‹ Manuel de l'antiquité slaveChapitre 30 sur 46 · III. Les Finnois · texte numérisé non relu

III. Les Finnois

Au nord et à l'est des Slaves se trouvaient des tribus finnoises : nous ignorons où était exactement leur habitat, mais les théories les plus récentes, qui établissent certains liens de parenté entre les Indo- Européens et les Finnois primitifs, nous font incliner à situer cet habitat auprès de celui des Indo-Européens, en Europe, ou plus exactement aux confins de l'Europe orientale, aux abords de l'Oural et encore plus au delà à l'est. Le fait est que les Finnois ont tendu à se rassembler, depuis les temps les plus reculés, sur la Kama, sur FOka et sur la Volga; c'est du noyau ainsi formé que des éléments s'étaient détachés, vers

' Plin., VI (7), 19; Pomp. Mêla, I, 116; Jean d'Ephèse, VI, 7, 12, 13.

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l'ère chrétienne, pour émigrer vers la mer Baltique et s'installer sur les deux côtés du golfe de Botnie et sur les bords du golfe de Riga (les futurs laras, Esthoniens et Livoniens).

Jusqu'à quel point les Finnois de la Volga ont-ils pénétré dans la Russie centrale, et sur quelle ligue ont-ils rencontré pour la première fois les Slaves? C'est là une question à laquelle on ne saurait donner encore une réponse précise, faute de recherches préliminaires, tant archéologiques (détermination des tombes finnoises) que philologiques (recueil et analyse de l'ancienne nomenclature toponymique de la Russie centrale). Mais l'on peut dire, en somme, que les gouvernements de Jaroslav, de Kostroma, de Moscou, de Vladimir, de Rjazan', de Tambov et de Voronez étaient originellement finnois. On ne sait par ailleurs jusqu'où les Finnois avaient pu s'avancer plus à l'Ouest. Dans le gouvernement d'Orel, à en croire Spicyn, il n'y a plus de vestiges de la culture finnoise/; cependant, dans les gouvernements de Kaluga, de Moscou, de Tver et de Tula, les Finnois étaient en relations anciennes avec les Lituaniens.^ âachmatov a supposé qu'à l'époque d'Hérodote les Finnois allaient même jusqu'au bassin du Pripet et qu'ils avaient pénétré de là jusqu'au cours supérieur de la Vistule (les Neuriens seraient des Finnois); mais les données philologiques qu'il invoquait sont fort discutables, et aucune des anciennes théorie=! philologiques et anthropologiques tendant à cette conclusion n'a jamais été assez bien établie pour faire crouler notre thèse du premier habitat des Slaves entre la Vistule et le Dnieper. Si nous acceptions ces vues de èachmatov, il ne resterait pas de place dans l'Europe orientale pour l'habitat du grand peuple slave, car celuici ne pouvait assurément pas se trouver là où le place èachmatov, sur le Niémen inférieur et sur la Dvina (les raisons linguistiques s'y opposent, aussi bien que les raisons archéologiques) 3.

Je ne puis donc que maintenir qu'il n'y avait pas de Finnois dans les régions de la Volynie et du Polësje et que, si, d'après les

• San. apx., XI, 188. La culture finnoise, du point de vue archéologique, atteint jusqu'à Tambov, Rjazan', Moscou et jusqu'à la Volga supérieure.

* Voir plus loin, p. 186. En même temps ils étaient influencés par les Iraniens du Sud.

^ Voir plus haut, p. 25, et ce que j'ai écrit à ce sujet dans mon article sur «Les nouvelles théories relatives à la patrie primitive des Slaves» {Cesky casopis historicky, 1915, XXI, 1). Avant sa mort Sachmatov avait dû renoncer (?) à sa théorie, reconnaissant lui-même la faiblesse de ses raisons {Revue des Etudes slaves, I, 1921, p. 190).

observations de certains philologues, il n'y a pas eu, en effet, de relations entre le slave commun et le finnois primitif, les Finnois, durant la période d'unité initiale des Slaves, ont dû habiter assez loin des Slaves, séparés d'eux, au Nord, par la zone lituanienne (suivant une ligne allant de la Baltique à Smolensk et à Kaluga), à l'Est, soit par une région presque déserte mentionnée déjà par Hérodote, soit plutôt par une enclave de tribus iraniennes, ou à certains moments de tribus turcotatares. Les relations étroites des Finnois avec les Slaves ne remontent qu'au début de notre ère, à l'époque où les Slaves de l'Est ont avancé vers le Nord, au delà du Dnieper supérieur, et vers l'Est, au delà de la Desna et du Don, cependant que les Finnois pénétraient eux-mêmes vers la Baltique. Il faut remarquer d'ailleurs que, même alors, les Finnois ne se sont trouvés en contact qu'avec une partie du domaine russe, car leur influence linguistique ne s'accuse qu'aux confins septentrionaux et orientaux de ce domaine.

Les Finnois n'apparaissent dans l'histoire qu'au l^r siècle de l'ère chrétienne. Sans doute possédons-nous, dès quelque 500 ou 600 ans auparavant, une série de mentions et de noms ethniques provenant des bassins du Don et de la Volga, mais il est impossible de dire avec certitude s'ils sont d'origine finnoise ou non. Les Boudinés, la plus grande des tribus généralement considérées comme finnoises, entre le Don et la Desna, m'apparaîtraient plus vraisemblablement comme des Slaves; par contre, les Melanchlains, les Androphages et les lyrks d'Hérodote me sembleraient plutôt des Finnoise Ce n'est que Tacite qui cite le premier le nom de Fenni ^ et, après lui, Ptolémée ; la carte de Ptolémée 3, du reste, ne nous donne pas plus à cet égard que celle d'Hérodote: elle contient certainement, parmi les peuples qui y sont mentionnés, diverses tribus finnoises*, mais sans nous donner le moyen de les^dentifier.

Au ^I^^'^'siècle de notre ère, Jordanis, énumérant les peuples qu'avait soumis avant sa mort (376) Hermanarich, le roi des Gots en Russie, cite, à côté des Slaves {Vénètes) et des Lituaniens (Aesti), un grand nombre de noms, corrompus pour la plupart et inexplicables,

» Hérodote, IV, 22, 23.

* Germania, 46.

3 «Oîvvoi», Ptolémée, III, 5, 8.

^ Le nom de la Volga, 'Pâ, suffit à en témoigner (cf. mordve rhau «eau»); voir R. Meckelein, Finn. ugr. Elemente im Russischen, Berlin, 1914, I, pp. 12, 16.

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parmi lesquels plusieurs s'appliquent évidemment à des tribus connues par la suite comme finnoises^. Ainsi derrière le nom de Vasinabroncas se cachent celui de Ves et peut-être aussi celui de Perm; derrière les noms de Merens^ Mordens^ ceux de Mena et Mordva; de même l'appellation de Thiudos, usitée par les Gots. a fourni aux Slaves la forme collective désignant les Finnois : Cud' ^.

Les principales mentions relatives aux Finnois, en tant que voisins des Slaves, ne se trouvent que dans la Chronique de Kiev où elles se rapportent au dispositif ethnique du IX^ et du X® siècles. C'est que, durant la période qui a précédé, les Slaves se sont étendus jusqu'au lac Ilmen, jusqu'à la î^eva, jusqu'au lac Ladoga, jusqu'à Vladimir, jusqu'à Suzdal' et à Rjazan' et jusque sur le Don inférieur; et partout ils se sont trouvés en contact avec des éléments finnois. L'annaliste en connaît trois groupes: l») celui de la Baltique; — 2^) celui de la Volga; — 3°) celui du centre, au nord du pays des voloks, dans la forêt dite Okoiski {«\q pays tchoude d'au delà des voloks»). Les diverses régions finnoises qui sont nommées dans la Chronique sont: dans le pays de la Baltique, la Ctid' proprement dite, et la Liv, au sud du golfe de Finlande (la Vod' voisine n'est pas mentionnée dans les annales de Kiev); puis le lem^ ou J«w, dans la Finlande actuelle; — ensuite, au delà du pays des voloks, la Ves, aux environs de Bëloozero ; — la Perm, quelque part sur la Dvina, dans la Biarmie des documents Scandinaves; — et enfin, plus loin vers le nord-est, la lugra, l'Ugra, la Pecora et la Samojed'. Les Koréliens sont mentionnés, au nord du lem, à partir du XIII^ siècle. Au groupe oriental de la Volga appartenaient: le pays des Tchérémisses [Ceremis), autrefois plus vers l'Ouest qu'à l'époque actuelle, dans le gouvernement de Kostroma; — celui des Mordves dans le bassin de l'Oka (aujourd'hui plus loin à l'Est), voisinant au nord avec le pays des Muroma, sur la Kljazma, et celui des Meria entre la Volga et la Kljazma, près des lacs

' Le passage de Jordanis est le suivant {Get. 116, 117): «Habebat si quidem quos domuerat Golthescytha, Thiudos, Inaunxis, Vasinabroncas, Merens, Mordens, Imniscaris, Rogas, Tadzans, Athaul, Navego, Bubegenas, Coldas ». En ce qui concerne la littérature consacrée à l'interprétation de ce passage de Jordanis, je me borne à citer MuUenhoff, Deutsche AUertumshunde, II, 74; Th. Grienberger, Zeitschr. f. d. AU., 1895, 154 ; et J. Mikkola, Finn.-ugr. Forschungen, XV, pp. 56, et suiv.

* Voir Miklosich, EtymoJogisches WôHerbuch, p. 357. Ce terme désignait originellement dans la bouche des Slaves un étranger (en tchèque cuzf, en russe HyHvoii, en vieux slave êtuzdî). Les Russes appellent encore plusieurs familles finnoises des «Tchoudes».

de Rostov et de Klestin, et au sud avec le pays des Mescera^ plus tard disparus ^

Partout où les Slaves, au cours de leur marche vers l'Est, se sont trouvés en relations avec ces diverses tribus finnoises, celles-ci ou se sont retirées ou bien ont fait montre d'une grande passivité; si elles ont aussi parfois accepté le combat, ce n'a été que de manière incontestablement passive et en perdant sans cesse du terrain au profit des Slaves. Tacite notait déjà la pénurie d'armes des Finnois, et la caractéristique donnée par Jordanis, « Finni mitissimi » 2, était significative. Leui' infériorité provenait aussi de la rareté de leiu's agglomérations et de leur manque absolu de toute concentration tant soit peut forte: les Slaves, par contre, avaient un arrière soutenu par des bases russo-varègues solidement organisées.

Il n'est qu'une seule peuplade finnoise qui ait prononcé une offensive importante, et qui ait infligé aux Slaves de lourdes pertes. Ce sont les Magyars, dont les qualités belliqueuses étaient peut-être dues à ce qu'ils avaient subi antérieurement une forte influence turcotatare. Les Magyars sont les parents les plus proches des Ostiaks et des Vogouls sur l'Ob : ils se sont séparés de ceux-ci, attirés par le Sud, vers le VI^ ou le Vil® siècle, puis, au début du IX® siècle, sont réapparus quelque part sur le Don, au voisinage des Khazars, dans la région dite Lebedja. De là, vers 860, ils ont passé dans la Moldavie méridionale (dans la région dite Atelkuzu) et ensuite, après avoir fait plusieurs incursions dans les Balkans et en Pannonie, ils se sont fixés définitivement, vers 896, dans la plaine de Hongrie, où ils étaient arrivés par les cols soit de Test, soit du nord des Carpathes. La suite de leur histoire est liée à ceUe des Slaves de l'Ouest et du Sud.

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