II. Les Turco-Tatars
Aucun témoignage historique n'atteste la présence de Turco-Tatars, à l'époque ancienne, au voisinage des Scythes, des Sarmates, des Finnois et des Slaves. MM. Peisker et Kors n'ont été amenés à la supposer qu'en considération de certains rapports linguistiques, à savoir la présence en slave commun de certains mots d'origine turco-tatare, tels que bykû «bœuf», volû «taureau», l-oza «chèvre», tvarogû «lait caillé», etc. M. Peisker voit là la preuve de relations anciennes dans lesquelles les Scythes mongols auraient servi d'intermédiaire. Je repousse, quant à moi, toutes les conséquences de cette théorie, dont il a été déjà question ci-dessus2 ; je reconnais pourtant qu'il faut admettre, d'après ces indices linguistiques, et si l'interprétation philologique de Kors est exacte, que certaines tribus d'origine turco-tatare, probablement des tribus nomades venues de l'Orient avec de grands troupeaux, étaient entrées, dès avant l'ère chrétienne, en relations fréquentes avec les Slaves. Mais ce n'étaient pas des Scythes proprement dits, et nous ignorons leur nom historique. Du point de vue de l'histoire, il n'existe d'auti'es relations des Slaves avec des peuples d'origine turco-tatare que, en 375 de notre ère, celles qu'ils ont eues avec les Huns.
11 va de soi que des éléments turco-tatars avaient pénétré, bien avant cette date, dans la Russie méridionale, comme, par exemple, les Spaliens qui s'y étaient rencontrés au III^ siècle avec les Gots^ Les
^ Voir Slov. star., I, p. 512. Qu'il me suffise de rappeler, parmi les historiens russes récents admettant cette théorie, Dm. llovajskij, V. Florinskij, Dm. Samokvasov.
^ Voir plus haut, pp. 29, 175.
■^ Jordanis, Get., IV, 28. Voir plus loin, p. 194. Leur nom s'est conservé en russe avec le sens de < géant » (ncno.iHHt).
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Huns eux-mêmes se trouvaient, dès l'époque de Ptolémée, à l'ouest de la Volga 1 ; mais ils ne figurent alors que sur un arrière-plan où ils échappent à l'histoire, et leur premier contact historique avec les Slaves ne date vraiment que de l'année 375, alors que, poussés par la pression d'autres tribus de la Volga, ils ont traversé le Don, écrasé les armées des Gots, chassé les derniers de ceux-ci vers l'occident, dans les Carpathes et jusque sur le Danube. Ils ont asservi tout l'ancien domaine got de Hermanarich, qui avait régné non seulement sur les Gots de la Russie méridionale, mais aussi sur les Lituaniens et sur les Slaves -. Mais l'empire des Huns n'a pas été de longue durée, et il ne semble pas non plus s'être exercé avec intensité. La plus grande partie des Huns était partie, dès le début du Y^ siècle, vers le Danube et en Hongrie, et ceux d'entre eux qui retournèrent vers l'Est, à la suite de la grande défaite qu'ils avaient subie en Pannonie après la mort d'Attila, en 453, n'avaient plus assez de force pour reprendre la domination des pays slaves. Ils se fixèrent dans la Bessarabie méridionale, et de là, avec plusieurs tribus parentes, notamment celles des Kotrigours et des Outrigours, ils participèrent jusqu'à 558 aux attaques menées par les Slaves dans les Ealkans. Ils se fondirent de cette sorte avec les Slaves et avec les Bulgares ^.
L'invasion des Huns a été suivie de nouvelle vagues turco-tatares, qui, presque toutes, roulaient à travers les steppes russes vers le Danube et les Balkans ou vers la Hongrie. Les premiers arrivés ont été les Bulgares, proches parents des Huns: ils sont là dès le milieu du Ve siècle, car, en 482, l'empereur Zeno s'unit à eux contre les Gots ; en 499 ils entreprennent eux-mêmes la première attaque contre les Balkans, mais ils ne passent définitivement de la Bessarabie inférieure
« Ptolémée, III, 5, 10.
•'' Jordanis, Get., 119, 120.
^ Les théories relatives au slavisme prétendu des Huns ont disparu, à juste titre, de l'histoire. Elles ont été reprises notamment par Venelin en 1829 dans son ouvrage sur « Les Bulgares d'autrefois et d'aujourd'hui » (jl,peBHie ii m.iHtiuHie Bojirape, M., 1829) et par un grand nombre d'historiens russes et bulgares, jusqu'à Florinskij, Zabëlin et Dm. Ilovajskij, à la fin du XIXe siècle. Ces théories ont été réfutées (à côté des Huns, les Bulgares et les Roxolans étaient aussi considérés comme Slaves) par M. Drinov, Vsev. Miller et surtout par V. Vasiljevskij dans son élude sur « Le prétendu slavisme des Huns, des Bulgares et des Roxolans "(rK. M. H. II., 1882-1883).
dans la péninsule qu'en 679 ^. Pendant ce temps d'ailleurs, une autre partie des Bulgares s'est détournée, sous la pression des Khazars, de la Volga inférieure: elle a remonté le fleuve, et est allée fonder sur l'affluent de la Kama l'empire des Bulgares de la Volga ou Bulgares d'argent, dont le centre Bulgar ou Bolgary (dans les sources russes) se trouvait aux environs du village d'Uspenskoe, à proximité de Kazan, où l'on peut encore voir plusieurs ruines de bâtisses et divers autres vestiges 2.
Après les Bulgares, les Awars sont entrés dans la Russie méridionale sans doute dès la première moitié du VI^ siècle, car, en 558, ils se sont arrêtés sur le Danube, d'où ils sont parvenus en Hongrie, et là, après la défaite des Gépides et après le départ des Lombards en Italie, ils ont fondé, en 568, sur la Save inférieure, un empire dont le centre était la Pannonie ^ On ne sait s'ils sont restés longtemps dans la Russie méridionale^, mais leurs relations avec les Slaves n'en ont pas été moins intenses, comme d'ailleurs elles devaient l'être plus tard en H(mgrie '".
Après les Awars, une nouvelle vague est apparue sur le Don, s'étalant, au lieu de rouler plus loin, entre le Don et la Volga, et de là, étendant son domaine et son influence jusque dans la Russie centrale. C'étaient les Khazars, dénommés Kozars dans les sources russes. Ils traversèrent le Don peu avant 650, occupèrent la région de la Mer d'Azov, qu'on appelait la Vieille Bulgarie, en chassèrent les Bulgares dans deux directions, vers le Danube et vers la Kama, mais ils n'avancèrent pas plus loin. Leur domination qui s'appuyait sur leur place d'Itil, à l'embouchure de la Volga, et, plus tard, sur celle de Sarkel (en russe : Bëla-Vëza) sur le Don inférieur, s'était développée et étendue bien loin,
' Theophanes, éd. Boor, 356, 358; Nikephoros, éd. Boor, 33. Pour cette histoire ancienne des Bulgares, voir aujourd'hui notamment Zlatarski, IIcTopna Ha ô-BJirapcKaTa «epHcaBa, I, 1 (Sofia, 1918), pp. 21-151.
* Ces Bulgares ont adopté l'islamisme en 922 et ont toujours été en relations intellectuelles et surtout en relations commerciales et économiques avec les Slaves orientaux. La Bulgarie de la Volga approvisionnait en céréales la Bussie slave chaque fois qu'elle était en proie à la mauvaise récolte et à la famine. En raison de ces relations, les Bulgares étaient assez mêlés d'éléments slaves. Les écrivains arabes désignent les Bulgares occidentaux du nom de Burdzan pour les distinguer de ceux de la Volga.
3 Voir Slov. star., II, pp. 201-202.
* Ils ont atteint jusqu'au Bug polonais, ^ Voir plus haut, pp. 63, 73.
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jusque sur une gi'ande partie des Slaves de l'Est, dont les tribus des Sêvériens, des Polianes, des Yiatitches et des Radimitches payaient le tribut aux Khazars jusqu'au IX« siècle et en partie jusqu'au X®, La civilisation des Khazars nous est aujourd'hui bien connue grâce aux fouilles qui ont été faites dans un vaste cimetière comprenant plus d'un millier de tombes, aux environs de Yerchne-Saltovo, dans le district de Yolcansk du gouvernement de Charkov: elle a de nombreux rapports avec les civilisations du Caucase. Au YIII^ et au IX^ siècles, les Khazars ont adopté la religion juive qui leur est venue sans doute des villes maritimes de la Crimée; mais ils sont demeurés tolérants à l'égard des autres religions. Leur domination était mesurée, et les Slaves, sous leur protection, ont fait des progrès considérables dans la direction de l'Orient. Il j avait à la cour du khakan de nombreux Slaves, et les Khazars eux-mêmes, pour la plupart, savaient le slave ^ La décadence de leur empire a commencé cependant dès le IX^ siècle: c'est alors que leur khakan fut obligé de faire construire, en 837, sur le Don la place de Sarkel contre les attaques des Pétchénègues.
Cette nouvelle vague turco-tatare des Pétchénègues ^ est partie de la région comprise entre le Yolga et le Jaik au début du IX^ siècle, mais elle ne s'est attaquée à la Russie slave qu'au X^ siècle ; on lit en effet dans la Chronique de Kiev, à l'année 915: «Les Pétchénègues sont venus pour la première fois dans le pays russe, et ils ont atteint le Danube, après avoir conclu la paix avec Igor». Les Pétchénègues ont entièrement anéanti le prestige et la puissance de l'empire des Khazars, et leur histoire, depuis la seconde moitié du X^ siècle, n'est faite que de luttes constantes avec les princes russes. Le contact des deux peuples était d'ailleurs si étroit que, s'il faut en croire un témoignage arabe, les Pétchénègues avaient appris le slave ^. Ces luttes ne touchèrent à leur fin que lorsque les Pétchénègues furent à leur tour expulsés des steppes russes par de nouveaux ennemis qui leur étaient étroitement apparentés, les Turcs ou Ouzes, puis les Polovtses
* Ibrâhîm ibn la'kûb (éd. Westberg), 58.
* Au cours du IX^ siècle, la Russie méridionale a été traversée aussi par les Hongrois finnois partis du Don vers 825, qui se sont trouvés sur le Danube inférieur vers 860 et ont définitivement occupé la Hongrie à la fin du IXe siècle (896). Voir plus loin, p. 184. Entre les années 851-863 l'apôtre slave Constantin les a rencontrés sur la route de Cherson, dans le pays des Khazars.
^ Ibrâhîm, op. cit., 58.
OU Koumanes. Les premiers sont mentioanés par Pline et Pomp. Mêla et, au YI® siècle, par Jean d'Ephôse, qui les place aux environs de la Perse ^ ; mais, d'autre part, en 985, Vladimir, prince de Kiev, se met en marche avec eux contre les Bulgares; ils étaient donc déjà sur la Volga, mais n'ont passé en Europe qu'au début du XI^ siècle, pressés par derrière par les Polovtses et poussant les Pétchénôgues devant eux. Les Pétchénègues, après avoir subi en 1036 une défaite cruelle devant Kiev, se sont retirés vers le Danube, et bientôt après, au milieu du XI^ siècle, en Bulgarie, où les a suivis plus tard, en 1064, la masse énorme des Turcs. Une autre partie est restée, à côté des Koumanes, dans les steppes russes, sous le nom de < Chapeaux noirs » (4epHbie kjioôvkh). Les attaques postérieures des Polovtses (ou des Koumanes) et des Tatars n'entrent plus dans le cadre de cet ouvrage. Mais c'en est assez de ce qui vient d'être dit pour voir combien il a été difficile aux Slaves de s'étendre vers le Sud. Leur marche et leur œuvre de colonisation, qui étaient pourtant allées assez loin en avant, souffraient incessamment de l'assaut de nouvelles vagues turco-tatares dont la dernière, la vague tatare, a mis pour longtemps une barrière à l'expansion slave. Les Slaves avaient cependant gagné beaucoup de terrain dès avant le X^ siècle, comme on le verra plus loin, mais la vague destructive des Pétchénègues et des Polovtses devait leur faire évacuer, au XI® et au XII® siècles, les régions comprises entre le cours inférieur du Dnieper et le Danube en les repoussant au delà de la Sula, de la Ros' et dans les Carpathes.