L'empire des Antes
Ce que nous savons des Slaves de l'Est avant l'ère chrétienne n'est que peu de chose. Sans doute leur langue atteste-t-elle des relations étroites avec plusieurs peuples voisins \ mais elle ne nous laisse pas voir ce qu'étaient ces relations. ]\I. Peisker, il est vrai, partant de ces relations linguistiques et aussi de ses réflexions personnelles sur le caractère de l'habitat et de la vie sociale de divers peuples, a cru pouvoir construire sa théorie de l'asservissement cruel auquel les Slaves auraient été alternativement soumis, à l'époque préhistorique, soit par des envahisseurs germaniques, soit par des envahisseurs turco-tatars (d'après lui, les Scythes). Mais M. Peisker ne fonde cette théorie que sur un petit nombre d'hypothèses, tantôt non démontrées et tantôt reconnues inexactes, et qui n'autorisent pas à coup sûr une conclusion de cette envergure. Si même l'on admet de temps à autre des ruées étrangères contre les Slaves, et cela bien qu'il n'y ait pas non plus de données suffisantes pour l'établir, il n'en sera pas démontré pour cela que ces ruées ont été suivies d'une oppression rigoureuse et durable, telle que la suppose M. Peisker.
Cette supposition ne s'accorde d'ailleurs aucunement avec ce qu'on entrevoit de la destinée des Slaves avant l'ère chrétienne. L'histoire écrite se borne à rappeler que la marche de Darius à travers la Scythie en 513-512 n'est pas restée sans effet sur les Slaves, car, d'après Hérodote, non seulement les Scythes, mais aussi les Neuriens slaves auraient reculé vers le Nord 2. La marche des Bastarnes et des Skires, du cours inférieur de la Vistule vers l'embouchure du Dnieper, au
* Voir plus haut, pp. 172, 173, 176, 182. ■'' Hérodote, IV, 105, 125.
IV^ OU au in^ sièele avant Jésus-Christ, dut sans doute avoir un effet analogue ^ Ce sont ces deux événements seulement qui ont pu provoquer des mouvements de quelque importance de toute la masse des Slaves de l'Est ou plutôt de certaines portions de cette masse. Une partie de l'expansion slave, dont les grands résultats nous apparaissent, dans toutes les directions, à partir du YI® siècle, peut être certainement placée dès avant l'ère chrétienne. Que cette expansion ne se soit pas réalisée sans luttes avec les occupants antérieurs, cela est de toute vraisemblance, mais, de fait, nous n'en savons rien.
L'histoire des Slaves de l'Est ne devient plus claire qu'au lY^ siècle après Jésus-Christ et au cours des siècles suivants. A cette époque, les Slaves de l'Est figurent dans les sources latines et grecques sous le nom d'Antes (Ante.% Anti, Antae^ "Avieç, "AvTai), un nom dont l'origine, la signification et l'histoire demeurent jusqu'à ce moment l'un des problèmes difficiles que pose l'histoire ancienne des Slaves.
Que ces Antes slaves fussent là dès le IV^ siècle, c'est ce qu'attestent et la mention d'une région dite Aniliaih (c'est-à-dire la région des Antes) dans la tradition lombarde ^ et la tradition de Jordanis portant que Yinithar, roi des Gots, a attaqué les Antes en 376 et massacré, à la suite d'une longue lutte, leur roi Boz avec ses fils et 70 chefs 3. Au YI^ siècle, les données les concernant sont déjà plus précises. Jordanis les appelle la seconde et la plus grande et la plus vaillante des peuplades vénètes (à côté des Slaves proprements dits), et il les situe / entre le Dniester et le Dnieper^. Prokopios, à la même époque, les place à l'est du Dnieper, loin de la mer d'Azov, en ajoutant qu'ils comprenaient un grand nombre de tribus 5. Cependant, étant donné qu'ils faisaient de constantes incursions au delà du cours inférieur du Danube, il est évident que leur centre se trouvait quelque part plus à l'Ouest, sui" le Dniester ^. De là ils venaient jusqu'au Danube et dans les Balkans, jetant le trouble dans l'empire, puis s'en retournaient chez eux, puis revenaient encore. Les empereurs Justinien et Justin avaient
' Voir plus haut, p. 28.
* Paul Diacon, I, 13 {Anthab), Origo gentis Lang., 2, 3 (Ânthaib). ' Jordanis, Get, 246.
* Jordanis, Get., 34, 35. Voir le passage cité plus haut à la p. 47. ^ Prokopios, IV, 4 : Kai aùtôiv [OÙToupYOÛpujv] KaOûirepQev éç poppâv âveiaov
ë9vri TÔ 'AvTÛJV àyLexpa ïbpuvTai ^ Voir plus loin, p. 192.