïkes» dans les Carpathes, près de Stryj et de Sambor^ Tous ces savants, d'ailleurs, admettaient l'arrivée dans le Sud à l'époque d'Héraclius, soit vers 630-640, et, par voie de conséquence, se représentaient l'élément serbocroate comme s'étant originellement enfoncé, ainsi qu'un coin, parmi les Slaves qui, dès longtemps, avaient occupé le pays depuis Kras et les Alpes jusqu'à la Mer Noire. Miklosich a lui-même sanctionné cette théorie du point de vue philologique 2.

C'est Fr. Racki qui, le premier, en 1865 et en 1880, dans les travaux indiqués ci-dessus, a introduit des vues nouvelles sur cette

fur slav. Philologie, XVII, 1895, pp. 47-87), de T. Florinskij (H^-M.H. H., CCXIV-CCXV, 1881), de K. Jak. Grot (HaB-fecTia KoHCTaHTHna BarpaHopo^naro o Cepdax'b h Xop- BaTaxt, Cnd., 1882), de L. Gumplowicz (Chorwaci i Serboune, Warszawa, 1902, et «Le origini storiche dei Serbi e dei Croati», Rivisia di sodoL, Roma, 1902), d'A. Pavic {Cat-a Konstantina VII Porf. de adm. imperio glave 29-36, Zagreb, 1906, 2o vyd., 1909). Voir aussi J. Bury («The treatise de adm. imperio», Bt/zantinische Zeitschrift, 1906, XV),

* Safafik, Slov. star., II, pp. 254, 406.

* Vergleichende Luutlehre (1879), p. 33 ; Altslovenische Formenlehre (1874), pp. X et suiv.

question, vues que Y. Jagic a plus tard adoptées et complétées. L'essentiel en est que les Croates et les Serbes n'ont pu venir de l'Elbe, mais sont venus de contrées plus à l'Est, c'est-à-dire des bassins de la Yistule et du Dniester, et cela non pas pour la première fois sous le règne d'Héraclius, mais bien antérieurement et, comme il ressort des rapports linguistiques réciproques que l'on constate entre les parlers slaves du Sud, en contact étroit avec les SJaves qui ont occupé la péninsule aux y^ et YI® siècles ^. Et Y. Jagic en est même venu à rejeter l'existence de la Croatie et de la Serbie Blancbes du Nord: ce ne sont pour lui que «des pays de fantaisie» dont Constantin, ou bien son informateur, a pu imaginer l'existence en entendant parler des Croates tcbèques et des Serbes de Lusace, créant ainsi de toutes pièces deux grands empires transcarpathiques qui n'ont jamais eu aucune réalité, celui des Croates et celui des Serbes 2.

Il n'est plus possible d'admettre aujourd'hui, et l'autorité de Y. Jagic y est pour beaucoup, que les Serbes et les Croates ne sont descendus vers le Sud qu'en 630-640. Le lien qu'établit Constantin entre leur venue et l'empereur Héraclius s'explique autrement: c'est à cette époque qu'ils avaient, eux aussi, rejeté la domination des Awars, et, de ce fait, réveillé les anciennes prétentions de l'empire byzantin sur ce coin nord-ouest de la péninsule, et la domination romaine s'y trouvait par là même restaurée dans une certaine mesure^.

Les Croates et les Serbes sont venus au début du YP siècle, et, lorsqu'il est question, en l'année 536, de l'arrivée des Slaves vers Salona ou, en 548, à Dyrrhachium, c'est bien d'eux qu'il s'agit, à n'en pas douter. Il ne s'ensuit pas cependant, à mon avis, que la tradition de la Grande Croatie Blanche du Nord, comme de la Serbie Blanche, doive être nécessairement tenue pour une pure fantaisie des Byzantins. Les Croates et les Serbes sont en effet arrivés dans le Sud en fortes tribus ; c'est donc qu'ils sont partis en force de leur habitat primitif d'au delà des Carpathes, et l'on ne saurait douter de l'importance de leur masse originelle, lorsqu'on constate que des éléments importants sont demeurés sur place alors qu'ils partaient. Ces éléments portent aussi le nom de

* Voir ce qui a été dit plus haut à ce sujet, p. 75.

• D'autres interprétations ont été récemment proposées par V. Klaic, U. Ketrzynski, Fr. Kos, Ed. Bogusîawski et L. Gumpîowicz: on en trouvera l'indication dans Slov. star., II, pp. 259 et suiv.

" Voir Slov. star., II, p. 278.

Croates : ce sont les Croates de la Galicie orientale, les Croates de Silésie et de la Vistule, les Croates des Monts des Géants en Bohême, sans compter telles autres fractions plus petites i. Il ne m'est pas possible de considérer ces quatre unités croates, à l'origine établies ensemble (car les Croates des Balkans sont venus de la Vistule), comme des unités différentes du point de vue national. Il n'y a pas eu originellement de Croates tchèques, polonais, russes et méridionaux, vivant en voisins auprès des Carpathes: tout s'oppose à une pareille hypothèse, et en particulier le groupement topographique de ces divers éléments en une seule région. Tout concourt par contre cà faire supposer qu'il a existé jadis au delà des Carpathes une grande tribu portant le nom de Chorvati (ce nom si proche de celui des Carpathes) ^. Cette tribu, qui avait un parler la rattachant au groupe des Slaves du Sud, a émigré en grande partie vers le Sud. Les éléments qui en étaient restés dans le Nord, et qui se sont trouvés pris dans les domaines tchèque, polonais ou russe, ont fortement subi l'influence de ces divers domaines, se sont progressivement assimilés au milieu nouveau qui était le leur et ont perdu leur caractère méridional. Ce même caractère, par contre, s'est maintenu dans la tribu qui était descendue vers les Balkans ^. Il est à remarquer que l'existence de la Grande Croatie trouve une confirmation dans certaines traditions du Xord, conservées dans les sources arabes des IX'^-X® siècles, sur un grand pays slave du nord des Carpathes

' Voir plus loin les chapitres relatifs aux Tchèques, aux Polonais et aux Russes, pp. 158, 164, 213. Une menue fraction de cet ensemble croate était aussi représentée par le village de Chruvati sur la Saale (Thietmar, III, 11), aujourd'hui Klein Corbetha.

^ Sur les rapports que l'on peut supposer entre le nom de Croate et celui de KapirÔTriç ôpoç, voir F. Braun, Pa-sbicK. bi> oÔ.x roTOC.iaB. OTHomcHifi, Cno., 1889, travail qui n'est pas d'ailleurs sans soulever d'objections {Slov. star., I, pp. 297, 428; II, pp. 122, 484). Sur la relation prétendue entre les Croates et les anciens Karpes que Galerius et Maximianus ont transférés, en 295, en Pannonie, voir Slov. star., II, pp. 108 et 385. Le nom des Croates demeure obscur quant à son étymologie {ibid., II, p. 484). L'attestation la plus ancienne en est trouvée par A. Pogodin dans les formes Xopôaôoç, XopoûaBoç figurant dans des inscriptions de Tanais des Ile-IIle siècles après J.-C. (CdopHiiKt CTaTeii no c.iaBHHOB-ÈA'ÈHiio, Cnd., 1902, p. 156). La forme slave ancienne était Chrûvate, Chorvate, mais Charvate n'est pas une forme plus récente (voir les diverses formes attestées dans Slov. star., II, p. 485).

^ Il ne faut pas oublier qu'aux IVe et V^ siècles les différences linguistiques entre les divers parlers slaves étaient encore peu importantes.

appelé Cliordâb, Chrâvat ^ En ce qui concerne les Serbes et l'existence d'une Grande Serbie trânscarpathique, on ne dispose d'aucune attestation analogue ^ : il n'est pas impossible que Constantin ait imaginé la Grande Serbie du Nord comme une sorte de pendant à la tradition relative à la Grande Croatie.

Quand et comment les Croates et les Serbes ont-ils émigré du Kord au Sud? On ne sait rien de précis à cet égard. On pourrait supposer en toute vraisemblance que la ruine de l'unité croate, la dislocation qui en est résultée et la poussée des Carpathes vers la Save ont pu être causées par l'invasion de la Galicie, au commencement du YP siècle, par les Awars. Deux considérations, cependant, s'opposent à cette hypothèse. D'abord, le choc des Awars dans le nord des Carpathes, admis par Peisker, n'est pas suffisamment établi: on sait seulement que les Awars, au YP siècle, harcelaient les Doulêbes en Yolynie et qu'ils ont provoqué peu après le démembrement de l'empire des Antes, et c'est le seul motif pourquoi il est vraisemblable d'imaginer que leurs attaques ont pu aller plus loin, jusque sur la Yistule, oii elles auraient déclanché la migration de la grande tribu des Croates. Il faudrait supposer, d'autre part, en vertu de cette hypothèse, que les Croates seraient arrivés sur la Save plus tard que les autres Slaves du Sud, ce qui serait en contradiction avec les données des philologues.

Toutes données précises font défaut sur la condition des Serbes et des Croates après leur arrivée dans le Sud et durant la première période de leur séjour dans leur résidence nouvelle, aux YIP et YIIP siècles. Ce n'est qu'au début du IX*^ siècle qu'ils commencent à apparaître les uns et les autres dans l'histoire: les premiers dans les guerres contre les Bulgares, les seconds dans les combats contre les Francs et les Slaves de la Pannonie. L'empire des Croates se fortifie rapidement; son histoire glorieuse commence dès L^ IX® siècle; la Serbie, par contre, reste encore au dernier plan et comme dissimulée: son

* C'est ainsi que ce pays est dénommé par Kardîzî, par le Géographe anonyme perse et par Ibn Rosteh ; toutefois on lit, chez Rosteh et Kardîzî, Dzrvâb et Dzrâvat, par une confusion facile en arabe de dz (g) et h (voir Slov. star., 11, pp. 267-270). Mas'ûdî parle également des Croates du Nord.

* Les attestations qui ont été mises en avant sont douteuses; les Zeruiani du Géographe bavarois, les Zep^îoi russes de Constantin Porphyrogénète {De adm. tmperio, IX) et le Surbîn de Mas'ûdî; voir à ce sujet Slov. star., II, p. 274.

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histoire ne commence que plus tard. Le peu que nous fournissent les sources des IX® et X*^ siècles nous permet pourtant de nous représenter la situation et les conditions des deux tribus à cette époque.

Les Croates proprement dits sont venus, d'après la tradition, avec! sept familles ; mais, dès le X^ siècle, Constantin présente la Croatie comme composée de 14 joupaaies (XXe^fava, Tlé.VTl)^va, "H)LioTa, TTXépa, TTedévra, TTapa9a\acrcr(a, Bpépepa, Nova, Tvi'iva, Xiôpaya, Nîva, Kpi'Paaa, A'nla^ fouTZiriKâ) et occupant un vaste territoire, délimité au Nord par Labin {Alhona) en Istrie, la Kulpa et la Save, derrière lesquelles s'étaient déjà établis les Slovènes kajkaviens ^, au Sud, par la rivière Cetinja, et, à rOuest, par la mer avec les îles (seules les îles de Rab, de Krk et d'Osero n'étaient pas croates). Il n'est pas possible de fixer avec certitude jusqu'oii s'étendait à l'Est l'habitat des Croates proprement dits aux Vm® et IX^ siècles, ni quelle partie de la Bosnie ils occupaient alors. Les tribus slaves qui étaient installées là ne se distinguaient guère des Croates et des Serbes voisins que par l'absence d'un lien de parenté directe avec ceux-ci; le seul hasard des circonstances ultérieures devait décider de leur rattachement plus étroit aux premiers ou aux seconds. Constantin nous apprend seulement, en ce qui concerne les confins méridionaux du domaine croate, que dans Tarrière-pays de la Cetinja, les joupanies de Chlebiana (l'actuel Livno) et de Pliva (sur la rivière du même nom) étaient limitrophes du domaine serbe. Mais là, comme plus loin au sud de la Cetinja, il en était de même pour les éléments slaves qui s'y trouvaient que pour les éléments de Bosnie: l'avenir devait déterminer la nation à laquelle ils appartiendraient. En dehors de ce territoire ainsi délimité, il ne reste à signaler que quelques groupes détachés, quelques colonies lointaines, vestiges peut-être de l'époque de la grande migration: ainsi quelques communes en Carinthie, Gravati pagus^ Chroimat^ Croudi, Chroivata^ Chrowafh. Krauhat^ tous noms figurant dans des chartes du X^ au XII® siècle, c'étaient les communes de la région de Saint-Yit, entre la Krka et la Glina, des districts de Feldkirch, de Celovec (Klagenfurt) et, en Styrie, des régions de Lubno sur la Mur et de Saint-Florian 2. On trouve aussi, d'ailleurs, jusqu'en Macédoine, au sud du lac Prespa, et jusqu'en Grèce, près de

* Voir ci-dessus, p. 77, S3.

* Voir le détail de ces vestiges dans Slov. star., II, p. 338.

Mycène et d'Athènes, des villages appelés Chûnati, Xappâri, souvenirs évidents des expéditions des VP et YII^ siècles.

Le noyau de la nation croate, établi entre la Kulpa, le Yrbas et la Cetinja, constituait dès le X^ siècle une unité nombreuse, forte et belliqueuse. L'histoire nous fournit à cet égard une série de témoignages; et Constantin évalue la puissance militaire des Croates chrétiens à 160.000 soldats et 180 navires ^. Cette force des Croates et la position territoriale avantageuse qu'ils occupaient sur le golfe du Quarnero, position facilitant leurs relations avec les vieilles civilisations de l'Italie et de Byzance, leur libération relativement précoce du joug des A^ars, tout cela devait favoriser l'expansion rapide des Croates et leur permettre d'étendre assez vite leur empire sur les tribus slaves voisines d'Istrie, de Pannonie et de Bosnie. Au X^ siècle, le roi croate Toraislav (904-928) apparaît comme le maître effectif des régions de la Save, du Primorje, de la Bosnie et de la Dalmatie^.

A l'intérieur de la masse croate, il faut noter, parmi les dénominations des joupanies donnés par Constantin, celle de Gutzika^ devenue plus tard Gacko, région située au nord de la Lika dans le Primorje. C'est là qu'il faut placer à mon sens les Guduskanes slaves des Annales franques {Giiduscani du slave Gadîskani). mentionnées en 818 et 819 dans les combats avec Liudevit de Pannonie 3; c'est là qu'il faut placer sans doute aussi la tribu que MasMdî qualifie Gusâmn. Leur prince Borna a le double titre de « dux Dalmatiae atque Liburniae».

Les Serbes^, eux aussi, constituaient déjà une tribu très forte, lorsqu'ils sont arrivés dans les Balkans. On ne saurait assimiler leur

* De adm. imp., 31.

* Voir F. Sisic, Geschichte der Kroaten, Zagreb, 1917, I. Ce n'était que la région peu avantagée de la Bosna supérieure à laquelle était alors appliquée le nom de Bosona, Bôauuva (d'après Constantin).

^ Ann. regni Franc, années 818, 819 ; Vita Hliidowici, 32.

* Le nom de Serbe est à reconnaître, suivant toute vraisemblance, dans la colonie de Servitium, Zeppîvov, mentionnée par Ptolémée, par la carte de Peutinger et par les itinéraires. Les sources byzantines donnent aussi les formes avec voyelle radicale ZéppXoi, ZépPioi, Zép,3oi, de même que les sources russes anciennes ont CepeÔi., Cepdt. Les sources purement serbes offrent CpLÔimb, Cpbd.iimb, Cpbôiija (voir Slov. star., II, p. 487). Le sens étymologique du nom de Se7-be est obscur (voir ibid., II, p. 486), mais l'origine slave en paraît du moins probable.

domaine d'alors ni à celui d'aujourd'hui, ni même à celui qu'ils occupaient aux XII^-XIÏÏ^ siècles. Les Serbes proprement dits se sont établis à l'origine à l'est des Croates, sur un territoire relativement limité par comparaison avec la Serbie actuelle. Au nord ils allaient, semble-t-il, jusqu'à la région de la Save: c'est là, tout au moins, que nous devons placer les Sorabes (Sorabi), chez qui, eu 822, se réfugia, venanl de Sisak à travers la Save, le prince pannonien Liudevit^ Par ailleurs nous ne savons rien sur les Serbes de cette région. Nous ne savons pas non plus jusqu'où allait le territoire serbe à l'Est. On peut dire seulement que les anciens Moraviens, sur la Morava bulgare, et les Timotchanes, sur le Timok, ne se rattachaient pas encore à cette époque aux Serbes proprement dits. A l'Ouest, la frontière avec le domaine croate se trouvait sur le Liven et sur la Pliva. Au Sud-Est l'on peut mentionner, en face de l'empire bulgare, au IX^ siècle, une ville serbe défendant la frontière, Ras ou Rasa^ sur la Raska, affluent de l'Ibar, près de Novipazar^.

II suffit que les relations ultérieures situent dans cette région le centre de la Serbie croissante et le foyer de sa force et de sa gloire futures pour nous autoriser à admettre que le gros des anciens Serbes proprement dits se trouvait, dès après leur arrivée, dans le territoire montagneux compris entre la Pliva, la Tara, le Lim et l'Ibar 3. C'est de là qu'est parti le mouvement de progressive assimilation des contrées et de tribus voisines, imposant alentour le caractère serbe et le nom même de Serbe. Cette assimilation fut d'ailleurs d'autant plus facile que les tribus slaves voisines ne se distinguaient qu'à peine des Serbes proprement dits, tant leurs parlers et leur civilisation étaient semblables : il n"y avait entre elles et ceux-ci que des différences tribales. Aussi se soumirent-elles aisément à l'expansion politique et culturelle de la vigoureuse tribu des Serbes jusqu'à la ligne qu'opposait la vague, plus forte encore, de l'expansion bulgare.

Le premier empire serbe a été ainsi constitué au XP siècle par la dynastie du voïvode de Zêta ; on a d'ailleurs, dès le IX^ siècle, plusieurs indications sur l'existence de « joupans » {éupani) et de « grands joupans »

1 Ann. regni Franc, année 822.

* Constantin Porphyrogénète, De adm. imp., p. 32.

^ 11 est intéressant que dans la vallée du Lim le nom Sbrljak ait été conservé jusqu'à nos jours pour désigner spécialement un élément ancien que l'on distingue des Vasojevici (St. Novakovic, Archlv fiir slav. Philologie, XXXIII, p. 4r.S8).

à l'intérieur du pays, et c'est à la fin du VII^ siècle et au commeneement du IX^ que St. Novakovic fixe l'époque de la cristallisation autour du noyau serbe ^. Il n'y avait même pas originellement de Serbes proprements dits à l'Ouest, entre la Pliva, la Bojana, la Neretva et la mer: les tribus qui se trouvaient là sont traitées en bloc par Constantin, au milieu du X® siècle, à côté des « Serbes de l'intérieur du pays » ; mais il est vrai que ces tribus, proches entre toutes des Serbes et bientôt après soumises à leur domination, n'ont pas tardé à devenir une partie intégrante et inaliénable du peuple serbe.

On ne connaît d'autres tribus particulières à l'intérieur de l'ancienne Serbie proprement dite que celles qu'indiquent les huits noms de joupanies donnés par Constantin^, à savoir: AecTTivÎKov, TZJepvaPoucTKeri, McTupéiouç, ApecrveriK, AecrvrjK, XaXrivéç, Kdrepa, Aeavr|K. Le nom de Rasciens , (lat. Rasciani\ d'où est venu le nom magyar des Serbes, Bâcz (plur. Bàczok\ I n'est qu'une dénomination ultérieure de noyau serbe, provenant par dérivation de la place principale de Ras, sur la Raska: elle n'apparaît qu'à la fin du XII^ siècle.^

Il n'y a ainsi que la région comprise entre la Serbie proprement dite et la mer, de la Cetinja, en direction du Sud, jusqu'à la Boïana, pour laquelle on dispose d'un tableau ethnographique détaillé antérieur au X« siècle. On sait par diverses relations, et surtout encore par celle de Constantin, qu'une série de tribus était établie là, tribus distinctes des Serbes proprement dits et ne dépendant pas d'eux, à savoir^:

1°) les Narentaues (NapevTdvoi, Narentani, Narentini), installés sur le littoral, entre la Xeretva [Narenta) et la Cetinja, et dans les îles de Ml jet, Korcula, Hvar, Vis et Lastovo, par conséquent tenant la mer et devant y dominer longtemps eu marins fameux et en pirates ; leur pays fut appelé plus tard Krajina et les habitants Krajinjcme {Craynenses, Cherenania) ;

' Pour cette période des origines du peuple serbe, voir les chapitres afîérents des travaux récents de St. Stanojevic (IIcTopiija cpncKora napo^a, Beorpa^, 1908, 2e édition, 1910), de K. Jirecek (Geschichte dey Serben, I, Gotha, 1911) et les articles de St. Novakovic sur « Les problèmes serbes » {Archiv fiir si. Philologie, XXXIII- XXXIV). Voir aussi St. Stanojevic et Corovic, OAadpaHii HSBopii sa cpncKy iiCTopiijy, I, BeorpaA, 1921,

' De adm. imp., chap. 32.

^ Il sera question plus loin des Moraviens et des Timotchanes, précédemment nommés (p. 95), ainsi que des Abodrites et des Praedenécents du IXe siècle.

^ Pour les détails, voir surtout Jirecek, Geschichte der Serben, pp. 161 et suiv.

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2°) les Zachloiimes (ZaxXoû)aoi, Chiilmi\ ainsi nommés parce qu'ils étaient établis derrière une colline boisée, en slave chlum (Blagaj?), se trouvaient entre le cours inférieur de la îveretva, vers Eaguse et vers l'intérieur du pays jusqu'à Livno, Konjica et la Neretva supérieure;

30) et 4°) les Tervouuianes ou Travounianes (TepPouviâiiai, Teppouvidtai, Tpdpouvoi, Teppouvîa, Travunia, en slave Trehinjé) étaient entre Raguse et Cattaro, jusqu'à Bilek et à Piva; une zone étroite les séparait de la mer, zone occupée par la tribu des Konavlianes (KavaXîiai) et dénommée, d'après l'aqueduc d'Épidaure (comme les alentours même de Raguse), Canale, Canali, en slave Konavlie, Konavlii;

50) les Douklianes (AïoKXriTiavoi), ainsi appelés d'après la ville ancienne de Doclea, Diodea, au confluent de la Zêta et de la Moraca, non loin de Podgorica, se tenaient entre les Bouches de Cattaro et la Bojana, occupant le Monténégro actuel et une partie de l'Albanie; l'appellation ancienne de Dioclie a été supplantée par la suite par celle de Zêta (latin Zenta, Genta).

Toutes ces tribus, aussi bien que les tribus inconnues du Sud et de l'Est, de la Métochia, du pays de Kosovo et de la Vieille Serbie, les Serbes proprement dits avaient su se les adjoindre, partie dès le X® siècle, partie plus tard, et former avec elles un tout ethnographique qui a trouvé sa pleine expression dans le peuple serbe, un grand peuple dont le domaine s'est étendu depuis la Kulpa et la Drave jusqu'à la Bojana, jusqu'au Brin, jusqu'à Pristina et à Skoplje; on verra plus loin quel a été son rôle en Macédoine.

Il convient d'ailleurs d'indiquer que les Serbes se rencontrent encore bien loin hors de ces limites. C'est sans doute une ancienne agglomération serbe que ZéppXia, ZépPia (aujourd'hui Serfidze) sur la Bystrica, aux confins nord de la Thessalie; il y avait là au XI^ siècle un thème serbe particulier avec un éveque. Ce sont aussi certainement d'anciennes agglomérations serbes, demeurées après des campagnes dans l'extrêmesud, que les villages de Grèce et d'Epire portant les noms de ZépPou, Zeppôxîot, ZepPiàviKa, Zepé^iavi, Zep^iava, ZépPoia, etc. C'est peut-être même un ancien habitat serbe que la ropbôcepPa (plus tard Seruochoria), mentionnée dans un dénombrement des diocèses et qui se trouvait au YII® siècle, au sud-est de Nice et au nord de Dorylaïon, en Asie Mineure ^

' Voir Slov. star., II, pp. 398-399.

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