TROISIEME PARTIE
Les Slaves de l'Ouest.
Chapitee X.
La situation ethnique dans l'ancienne Oermanie orientale.
Le groupe slave qui, comme on l'a vu, s'était constitué, par l'effet d'une différenciation dialectale croissante, dans la partie occidentale de l'habitat primitif, subissait depuis longtemps d'autres influences culturelles que le groupe oriental: il devait, avec le temps, se trouver dans des conditions nouvelles, différant plus profondément encore de celles de l'autre groupe, en un mot, dans un nouveau milieu. La plus grande partie, d'ailleurs, de ce groupe occidental s'est détachée même géographiquement des autres Slaves, quittant son coin natal dans l'habitat commun pour tendre vers l'Ouest, c'est-à-dire vers l'Oder, vers l'Elbe et, au delà de ce fleuve, vers la Saale, et aussi dans la direction du Sud-Ouest, jusqu'au delà du Danube moyen, jusqu'à la Bavière d'aujourd'hui. Comme, dans le même temps, le groupe méridional, presque en son entier, s'était mis en mouvement vers le Sud, descendant en Hongrie, vers la Mer Adriatique et vers la péninsule balkanique, et comme les rapports entre l'un et l'autre groupes étaient rendus de plus en plus lâches par les obstacles qui les séparaient désormais, soit les vastes et inaccessibles marais de Rokytno, soit le bloc des Prussiens de Lithuanie et des latvingues (en russe Htbhfh), le groupe de l'Ouest, dans ses parlers, dans sa culture, dans sa vie politique, commença à se développer de manière propre, indépendamment des Slaves du Sud et de ceux de l'Est. Ainsi est apparue et a poussé la branche des Slaves occidentaux, et ce processus, commencé avant notre ère, ne s'est
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achevé qu'à la fin du I^r millénaire après Jésus-Christ. C'est à cette époque qu'on trouve déjà formés, au moins en leur ensemble et à l'état brut, les divers peuples slaves qui composent plus tard, dans l'histoire, la famille des Slaves occidentaux ; c'est dès alors aussi que leurs divers parlers ont pris corps : parlers des Tchèques et des Slovaques, parlers des Serbes de Lusace ou Sorabes, parlers des Polabes, parlers des Poméraniens et enfin parlers des Polonais.
La principale résidence des Slaves à l'Ouest se trouvait dans la partie orientale du vaste territoire dénommé « Germanie » depuis le pr siècle avant Jésus-Christ et ayant pour frontières : à l'Ouest le Rhin, au Sud, d'abord le Main et les Sudètes, puis, plus tard, le Danube, à l'Est, une frontière longtemps vague, qui, de plus en plus, devait tendre à se fixer sur la Yistule. On voit déjà la Yistule séparer la Germanie de la Sarmatie chez Vipsanius Agrippa, chez Pomponius Mêla, chez Pline, chez Ptolémée, chez Markian et jusque chez Jordanis. En dehors de la Yistule, on y voit figurer, comme formant limite au Sud, un des affluents du Danube, d'abord la Morava, plus tard le Yah {Vagus)^ le Hron (Granuas) ou l'Ipel ^, en Hongrie.
Les sources historiques attestent dans ce territoire, pour l'époque la plus ancienne, les traces de deux grands peuples: les Celtes auxquels ont jadis appartenu toute la partie occidentale de la Germanie et, probablement aussi, les parties centrale et orientale, et les Germains qui, de leur habitat initial de la Scandinavie méridionale, du Danemark et de la partie septentrionale de la Germanie comprise entre l'Elbe et l'Oder, se sont étendus, au cours du 11^ et du 1er millénaires, soit vers le Rhin, soit au delà du Rhin, poussant devant eux, vers la Gaule et vers l'Helvétie, les anciennes tribus gauloises soit occupant la Germanie orientale entre l'Elbe et la Yistule. Les Germains n'ont jamais été les habitants primitifs de ces régions, non plus qu'ils ne l'ont été de la région sise entre le Weser et le Rhin. Ils y ont aussi succédé, comme nous l'enseigne l'archôologie, à d'autres peuples, et notamment, entre la Saale et la Yistule, à ce grand peuple auquel appartiennent, à partir du Xll^ siècle avant Jésus-Christ, les champs d'urnes cinéraires du type dit « lusacien » et « silésien », peuple à vrai dire d'origine incertaine, mais sans aucun doute non germanique 2. Les Germains, qui,
> Voir Slov. star., III, p. 8.
* Voir Slov. star., III, pp. 15 et suiv., et ici même, pp. 12, 122, 123.
depuis longtemps, avaient d'abord lentement progressé entre l'Elbe et l'Oder et, au delà de l'Oder inférieur, vers la Yistule, ont occupé presque d'un coup le reste de la Germanie au cours des derniers siècles avant Jésus-Christ; ils en ont expulsé une partie de l'ancienne population, germanisant ou bien en absorbant le reste. Au début de notre ère, alors que les premiers rapports plus détaillés qui les concernaient parvenaient à Rome, ils occupaient déjà la Germanie toute entière. C'est pourquoi les chroniqueurs romains et grecs appelaient toute la région « Germanie » et tous ses habitants Germains ^, bien qu'il soit a priori probable que des vestiges considérables des anciennes populations y subsistaient encore derrière la façade germanique.
La Germanie orientale transalbine (c'est-à-dire d'au delà de l'Elbe) était occupée alors, d'après les données de «Fuies César, de Strabon, de Pline, de Tacite et de Ptolémée, par les tribus suivantes.
D'abord les Suèves {Suevi, Suebi) : leur lieu de résidence, au 1er siècle avant notre ère, s'étendait entre la Werra, l'Elbe et le Main, avec son centre près de l'Elbe (dans le pays des Semnones suèves), d'où ils descendirent plus tard sur le Main et plus loin encore, où nous les retrouvons sous le nom historique de « Souabes » [Suabi, Sitavi). Cependant, dans une acception plus large, le nom de Suèves désignait- encore une longue série d'importantes tribus ^ qui, toutes, étaient qualifiées suèves. C'étaient les Semnones sur l'Elbe moyen, dans l'ancienne Aitmark, qui reculèrent, l'an 6 après J.-C, devant les armées romaines, jusque dans le Brandebourg et en Lusace. Ils disparaissent plus tard des documents historiques; l'hypothèse que les anciens Semnons ne seraient autres que les Alamans des siècles suivants (ou a appelé Alamans, à partir du III® siècle de notre ère, les tribus germaniques du Danube supérieur et du Rhin) ne repose sur aucun fondement. Le fait est qu'en réalité l'on ignore ce que les Semnons sont devenus.
Une autre tribu suève était celle des Lombards {Langohardi^ Longohardi\ qui résidait à l'origine dans le Lunebourg, d'où, en l'année 6 après Jésus-Christ, elle passa de l'autre côté de l'Elbe, dans l'empire de Marobud. En 167/168, plusieurs éléments de cette tribu commencèrent à émigrer vers le Danube, mais la masse principale erra long-
^ Sauf la petite tribu des Osiens et des Cotins, dans la région du Sud-Est, dont Tacite dit qu'ils étaient d'origine pannonienne et gauloise (Germania, 43).
2 Voir Strabon, VII, 1, 3; Tacite, Germania, 38, 39-43; Ptolémée, U, 11; Dio Cassius, LI, 22, 6.
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temps encore dans l'Europe centrale et orientale ^ avant de se trouver en 490 dans le Rugiland, dans la plaine morave, d'où, en 526 ou en 546, elle partit pour la Pannonie et enfin, en 568, pour l'Italie septentrionale où elle fonda le nouvel empire lombard.
Il j avait encore d'autres tribus suèves: les Quades {Quadi\ les Marcomans [Marcomani) et les Hermundures {Hermunduri). Les Quades étaient arrivés de la région rhénane en Moravie et en Slovaquie avant l'année 14; les Marcomans, dans les années 9-8 avant Jésus-Christ, avaient pénéti'é dans la Bohême, ancien pays des Boïens [Boiohaemum). Après la disparition du grand empire des Marcomans fondé par Marobud, les deux tribus se réunirent sur la rive septentrionale du Danube. C'est là que vraisemblablement les Marcomans, avec le temps, se déplacèrent vers rOuest, au delà de l'Inn, formant ainsi la souche des Bavarois historiques, tandis que les Quades, dont le centre se trouvait sur le Hron inférieur, disparurent après des luttes nombreuses sur le Danube et des migrations nouvelles. Les Hermunduri (Teupioxaîjaai, chez Ptolémée) ont résidé d'abord entre la Saale et la Werra, où, à partir du V® siècle, ils apparaissent sous le nom de Thuringeois. Mais une partie d'entre eux s'était mise en route, dès le II® siècle, vers le Danube.
11 se trouvait aussi à l'époque la plus ancienne, dans la Germanie orientale, outre une partie des tribus suèves, les tribus des Bastarnes {Basterni), qui devaient quitter la région de la Baltique entre les V® et IIP siècles, pour gagner, par la Yistule et la Pologne, le Danube inférieur et les rives de la Mer Koire ^ : c'est là qu'exténués par les combats nombreux qu'ils avaient soutenus, ils furent accueillis par l'empereur Probus qui les établit, en 279, en Thrace ^.
Après le départ des Bastarnes, la Germanie orientale, et notamment les régions avoisinant la Baltique, se peupla d'un grand nombre de nouvelles tribus germaniques, dont la principale était ceUe des Gots, visiblement la plus ancienne et la plus forte de toutes. Les Gots
• Sur les migrations des Lombards, qui se sont trouvés aussi près du pays des Antes slaves, et qui, avant leur arrivée dans le Rugiland, ont traversé le pays tchèque (Boiohaemum), voir notamment le travail récent de Fr. Westberg, Zur Wanderung der Langobarden {Mémoires de l'Académie de Pétersbourg, 1904), et celui de G. Blasel, Die Wanderungen der Langobarden (Breslau, 1909).
'^ Voir plus haut, p. 28.
^ Une partie des Skires [Sciri), qui menacèrent Olbia au Ille ou au Ile siècle avant J.-C, avait fait route vers la Mer Noire avec les Bastarnes.
occupèrent le littoral, mais, dès la fin du 11^ siècle, s'en allèrent à travers les pays slaves, soit en Dacie, soit sur le Dnieper et vers la Mer Noire; une attaque des Huns, en 375, les détermina à se replier d'abord en Dacie et dans les pays balkaniques, puis, de là, en Italie et dans l'Europe occidentale.
D'autres tribus germaniques que celles des Gots résidaient encore, au début de l'ère chrétienne, en deçà de la Yistule. A savoir: les Gépides, qui émigrèrent au III® siècle en Transylvanie et en Hongrie, pour y disparaître au VII® siècle; — ensuite les Hérules, qui, partis de la Germanie du nord, se dispersèrent au IH® siècle partie vers le Khin, partie vers le Danube moyen, partie vers la Mer Noire; — les Rugiens, qui résidaient sur l'Oder inférieur, mais émigrèrent sans doute, eux aussi, au cours du HI® ou du IV® siècle, vers le Danube [Rugiland\ en Italie et dans les Balkans ; — les Vandales, résidant d'abord au delà des Monts des Géants (les OùavbaXiKà ôpr) de Dio Cassius, LV, 1), puis, plus tard, dès le II® siècle, et encore plus au IH® et au V® siècles, sur le Danube, en Pannonie, en Gaule et en Espagne; — les Burgondes, d'abord sur la Warta et la Notecz, puis, après 250, une petite partie sur la Mer Noire et une plus grande partie sur le Main, et, à partir de 406, sur le Rhin, et de là, après 443, en Gaule, sur le Rhône; — les Varins, au I®i" siècle de notre ère dans le Mecklenbourg, plus tard sur le Rhin (depuis le III® siècle environ); — enfia, les Silings, originellement en Silésie, aux environs de Breslau, puis mentionnés, dès le III® siècle, sur le Danube, et, au début du V® siècle, en Espagne, avec les Vandales, avec qui ils avaient sans doute quitté l'Oder au II® ou au III® siècle.
La dernière grande famille de la Germanie orientale était celle des Lugii ou Lygii ^ Les historiens de l'antiquité. Tacite {Germania, 43), Strabon (VII, 1, 3) et Ptolômée (II, 11, 10) s'accordent à affirmer que cette grande famille, dont le centre se trouvait au nord des montagnes tchèques et moraves, se divisait en un grand nombre de petites familles, parmi lesquelles ils citent Liigi Diduni, Lugi Buri, Harii, Helvetones [Heîvecones), Manimi, Helisii^ Nahanarvali ^. Était-ce là un peuple ger-
* Pour l'histoire de ces diverses tribus germaniques, voir les récents manuels de L. Schmidt, Allgemeine Geschichte cler germanischen Volker (Miinchen, 1909), Geschichie der deutschen StSmme (Berlin, 1913j, et 0. Bremer, Ethnographie, der germanischen Stâmme (Strassburg, 1900).
* Voir Slov. star., III, p. 27.
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manique? On ne sait. Toute assurance formelle fait défaut à cet égard ; tous documents linguistiques sont absents. Si grand que ce peuple ait été (« latissime patet Lugiorum nomen », écrit Tacite dans sa Germania; « Aoij[t]ioi ]iiya eGvoç », note Strabon, op. cit.\ il semble avoir complètement disparu de l'histoire. Nous savons seulement que quelques éléments s'en sont détachés et ont combattu sur le Danube ou dans les Balkans (voir Buri et Lupiones.^ c'est-à-dire Lugiones Sarmatae, en Dacie, sur la carte de Peutinger du III^ siècle); mais, à partir du IVe siècle, aucune mention n'en atteste plus l'existence. C'est vraiment un peuple énigmatique, tant par son origine que par son histoire, et l'on ne s'étonne pas de lui voir jouer un rôle prépondérant dans les théories qui tenaient l'ancienne Germanie en son entier pour un pays slave. Il en sera reparlé plus loin, ainsi que des autres peuples offrant quelque rapport avec cette question.
Il ressort de ce rapide aperçu que les diverses tribus germaniques, dès le 11^ et le III^ siècles de notre ère, sinon même plus tôt, avaient généralement évacué la Germanie orientale. Il n'existe pas de tribu pour laquelle on puisse établir qu'elle y résidait encore au IV^ ou au V® siècle. C'est là une particularité, dans l'ensemble du mouvement de migration des peuples, dont il nous faudra toujours tenir compte quand nous entreprendrons des recherches relatives aux résidences et aux destinées des Slaves voisins. On peut supposer avec certitude que la Germanie orientale a été évacuée rapidement au II® et au III® siècles et que, dès le IV^ et le Y® siècles, il n'y restait plus aucune des tribus germaniques susmentionnées, à l'exception d'éléments de peu d'importance. Seul le sort de la grande famille des Liigi^ on l'a vu, demeure obscur. Est-elle restée là en partie, ou bien a-t-elle émigré toute entière? L'histoire est muette à ce sujet.