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IV. Les Lituaniens

Les Lituaniens ont toujours eu leur résidence, depuis les temps les plus reculés, sur la Mer Baltique. Les rapports de leur langue avec celles des autres peuples indo-européens, la nomenclature toponymique de leur pays et tout ce que l'histoire nous apprend à leur sujet semblent

' On identifie généralement les Mescera avec les Buiias (Bourtases) des sources orientales. 11 en existe assez de traces dans le bassin de TOka, dans la nomenclature toponymique, par exemple aux environs de Rjazan'.

* Jordanis, Get., 111, 23.

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confirmer l'antiquité de leur présence dans cette région. La proximité linguistique de leur parler et du slave commun ne permet pas de douter, d'autre part, qu'ils se soient trouvés pendant un long temps dans les relations les plus étroites avec les Slaves, et l'existence d'une unité lituano-slave, à une époque où d'autres peuples indo-européens étaient déjà séparés et indépendants, peut être aussi considérée comme presque certaine, malgré les doutes émis à ce sujet par M. A. Meillet ^ S'il n'y a pas eu d'unité absolue, du moins y a-t-il eu nécessairement un contact assez intime et prolongé avec les Slaves pour que le lituanien et le slave aient formé comme deux dialectes d'une seule région lituano-slave et que les deux peuples se soient réciproquement compris sans effort. On ne saurait fixer la date de la dislocation de cette unité. L'adoption par le slave de l'iranien churu «coq» (slave kurû), qui manque au lituanien, ou l'adoption de la dénomination finnoise du cuivre par le lituanien {vâtias, prussien vargien, letton rars), alors que le slave a son terme propre mèdîf ont fait supposer qu'à l'arrivée des Scythes dans la Eussie méridionale et même plus tôt, au début de l'âge du bronze, au commencement du 11^ millénaire avant notre ère, les deux peuples étaient déjà séparés ^. Mais ces données ne sauraient suffire à fixer la date de la séparation, et l'on ne peut aujourd'hui que se borner à constater que la séparation existait à l'aube même de notre ère, et qu'à côté d'une Slavie il y avait aussi une Lituanie, ces deux domaines étant déjà indépendants l'un de l'autre.

On ne saurait non plus donner une réponse précise à la question de savoir oîi s'est formée la frontière originelle entre les deux peuples. Le territoire actuel de la Lituanie et de la Lettonie est séparé des Allemands, des Russes et des Finnois par une ligne qui va de la mer, près de l'embouchure du Memel, par Goldap, Suvalki, Grodno. Druzgeniki sur le Niémen, Yilno, Dvinsk, Ljucin, jusqu'au lac de Pskov, puis par Yalk, remontant vers la mer, jusqu'au golfe de Riga ^. Ce territoire est petit par rapport à celui qu'occupent aujourd'hui les Germains voisins ou les Slaves, et le nombre de ses habitants n'est pas grand non plus;

* A. Meillet, Les dialectes indo-européens, Paris 1908, p. 48.

« Hahn, Eulturpflanzen und Haustiere (6e éd. p. 324); Krek, Einleitung in die slavische Literaturgeschichte (Graz, 1887, p 216j.

3 F. Tetzner (Globus, 1897, LXXI, 381); J. Rozwadowski {Materiaiy i prace kum. jçz., 1901, 1); A. Bielenstein, Atlas der ethnol. Géographie des heiit. und prâh. Lettenlandes, Petersburg, 1892; L. Niederle, La race slave, trad. Louis Léger, p. 21.

les statistiques de 1905 ont évalué le nombre des Lituaniens et des Lettons en Russie à plus de 3 millions, mais, à en juger par le domaine qu'il occupait originellement, le peuple letto-lituanien a eu autrefois une importance plus considérable. Ce domaine s'étendait jadis à l'Ouest jusqu'à la Vistule (où se trouvaient les Prussiens lituaniens), au Kord jusqu'au golfe de Finlande avant l'arrivée des Finnois \ et la frontière qui le séparait, à l'intérieur, des régions slave et finnoise était sensiblement plus avancée qu'à l'époque présente. En 1897, Kocubinskij a, cherché à délimiter, d'après la nomenclature toponymique actuelle de la Russie Blanche, le territoire de la Lituanie préhistorique 2. Cet essai n'est pas sans défauts, et l'auteur ne connaissait sans doute qu'insuffisamment le vieux lituanien pour résoudre un problème aussi difficile. On ne saurait d'ailleurs oublier non plus que d'autres philologues modernes vont jusqu'à chercher dans les bassins du ISTiémen et de la Dvina une nomenclature celtique, et que A. A. èachmatov considérait comme celtiques jusqu'aux principaux noms de lieux autrefois considérés comme lituaniens, par exemple les noms du Niémen et de la Vilija ^. Cependant il est hors de doute que le pays qu'on appelle aujourd'hui Russie Blanche a été originellement en grande partie lituanien, que les anciens Lituaniens atteignaient jusqu'à la Podlasie (Lomza), jusqu'à la partie septentrionale du bassin du Pripet, jusqu'à la partie supérieure du bassin de la Berezina, et que, sur la Dvina, ils allaient jadis si loin vers l'Est * qu'ils avaient, quelque part à proximité du gouvernement de Moscou, des relations avec les Finnois centraux, relations confirmées d'ailleurs par de nombreuses relations linguistiques entre le lituanien et les parlers finnois de la Yolga. Quelques archéologues tiennent même le fameux cimetière de Ljada, près de Tambov, pour un monument de la civilisation lituanienne, ce qui me semble bien douteux. Mais, d'autre part, il est siir qu'une peuplade d'origine lituanienne, les Goliades, résidait encore au Xn® siècle sur la rivière Porotva, dans le gouvernement de Moscou, où elle représentait évidemment les restes d'une population originelle lituanienne ; on sait aussi qu'il existait encore au XIII® siècle des colonies lituaniennes auprès des sources de la Dvina, de la Volga,

• Voir plus haut, p. 181.

^ A. Kocubinskij, «La Lituanie préhistorique» (JK. M. H. II., 1897, 1, 60). ^ Voir plus haut, p. 181. Il y a des philologues qui expliquent le nom Niémen encore autrement, par exemple par le finnois fainsi A. Pogodin). ■* Voir I. F. Karskij, Bi.TOpyccbi, I, pp. 45, 63 (Varsovie, 1903).

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sur la Yazuza et dans une partie des gouvernements de Tver et de Moscou ^. Ces vestiges dispersés marquent l'effort difficile qu'a dû fournir la colonisation slave pour pénétrer, comme un coin, dans cette zone lituanienne et la séparer des Finnois de la Volga.

Les Lituaniens figurent pour la première fois dans l'histoire sous le nom d'Ostiens ('QcTTiaîoi) de Pythée 2, étant admis préalablement que les Âestii de la Germanie de Tacite (45) étaient aussi des Lituaniens et que leur nom ne s'est transmis que plus tard aux Finnois, à l'arrivée de ceux-ci sur le golfe de Finlande. Telle est l'interprétation habituelle, mais qui ne s'impose pas ^ Dans la Sarmatie de Ptolémée ^, un grand nombre de noms sont appliqués au littoral de la mer Baltique; il j figure aussi, certainement, plusieurs noms de tribus lituaniennes. Mais on ne saurait identifier précisément ces diverses tribus, à l'exception toutefois de deux d'entre elles: TaXîvbai et Xouèivoi'. Le premier nom est identique au russe Goljad' (roaa;];b) et au nom de la région dite Galindia, que mentionnent des documents historiques postérieurs en Prusse orientale, dans le pays de Mazures. L'autre nom est celui de la région dite Sudavia, indiquée comme se trouvant dans le voisinage de Galindia, dans la direction de Suvalki, Peut-être même les BopoûaKoi, situés par erreur par Ptolémée loin dans l'intérieur, de la Sarmatie, sont des Borusci Lituaniens (la Prusse: Borussia). Par contre, les OiiéXiai ne sont pas des Lituaniens, en dépit des efforts de Mlillenhoff pour établir le contraire en invoquant une transcription du nom slave de Lit va: ce sont en réalité des Vélètes slaves ^.

Après Ptolémée, il s'écoule un long laps de temps où tous renseignements nous font défaut sur la Lituanie. Ce ne sont que les chroniques russes et, en premier lieu, les plus anciennes, celles de Xovgorod-Kiev, qui nous donnent le tableau de la Lituanie, telle que la connaissaient les Russes du X^ et du XP siècles. A cette époque,

* Les Goliades figurent dans les plus anciennes chroniques russes (Lavr., Ipat.) vers 1058 et 1146. Voir aussi Sobolevskij (Bulletin de l'Acad. imp. des se. de Saint-Pétersbourg, 1911, 1051). Une partie des Goliades a poussé plus tard vers l'Ouest, probablement sous la pression slave, jusqu'en Prusse (Galindia).

* Steph. Byz. : 'QoTiûJve';.

^ A cette époque le nom de Aesti s'est confondu avec le germanique Osti (Alfred), Ostland, «gens de l'est, région de l'est». ^ Ptolémée, III, 5, 9, 10.

" Voir p. 148.

les Prussiens étaient déjà sur la mer des Varègues, à l'est de la Vistule inférieure et de la Drvçca; vers l'est se trouvait la Litva (Lituanie) proprement dite ; au nord de cette Lituanie et à l'ouest de Polock, Zimëgola ; puis sur la rive droite de la Dvina, Lètgola ; au sud du golfe de Eiga, sur la mer, Kors; et enfin, quelque part dans une région mal déterminée, la tribu dite Norova ou Noroma, Neroma ^ Nous avons mentionné déjà la famille dite Goljad', sur la rivière Porotva, séparée du reste des Lituaniens par l'avance de la colonisation russe.

Les époques suivantes ont provoqué d'autres mouvements et des cliangements de noms. Les Prussiens ont commencé à disparaître à partir du XIII^ siècle, après avoir été définitivement soumis en 1283. La langue prussienne végétait encore au XVI^ siècle, mais en 1684, au témoignage de Hartknoch, il n'y avait plus de village où l'on comprît le prussien. La Lituanie s'est divisée en Haute-Lituanie (sur le Niémen et la Vilija), dite Auksztota et en Basse-Lituanie, à l'ouest de Niewiaz, Zemoity (en polonais Zmnd;é). Quant à Galindia et Sudavia, en Prusse orientale, je les ai mentionnées déjà plus haut.

La dernière tribu lituanienne de quelque importance est celle des latvings (en russe iÎTBflni, en polonais Jadzwing). Elle apparaît à partir du Xni^ siècle; sans doute figure-t-elle déjà dans la Chronique de Kiev, à propos de sa lutte avec Vladimir en 983, mais l'habitat n'en est fixé que par les annales postérieures du XIII^ siècle, à savoir au delà de la Narew et la Bobra, dans la région des lacs prussiens, où elle n'est arrivée peut-être que peu auparavant d'un habitat antérieur situé plus à l'Est 2. Elle résidait donc dans la région dite Podlasie, et les Podlasiens polonais et russes d'aujourd'hui (les Pollexiani des chroniques polonaises) seraient en partie des descendants des latvings. Drohicin, sur le Bug, n'était point leur siège, comme on l'a d'abord supposé; il n'existe pas, pour autant que je sache, de raisons historiques l'établissant, et les trouvailles archéologiques des environs de Drohicin accusent un caractère slave et non pas lituanien.

* Chi-onique dite de Nestor, éd. L. Léger, pp. 2, 8. ' Barsov, OMepKU ..... pp. -iO, 234.

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