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Chapitre XV

Les Tchèques et les Slovaques,

Le peuple dont les Tchèques et les Slovaques sont issus s'est rendu dans l'habitat que nous lui connaissons à l'époque historique, arrivant du nord des pays de l'Oder et de la Yistule, et c'est vers cette région-là qu'il faut en chercher l'habitat préhistorique. Rien ne nous autorise à supposer qu'il soit venu par d'autres voies, et la théorie toujours répétée, suivant laquelle les Tchèques auraient été amenés du Sud- Est, à la fin du YI® siècle, par les Awars, ne repose sur aucun fondement. La nouvelle théorie de Czambel, d'après laquelle les Slovaques au moins seraient arrivés du Sud-Est, comme une branche détachée du groupe des Slaves du Sud, ne s'appuie non plus que sur une argumentation philologique des plus fragiles ^ ; et, du point de vue historique, elle ne repose que sur le néant absolu. Les Slovaques, en tant que tribu ayant un parler slave occidental et la plus proche des Tchèques, ont formé avec ceux-ci, au début de notre ère, un seul peuple, le peuple tchéco-slovaque, qui, venu du Xord par les montagnes, a occupé à la même époque tant la Bohême et la Moravie que la partie nord-ouest de la future Hongrie. Ce n'a été que dans ces nouveaux habitats que s'est produite la bipartition linguistique, culturelle et politique; ce n'a été que par l'effet de la séparation géographique imposée par les crêtes des Petites Carpathes que la portion occidentale du groupe tchéco-

* Voir plus haut, p. 84. M. Czambel a formulé sa théorie en 1903 et 1906 dans ses travaux «Les Slovaques et leur langue» {Slovdci d ich reô, Budapest, 1903) et «La langue slovaque» [Slovenskd rec, Turc. Sv. Martin, 1906). Au point de vue philologique sa théorie a été réfutée par M. Pastrnek {Vëstnik ceshé Akademie ; Bulletin de l'Académie tchèque, XIII, 1), par J. Polivka, Il3B. ot;];. pyccK. as. ii c.iOB., 1907, ni) et par J. Skultéty {Slov. Pohl'ady, 1903, 709, 1908, 380. Pour le point de vue historique, voir Slov. star., II, p. 357, et III, p. 183).

slovaque a eu désormais un sort autre que la portion orientale, et que, sous l'influence sans cesse croissante de cette différence de condition, sous l'influence surtout de l'asservissement millénaire des Slovaques par les rois de Hongrie et par le peuple magyar, il s'est formé un peuple, qui, en pleine conscience, d'ailleurs, de son homogénéité avec les Tchèques, a commencé à se considérer comme un peuple indépendant. Il a fallu la dissolution du régime politique austro-hongrois pour restaurer €in 1918 ce qui forme l'essence commune de ces deux parties d'un seul et même peuple et les réunir l'une à l'autre dans un état unique, en une nation unique, la nation tchéco-slovaque.

Au reste, les Tchèques et les Slovaques, tout en formant un seul grand groupe, étaient divisés, après leur arrivée dans leurs nouveaux habitats, en un grand nombre de petites tribus que, seule, l'évolution historique a peu à peu fondues. Les conditions linguistiques et ethniques actuelles offrent jusqu'à ce jour, comme indices de ce morcellement, des différences dialectales, intellectuelles, physiques et psychologiques considérables et évidemment très anciennes ^ Ainsi l'on voit les Tchèques se diviser en plusieurs moindres groupes: Tchèques du pays tchèque proprement dit, au sens le plus étroit du mot, et si grandes que soient les différences locales qui s'accusent par exemple entre la région des Monts des Géants, celle de Tabor, ceUe de la Sumava (tribu des Khods), etc.; — puis Hanaks, Vlakhs, Lakhs et Slovaques de Moravie, qui, tous, diffèrent les uns des autres du triple point de vue de la langue, de la culture et du caractère. Dans la Slovaquie hongroise, pareillement, ces différences régionales sont considérables, et cela même si l'on met à part la Slovaquie orientale, pour laquelle on peut sérieusement se demander si elle ne se compose pas surtout d'éléments russes slovaquisés 2. Aussi bien, en dehors de ces divers groupes régionaux dont l'existence est encore sensible jusqu'à ce jour, mais dont l'origine se perd dans un passé lointain, nous possédons d'anciens documents historiques attestant la présence de nombre de petites tribus, notamment en Bohême.

C'est d'abord une série de documents, du IX^ et du X^ siècles, qui parlent non pas d'un seul prince tchèque, mais de plusieurs

* Voir les travaux intéressants du professeur Matiegka : < Ethnogénie de la nation tchèque» {Ethnogénie ceslného ndroda, dans les Pam. arch., 1917); «L'origine €t les débuts de la nation tchécoslovaque» {VzniJc a pocàtky nctroda cesJcoslovenského, V Praze, 1917).

« Slov. star., III, p. 207.

158 LES SLAVES DE l'OUEST

princes slaves dans l'ancien Bojohaemum^. C'est d'autre part une série d'anciennes traditions, conservées dans les légendes et les annales du X® et du XI® siècles, sur les luttes de diverses tribus et de divers princes 2. Puis c'est le témoignage de Mas'iidî^. Enfin c'est un document très important, l'acte de fondation de l'évêché de Prague, en date de 1086, qui, confirmant les anciens privilèges de 973 *, mentionne toute une série de tribus tchèques et silésiennes qui ont résidé au X® siècle à la frontière septentrionale, à proximité des Sorabes et des Polonais: Tugost, sur la route qui conduit de Domazlice en Bavière, sur la Chuba; les Sedlicané {Zedlza\ aux environs de la place de Sedlec, près de Karlovj Yary (Karlsbad); les Lucane (Liisane) sur le cours moyen de rOhra (Eger); les Décané [Dazana\ sur l'Elbe, aux environs de Dëcin (Tetschen); les Litomërici {Liutomerid\ près de l'embouchure de l'Ohra (Eger); les Lemuzi, sur la Bëlina, et peut-être aussi de l'autre côté de l'Elbe, les Pëované [Pssouane], entre l'Elbe et l'Iser (Jizera), aux environs de Mëlnik; les Croates sur les deux versants des montagnes d'Orlice ou Adlergebirge {Chrouati et altéra Chroiiati). Toutes ces tribus étaient des tribus tchèques °, auxquelles s'adjoignaient encore, derrière les

» Voir par exemple Regino, 890; Aiin. Fiild., 856, 872, 890, 895, 89G et la légende de Saint- Venceslas {Foules rer.-'boh., I, 127, 128).

^ Voir la chronique de Kosmas de Prague (dans les chapitres du début), le début des annales de Dalimil, la légende de Saint-Venceslas et de Christian.

^ Mas'ûdî parle des Dûdlebi. Par contre les noms de familles cités par le Géographe anonyme bavarois du IXe siècle, et que plusieurs savants ont mis en rapport avec les tribus des pays tchèques, sont trop incertains : voir Slov. star.,

* Sur cet acte, son authenticité et son interprétation, voir Slov. star., III, p. 189.

'" Pour les détails concernant les habitats de ces tribus, détails parfois contradictoires, voir Slov. star., III, pp. 191-195. Le plus énigmatique est une mention relative aux Croates que le mieux est d'interpréter comme se rapportant aux Croates installés sur les versants des monts d'Orlice. Je considère ces Croates de Bohême et de Silésie comme une partie d'une grande famille transcarpathique dont le noyau principal a passé vers la mer Adriatique et dont les restes sont parvenus, à Test de la Galicie, jusqu'à la région russe, et à l'ouest, près des Monts des Géants, jusqu'aux régions polonaise et tchèque, en se fondant tantôt avec les Russes, tantôt avec les Polonais et les Tchèques. Quelques familles de ces Croates se sont mêlées jusqu'aux Serbes près de Merseburg (cf. Thietmar, III, 11, et l'acte de Henri II de 1108). Je considère comme non justifiée la distinction faite entre les Croates russes, polonais, tchèques et serbes, tous résidant dans le voisinage immédiat les uns des autres, et les Croates du Sud: cf. plus haut, p. 91. Voir Slov. star., U, pp. 2U, 271, et III, pp. 194, 223.

montagnes de Silésie et dans le voisinage de Miltcbanes sorabes, les Silésiens {Zlasané), les Trébovanes [Trehouane], les Bobranes {Pobarane) et les Dêdochits {Dedosize). 11 faut aussi considérer comme tchèques, d'après d'autres sources, le popidus Bdina mentionné par Eosmas (1, 10) et identique aux Lemuzi, déjà cités, — puis les Zlicané dans la région de l'Elbe moyen jusqu'aux monts d'Orlice et jusqu'à Litomysl ^ — les Dikîlebi, au sud de la Bohême (chez MasTidî: Bûlâhd). les Rolaski, dans la région d'Opava (chez le Géographe bavarois: Golensici)\ et enfin les Tchèques (Cechové), au centre du pays, et sur qui nous sommes surtout renseignés par les annales de Kosmas: leur ville centrale était Prague, décrite pour la première fois au X^ siècle par Ibrahim ibn la'kûb.

Les plus fortes de ces tribus tchèques étaient les Lucane, les Zlicané et les Tchèques proprement dits, et c'est à elles que se rapportent la plupart des documents qui nous ont conservé la relation de leurs luttes réciproques. Toutes ces luttes ont été menées en vue d'assurer la suprématie des uns sur les autres et sur tout le pays. Cette suprématie a été enfin conquise^ au cours du IX^ et du X^ siècles, par les Tchèques. C'est un prince tchèque qui a réuni les divers éléments de la Bohême, puis plus tard ceux du pays morave, les soumettant tous à sa seule domination et fondant les tribus dans une nation imique. Ainsi s'est formée la nation tchèque, mais, on le sait, à Fexclusion des Slovaques de Hongrie qui, depuis 1029. ont appartenu au royaume de Hongrie ; seuls, les Slovaques de Moravie ont été rattachés alors à l'unité tchèque. La tribu des Tchèques a donné son nom à la nation tout entière 2; ce nom, dans les anciennes sources latines, est traduit, dès la fin du Yni® siècle, par BoJiemi, Boemi, et l'on voit par là que les voisins considéraient les tribus slaves établies en Bojohaemiinu au Ville siècle, comme formant un groupe unique, bien qu'alors elles ne fussent pas encore réunies en une seule nation.

L'appellation de Moraves (en latin d'abord Marahenses^ Margij Marahij Maravi, Marvani, plus tard, à partir du XI^ siècle Moravî) a

' Pour les Zlicané, voir Kosmas. I, 27; Christian, 10: Dalimil, éd. Mourek, pp. 41. 51.

^ La première mention à ce sujet se trouve, au début du IXe siècle, dans un passage corrompu de la Chron. iloissiacense et des Annales de J. Tylius, année 805 (voir Slov. star., III, p. 201). On na pas jusqu'ici réussi à trouver une interprétation exacte de ce nom dont l'origine est probablement slave (voir Slov. star., III, p. 202, note 4).

été pareillement appliquée, à l'époque la plus ancienne, aux petites tribus moraves qui, à ce qu'il semble, avant se de confondre avec les tribus tchèques, s'étaient réunies entre elles, dans la région arrosée par la Morava, autour d'une grande place centrale. C'est à cette place que se rapporte une mention des annales de Fulda de 869 : «ineffabilis Rastizi munitio». On ne sait s'il s'agit là de l'énigmatique place de Velelirad, bourg fameux dans la tradition ecclésiastique, qu'on n'a pas réussi jusqu'à ce jour à identifiera

Les Moraves, qui avaient constitué au IX^ siècle comme un grand empire, s'étaient d'abord rattaché les Slovaques de la Hongrie septentrionale (duché de Nitra) et de Pannonie (duché de Blatno). Il est hors de doute, en effet, que les Slovaques se trouvaient en Hongrie dès le Vin^ et le IX® siècles; les théories des historiens hongrois d'après lesquelles les Slovaques ne seraient qu'un élément immigré venu dans le pays après son occupation par les Magyars, théories volontiers répétées jusqu'à l'époque la plus récente pour étayer de raisons fausses le droit soi-disant historique des Magyars sur le pays slovaque, ne reposent absolument sur aucun fondement solide. La grande sépulture du IX^ et du X® siècle découverte aux environs de Pilin, près de Novohrad, est une sépulture slave.

On ignore les dimensions exactes de l'ancien territoire tchécoslovaque. A l'Ouest, l'expansion de l'élément tchèque allait au delà de la èumava, jusqu'en Bavière 2. Au Xord, la frontière était formée par les montagnes jusqu'au Zagozd sorabe, en Bohême ^, et jusqu'à la région d'Opava (Troppau) en Silésie \ Les environs de la place de Ximptsch étaient déjà polonais. On ne sait jusqu'oii, originellement, la pénétration des Slovaques atteignait à l'Est: peut-être allait-elle jusqu'aux grandes forêts vierges de Gemer et de Spis, mais il est sûr qu'elle gagnait jusqu'au cours de l'Ipel, dans la région où les Slovaques se sont mêlés aux Slaves du Sud et plus tard aux Magyars: Pest, près de Murân,

* La question de l'emplacement exact de cette place énigmatique a donné lieu à une littérature considérable: voir Slov. star., III, p. 209. Les uns l'ont cherché en Moravie, près de Uherské Hradistë, oîi il existe un monastère ancien nommé Velehrad ; d'autres, récemment, là où est le château de Dëvîn, ancienne Dovina du prince Rostislav, au confluent de la Morava et du Danube, ce qui est plus douteux.

* Voir plus haut, p. 158.

^ Voir plus haut, pp. 143, 145.

*-Voir plus haut, p. 159.

indique déjà là la présence de Bulgares. Au Sud, l'élément slovaque pénétrait en Pannouie jusqu'au lac Blatno; l'élément tchèque atteignait par endroits jusqu'au Danube, comme nous l'apprennent Einhard, l'acte de Passau de 987 et d'autres témoignages, tels que ceux que nous fournit l'ancienne nomenclature géographique ^ Il ressort d'ailleurs aussi de cette même nomenclature que, plus au Sud, entre la Litave et l'Ens, au fond des Alpes, il a dû habiter une population dont la langue formait comme une transition entre les parlers tchèques et les parlers Slovènes ^. A l'ouest, vers la Bavière, c'était la Muhl qui marquait la limite de l'élément tchèque. Mais le courant nouveau des colons allemands, venus de Bavière, a commencé dès le IX® siècle à germaniser la région du Danube, et cela avec une telle force que les Slaves n'ont pu s'y maintenir que par endroits, et seulement jusqu'au Xlle siècle ^

' Einhard, Annales, 791 ; Friedrich, Cad. dipJ. Boem., I, 41. Voir pour cette question Slov. star., III, p. 212.

'^ Voir plus haut, p. 82.

■•' Slov. star., III, p. 214

Chapitee XVI.

Les Polonais.

L'évolution initiale et les destinées premières du peuple polonais sont plus obscures que celles d'aucun autre des peuples slaves de l'Ouest: les sources que l'on possède ne fournissent pas, en effet, de données détaillées antérieures au XI® siècle. Les rapports linguistiques du polonais avec les autres langues «slaves suffisent à attester que les Polonais ont appartenu dès l'époque la plus ancienne au groupe des Slaves de l'Ouest et qu'ils ont été de longue date les voisins des Poméraniens, des Vélètes, des Sorabes et des Tchèques. C'en est assez de ce témoignage, confirmé par leur habitat historique, pour nous autoriser à admettre, sans erreur possible, que les Polonais ont eu leur résidence de toute antiquité là où l'histoire nous les montre le plus longtemps et qu'ils n'ont jamais abandonné leur habitat primitif entre la Yarta et le Bug septentrional.

Ils n'ont pas été tout d'abord un peuple aussi uni ni aussi grand qu'ils sont apparus par la suite. Ils n'ont d'abord offert qu'un groupe de petites tribus ou familles dont il ne nous est resté que de vagues mentions, mais dont la trace subsiste encore aujourd'hui dans les différences dialectales et culturelles qui se laissent percevoir dans l'ensemble du peuple polonais. Comme chez les Tchèques, leurs voisins, l'une de ces anciennes tribus, les Polanes, devenue plus forte que les autres, a soumis toutes celles-ci, les a unies et a donné son nom à la nouvelle unité ainsi créée.

Nous sommes peu renseignés sur les détails de cette évolution. En ce qui concerne les anciennes tribus, la Chronique de Kiev distingue déj,à chez les Polonais, qu'elle appelle « Liakhs » (Jlnxbi), les deux grandes tribus des Polanes et des Mazoviens. Cette mention est complétée par d'autres sources contemporaines, notamment par l'acte de

fondation de l'évêché de Prague de 973, écrit en 1086^, par la légende de Saint-Méthode, par l'Itinéraire du roi Alfred, par le Géographe bararois et par d'autres témoignages, d'où il ressort que l'habitat primitif du groupe polonais aurait été occupé par les tribus suivantes:

les Yistuliens {Uiskme du Géographe bavarois), sur le cours supérieur de la Yistule, plus tard dans la Petite Pologne, avec leurs centres à Cracovie et à Sandomir; il n'est pas sûr d'ailleurs qu'il ait existé en effet une tribu appelée de ce nom; il peut s'agir d'une simple désignation géographique collective des Polanes installés sur la Yistule, sur cette grande voie commerciale où la Pologne a, de manière générale, commencé à affirmer son existence-;

les Polanes {Polani, Poloni, Fulani), ainsi dénommés d'après le caractère de plaine [pôle] de la région qu'ils occupaient, sur les deux bords de la Yarta, entre les Luticiens, les Poméraniens, les Silésiens et les Mazures, donc entre la Xotecz, le cours inférieur de la Yarta et l'Oder moyen, s'étendant à l'est jusqu'aux environs de Leczjca et Sieradz, dont les habitants ont d'abord formé des groupes indépendants {Lencici, Sieradzane), mais n'ont pourtant pas tardé à s'unir aux Polanes ; — les Ktijaicy^ de même, entre le cours supérieur de la Notecz et de la Yistule, constituaient une unité ethnique, mais il ne sont mentionnés que plus tard, dans la chronique de Kadîubek et de Bogufaî.

Dès le règne du prince MieczjsJaw les Polanes s'étaient rattaché encore d'autres tribus voisines, et Ton est fondé a supposer qu'à la fin du X^ siècle, sous le règne de Bolesîaw (992-1025), la réunion des diverses tribus polonaises par les Polanes était un fait accompli. Il est vraisemblable que cette réunion eut surtout pour raison l'avertissement dés attaques des Allemands contre les Slaves de l'Elbe, et, par contrecoup, le désir de BolesJaw de chercher à en écarter la menace en fondant un robuste empire slave; cet empire, malheureusement, ne fut que de brève durée. C'est dans le pays des Polanes qu'il faut chercher le berceau et le centre de l'ancienne Pologne^ ne fût-ce que parce que les vieilles traditions ont localisé à Gniezno, à Krusvica et à Poznan les premiers foyers nationaux, à la fois politiques et religieux; c'est à Poznan aussi qu'en 968 a été créé le premier évêché polonais.

' Voir plus haut, p. 158.

* Telle est à cet égard mon opinion: elle est à peu près conforme à celle de Szelagowski; voir Sîov. star., III, p. 218.

164 LES SLAVES DE l'OUEST

De l'autre grande tribu, celle des Mazoviens {Mazovienses\ plus tard dénommés Mazures, nous ne savons presque rien : ils étaient à l'est des Polanes sur le cours moyen de la Vistule et au nord des monts de la Sainte-Croix. Quant aux Silésiens {Silensi\ ils étaient sur le cours supérieur de l'Oder, entre la Bobra et la Vistule i; ils se composaient encore, au X^ siècle, d'un grand nombre de petites tribus, parmi lesquelles l'acte de l'évêché de Prague et le Géographe bavarois citent les Bobranes, sur les rivières Bobra et Gvizda, les Dêdochits, sur le cours inférieur de la Bobra, les Opolanes, aux environs d'Oppeln, et les Trébovanes qui, d'ailleurs, ont peut-être bien appartenu plutôt au domaine des Sorabes^.

Les Croates énigmatiques, dont une partie pourrait être localisée, d'après certaines données, sur le cours supérieur de l'Oder, et qui, dans divers ouvrages concernant l'histoire des Polonais, sont appelé Croates polonais'^, ont été mentionnés déjà ci-dessus, et je ne puis que prier le lecteur de vouloir bien se reporter à ce qui en a été dit^. Je le prie de faire de même en ce qui concerne la relation de la Chronique de Kiev, suivant laquelle deux tribus issues des Liakhs, par conséquent de la Pologne, se seraient établies en Russie: les Radimitches sur la Soz et les Viatitches sur TOka: je ne tiens pas ces tribus pour polonaises ^

Il nous reste à indiquer le problème que pose la « question des Liakhs » dans l'histoire de la Pologne, c'est-à-dire le problème de l'origine et de la signification du nom de Liakh, en polonais Lach, en tchèque Lech, en russe Jlax-L, originellement avec la nasale: Leck. L'annalsite de Kiev, au début de sa chronique, désigne du nom de Liakhs tout un groupe de Slaves comprenant les Polanes, les Mazovchanes, les Luticiens, les Poméraniens, les Viatitches et les Radimitches. Un autre chroniqueur contemporain, le Byzantin Kinnamos, cite également les Liakhs, qu'il appelle Lekhs (II, 18), en ajoutant : « Aéxoi, oî Xkuôikôv

' Leur nom est dérivé de la rivière Sleza (aujourd'hui Lohe) et de la montagne de Slez (aujourd'hui Sobôtka), où était leur centre. Pour les rapports entre le nom de SIçz et le germanique Siling, voir plus haut, p. 127.

^ Voir plus haut, pp. 146, 159.

^ Par exemple dans les livres de Bielovirski, de Smolka, de Bogusîawski, de Bobrzyiiski, de Bartoszewicz, etc. : voir Slov. star., III, p. 224.

■* Voir plus haut, pp. 91, 158.

* Voir plus loin, p. 223.

eicTi yêvoç a 1. La littérature historique polonaise, par contre, n"a pas d'abord connu les Liakhs : on ne les voit apparaître, et de façon soudaine, que dans la chronique de Kadîubek, à partir du chapitre X, sous le nom de Lechitae. C'est là que les chroniqueurs polonais et tchèques ont trouvé plus tard ce nom et créé en conséquence les grands types légendaires des aïeux Cech, Lech. Eus et Meh.

Il est évident que le nom de Liakh {Lech, Liach), n"a été originellement qu'une appellation donnée au Polanes par leurs voisins: de fait, les Lituaniens, comme les Hongrois, ont conservé cette ancienne désignation [Lenhis, Lengi/el), et en turc aussi bien qu'en persan la Pologne continue à être appelée Lechistdn. On voit aussi que cette appellation donnée aux Polonais par leurs voisins de l'Est n'était pas connue de leurs voisins de l'Ouest, Luticiens, Obodrites et Sorabes: s'il l'eussent connue, quelque trace en aurait été certainement conservée dans les nombreux documents occidentaux. Cette interprétation de l'origine historique du nom de Lech n'en explique d'ailleurs pas la signification première, ni la connexion avec le nom de Polan qui désigne, comme on l'a vu, l'habitant des plaines. Les philologues les plus autorisés, comme V. Jagic, A. Sobolevskij, W. Xehring, E. Berneçker voient dans Lech^ un dérivé de *I^a «sol inculte, Jande>, en russe .Tiï;3,a, en tchèque lada. Si cette vue est juste, comme il le semble, les noms de Polan et de Lech désigneraient deux classes de population ayant un mode d'existence différent du point de vue économique : d'un côté, les paysans-cultivateurs habitant les plaines, les champs, et, de l'autre côté, les paysans vivant sur les terres incultes, dans les landes, tous pâtres, ou chasseurs, ou pêcheurs. Les Liakhs auraient donc été essentiellement, à l'origine, des bergers et des trappeurs, tandis que les Polanes auraient été des cultivateurs ; le pays des Liakhs aurait compris le territoire de la Pologne, à l'exception du pays des Polanes, c'est à-dire la région de la Vistule, la Mazovie et la Petite-Pologne où, d'ailleurs, le nom de Lachy s'est conservé jusqu'à nos jours. Ainsi s'expliquerait que les Russes et les Slaves de Hongrie appellent les Polonais du nom de Liakhs, alors que les Sorabes, les Luticiens et les

' C'est aux Liakhs qu'il faut rattacher aussi le nom de Lingones qu'on trouve dans l'histoire de Thomas de Spalato (VII : « venerunt de partibus Poloniae qui Lingones appellantur >).

■^ La forme adjective est en vieux slave Içdîskù « polonais > ; voir Slov. star., m, p. 228.

166 LES SLAVES DE l'OUEST

Obodrites, qui ne connaissaient comme voisins que les Polanes, ne désignaient les Polonais que du nom de Polanes.

Cette différence économique entre les Liakhs et les Polonais n'implique d'ailleurs aucune différence ethnique. Plusieurs historiens polonais, cependant, sont allés jusqu'à affirmer que les Liakhs étaient d'une autre origine que le reste du peuple polonais, qu'ils étaient arrivés d'un autre pays, qu'ils avaient établi leur domination sur la terre polonaise et s'y étaient maintenus en qualité de caste noble, polonisée sans doute par la suite, mais pourtant d'origine étrangère. Telle est la fameuse théorie de l'origine étrangère de la noblesse polonaise: timidement apparue dans l'historiograjftiie polonaise dès 1730, elle a été surtout précisée et défendue, à partir de 1837, par J. Lelewel, K. Szajnocha, V. Maciejewski, A. Kunik, A. Bielowski et, récemment, par Fr. Piekosiïiski. Lelewel et Bielowski voyaient dans la noblesse polonaise une caste arrivée des Balkans, Szajnocha et Kunik des bandes germaniques, Maciejewski une tribu des Polabes. Piekosinski considère les Lechitae comme indigènes, mais les nobles comme des conquérants venus du pays des Obodrites au YIII® ou au IX® siècle ^ Ces théories n'ont pas en réalité de point d'appui historique de quelque solidité. Il n'est aucun témoignage qui autorise à admettre l'arrivée d'une tribu conquérante dont l'aristocratie du pays serait issue. La noblesse polonaise, comme partout ailleurs, ne doit son origine qu'à l'évolution des anciennes conditions sociales, et, si même des éléments étrangers ont participé à cette évolution, on ne saurait pour cela considérer l'ensemble de l'aristocratie comme un groupe étranger à la population indigène.

Les frontières de la Pologne préhistorique se déduisent naturellement des frontières des peuples voisins. A l'Ouest, la ligne-frontière est marquée par la Gvizda et la Bobra, puis par l'Oder jusqu'à l'embouchure de la Yarta; au Nord, par la Yarta et la Notecz jusq'à la Y^istule, près de Torun, d'où les Polonais ont de bonne heure gagné vers le Nord, puis par le cours inférieur de l'Ossa et par la Drweca; à l'Est, l'ancienne frontière ne derait pas être loin de la frontière actuelle, le long du Bug et du Styr. En Galicie, les éléments nous manquent pour déterminer ce qu'a été la ligne ancienne, mais on a lieu de penser qu'elle passait probablement entre le San et la Wisîoka. Au sud, les crêtes des Carpathes formaient une frontière naturelle, et, du côté de

* Voir Slov. star., III, p. 229.

la Moravie et de la Bohême, les monts d'Orlice et les Jesenikj élevaient leur barrière; l'élément tchèque n'y pénétrait de longue date que dans la seule région d'Opava et, par la Vistule, dans la direction de la rivière Olsa; il y subissait d'ailleurs fortement l'influence des parlers polonais ^ Les alentours de la place de Nimptsch étaient polonais.

' C'est cette population que Ton appelle « Liakhs {Lachy) moravo-silésiens > ; la portion de Moravie qu'elle occupe est dénommée en tchèque Lassko (voir Slov. star., III, pp. 204, 232).

QUATRIÈAIE PARTIE.

Les Slaves de l'Est.

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