‹ Manuel de l'antiquité slaveChapitre 33 sur 46 · AVANT L'AKKIVÉE DES EUSSES SCANDINAVES · texte numérisé non relu

AVANT L'AKKIVÉE DES EUSSES SCANDINAVES

joint à leur titre celui à'Anticus en souvenir de leurs victoires sur les Antes.

Quanfl les Awars apparurent dans la Russie méridionale, ils durent naturellement se heurter aux Antes qui, d'ailleurs, ne surent pas leur faire face et subirent l'invasion de leur territoire. Il en résulta une grande hostilité entre les deux peuplades, et, lorsque les Awars furent partis pour la Hongrie, les Antes s'unirent contre eux aux Romains, et cela jusqu'à l'an 602, où le khakan des Awars, pour se venger, envoya en Bessarabie une expédition particulière commandée par Apsich et chargée de la mission d'exterminer les Antes ^ On ne trouve nulle part de mention relatant le résultat de cette expédition; mais, à partir de cette époque, les Antes disparaissent tout à coup définitivement de l'histoire byzantine. On ignore ce qu'ils sont devenus, et l'on en est réduit à des hypothèses: les uns croient à leur extermination par les Awars; d'autres supposent qu'ils ont émigré dans les Balkans (Stojan Novakovic voyait en eux les ancêtres des Bulgares slaves); d'autres enfin estiment qu'ils ont dû reculer dans l'intérieur de la Russie, jusqu'au pays où sont signalés plus tard les Viatitches^,

On ne saurait parler de l'extermination totale des Antes par l'armée d'Apsich. Les Antes, à en juger par toutes les mentions anciennes, étaient trop grands et trop forts pour que cela fût possible, sans qu'au moins les sources grecques l'eussent enregistré. Il n'existe non plus d'ailleurs aucun indice du départ des Antes dans les Balkans. Il ne reste donc plus qu'à supposer que les Antes, quoique vaincus et écrasés, sont demeurés dans leur habitat, le silence des sources grecques s'expliquant soit par le fait que le Danube a cessé d'être, dès le début du VII^ siècle, la frontière de l'empire romain, et que la situation au delà du Danube a perdu pour les Grecs son importance antérieure^ soit par les conséquences durables que n'ont pas pu manquer d'avoir pour le vieil empire des Antes les attaques des Awars suivies de celles des Khazars^.

Le peuple des Antes ou plutôt le groupe des Antes se composait d'un grand nombre de tribus parentes de la Russie du Sud,

* Theoph. Simokattes VIII, 5 ; Theophanes, année 602. '^ Hilferding, Ilovajskij, Pervolf et, récemment, Westberg rattachent le russe Vjat-ic au nom même des Antes.

^ Voir plus haut, p. 178.

réunies sous le gouvernement d'une seule tribu, celle des Antes, ou d'une seule dynastie, qui était représentée en 376 par Boz et ses fils. Ce n'était donc pas un peuple particulier, petit-russien ou ukrainien, comme le voudraient plusieurs théories récentes : il n'existait pas encore de peuple ukrainien entre le IV® et le IX® siècles. Ce n'étaient que quelques tribus du Sud se distinguant peu de celles du Nord par leur parler, mais rassemblées dans une unité politique provisoire. Je suppose que l'invasion des Awars et des Khazars a précisément mis fin à cet état de choses. Cet ensemble, perdant sa force centrale, s'est disloqué à nouveau en tribus qui sont tombées partie sous le joug des Awars, partie sous le joug des Khazars*, et les Antes ont cessé d'exister pour les Grecs byzantins. Cette dissolution a persisté jusqu'au moment d'un nouveau rassemblement par les Russes de Kiev. Cet ancien empire des Antes, à mon avis, ne doit être confondu ni avec toute la Russie slave (c'est l'avis de M. Pogodin et de èachmatov), ni avec la nouvelle Russie de Kiev (selon l'opinion de M. Hrusevskyj): il ne faut voir en lui qu'une organisation politique des tribus du Sud, antérieure à la Russie de Kiev.

Nous ignorons jusqu'à l'étendue de cet empire. Mais il semble sûr que la tribu qui a formé l'unité des Antes et la dirigeait avait sou siège à l'ouest de la Russie, entre le Dniester supérieur et le Dnieper, et que le centre des Antes se trouvait justement en Volynie et dans le pays de Kiev. L'ancienne tradition slave conservée par Mas'iidî, suivant laquelle les habitants de la Yolynie avaient jadis une suprématie sur les Slaves 2, se trouve par là même confirmée. Au reste l'attaque principale des Awars était dirigée précisément vers cette région, contre les Doulêbes ^.

A l'est du Dnieper cependant, le nom de Vantît, VnntU^ qui figure dans les sources arabes et khazares du X® siècle^, n'est pas à identifier à celui des Antes, contrairement à ce que j'ai moi-même cru autrefois: c'est du nom des Viatitches russes qu'il faut le rapprocher^.

• Chronique de Kiev, années 852, 859, 884. 2 Harkavi, CKasaniH . . . ., p. 135.

^ Voir plus loin, p. 214.

* Dans Kardîzî, Rosteh et dans le Géographe perse anonyme qui ont emprunté cette mention au livre d'Ahmed al Dzeihanî.

^ La forme ancienne du nom des Viatitches était VçHô (racine vft-).

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H. Les invasions des Gots, des Aivars et des Khazars.

L'histoire ancienne des Slaves de l'Est, avant la formation de la Russie proprement dite, ne se limite pas à ce qui vient d'être dit sur l'origine, le développement et la disparition de l'empire des Antes. Deux grands événements encore, qui ont été indiqués déjà^, se rapportent à cette histoire, à savoir les deux grandes invasions, d'abord des Gots venant de la Germanie, puis des Awars et des Khazars venant du Sud-Est. Ces deux événements valent d'être examinés à part.

Le puissant peuple germain des Gots, dénommé eu germanique septentrional Gut) avait passé, suivant la tradition, de la péninsule Scandinave sur les côtes de la Germanie orientale. On ne sait exactement à quelle époque cette migration s'était produite : uue indication de Pythée, citée par Pline 2, nous porterait à croire que les Gots se trouvaient dans leur nouvel habitat dès le IV^ siècle, mais les archéologues Scandinaves ne placent leur arrivée qu'au III^ ou au 11^ siècle avant notre ère 3. Ils ont d'abord résidé à l'ouest de l'embouchiu'e de la Yistule, mais dès le I^'' et le 11^ siècles après J.-C., ils s'avancent jusqu'à la Vistule moyenne ^, et, ce mouvement se prolongeant sans interruption, ils finissent, par se mettre eu marche vers le Sud-Est. Il semble que la pression des Slaves a dû notablement concoui'ir à cette orientation finale et que le commencement de l'exode des Gots doit être lié au début des guerres marcomanes en 165, alors qu'un grand nombre de tribus germaniques commençaient à se mettre en mouvement sous la pression des « Barbares du ^ord » °.

Le peuple des Gots n'est pas parvenu en entier à sa nouvelle destination. Les Yisigots s'en sont détachés quelque part sur le Dniester pour envahir la région du Danube en Dacie, où ils se sont heurtés aux armées de Caracalla en 214; leur première attaque dans les Balkans a eu lieu en 238. Les Ostrogots, cependant, ont poursuivi leur marche vers l'Orient et, après avoir traversé une rivière «immense», ils ont pénétré dans un pays fécond, riche en eaux, et qu'on appelait Oium.

^ Voir plus haut, pp. 178, 191.

« Pline, N. H., 37, 35.

^ Voir Almgren, Mannus, VIII, 290; Ko&trzewski, Ostgerm. Kultur, 230.

* Ptolémée, III, 5, 8; Tacite, Germania, -ii.

* Jul. Capitoliuus, Vita Marci, 22. Voir plus haut, p. 51.

C'est là qu'ils se sont fixés en s'étendant progressivement jusqu'aux bords de la Mer Noire et jusqu'au Don. C'est sur le Don qu'ils se sont rencontrés avec les Spaliens, tribu d'origine probablement turco-tatare ^ On ignore où se trouvait le pays d'Oium et quelle est la signification de ce nom dont la forme est peut-être corrompue. La localisation du nouvel habitat des Gots est, d'ailleurs, depuis longtemps l'objet de controverses nombreuses. Cet habitat doit être placé à coup sûr dans la région du Dnieper, et il n'est pas impossible que la ville gote appelée dans la Hervararsaga Danparstadir ne soit autre que le centre des Gots sur le Dnieper, sur un lieu élevé dans les environs de Kiev 2. Sur ces terres nouvelles la puissance des Gots s'est rapidement développée, de telle sorte que leur empire comprenait non seulement toutes les tribus slaves de la région, mais sans doute aussi diverses tribus finnoises et lituaniennes, cet épanouissement n'impliquant pas au reste qu'il faille prendre à la lettre les indications évidemment exagérées de Jordanis sur les succès du roi Hermanarich ^.

Mais l'époque d'Hermanarich, qui a marqué l'apogée de la puissance des Gots, n'a fait que précéder l'écroulement total amené par l'attaque des Huns en 375. La domination des Huns a écarté celle des Gots, sans que pourtant ceux-ci partissent tous pour les Balkans : des éléments en ont continué à résider avec les restes des Hérules, sur les bords de la Mer î^oire, notamment en Crimée et sur la côte de la mer d'Azov, où ils étaient connus, à l'époque byzantine, sous le nom de Gotogrecs, Dagotènes^ Eudusianes, Tetraxites et Rosomones. On en trouvait encore quelques familles survivantes, en Crimée, au XVI® siècle'^.

L'époque de la domination des Gots se distingue par l'influence considérable qu'a exercée leur civilisation non seulement sur les Slaves de l'Est, mais aussi sur les autres Slaves. Le slave commun porte

^ Jordanis a conservé la tradition de cette marche {Get., 27-28). On trouve un certain nombre d'autres traditions relatives au nouvel liabitat des Gots et à leurs luttes avec les Huns dans Tancienne légende dite Hervararsaga, dont la rédaction conservée est du XlIIe siècle.

* Une littérature considérable a été consacrée à Danparstadir et aux autres noms figurant dans l'Hervararsaga : voir Hrusevskyj, Kies. Pycb, I, p. 462.

^ Jordanis, Get., 116-120; voir plus haut, p.. 000.- :--

* Voir les études suivantes : F. Braun, « Les Gots de la Mer Noire (3aniiCKii HMH. AKa^., 1874) ; F. Braun, Die letzten Schicksale der Krimgoten, Petersburg, 1890 ; W. Tomaschek, Die Goten in Tatirien, Wien, 1881 ; R. Lœwe, Die Beste der Germaneti am Schwarzen Meere (Halle, 1896).

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l'empreinte de cette civilisation dans quantité de mots d'emprunt désignant le vêtement, le logement, l'élevage du bétail et particulièrement les choses militaires, ainsi : les mots mecï, sUmû^ chorpgy, bradi/, plûkû, kûnezï, tous d'origine gote. Quand bien même les Slaves n'auraient pas emprunté l'objet en même temps que le terme le désignant, quand bien même ils auraient possédé déjà une partie de ces objets dans leur culture indigène et n'auraient fait qu'emprunter pour les désigner des mots nouveaux, ce n'en serait pas moins là l'indice d'une influence proche et forte des Gots. L'archéologie, du reste, témoigne par ailleurs que les Gots ont aidé, pourvus d'une bonne technique et guidés par les motifs byzantins et orientaux, à créer dans les ateliers grecs de la Mer Noire un style artistique particulier qui a pénétré jusque dans les régions slaves, et surtout dans le pays de Kiev. Les sépultures gotes du VI^ et du VU® siècles, découvertes aux environs de Gourzouf, en Crimée, en fournissent la preuve la meilleure ^

Cette influence des Gots sur les Slaves vaut donc d'être mise en valeur, mais on ne saurait oublier que, si elle ne s'est exercée visiblement qu'aux III« et IV® siècles, pendant la période où les Gots dominaient la région du Dnieper, elle n'en devait pas moins remonter déjà à l'époque antérieure où ils étaient sur la Yistule. Aussi bien les Gots n'ont pas cessé plus tard non plus d'exercer leur influence, par la Baltique, sur les Lituaniens et sur les Finnois et, par l'intermédiaire de ceux-ci, sur les Slaves. Le nom de Gud, Gudai, donné par les Lettons de la Lituanie aux Blancs Russiens, l'atteste entre d'autres témoignages.

La domination des Huns sur les Slaves n'a pas été de longue durée; on ne dispose, en ce qui la concerne, d'aucune donnée. Par contre l'oppression et l'influence des Awars, qui leur ont succédé, ont été plus fortes. Nous avons déjà vu que les Awars, avant 550, ont vaincu les Antes, qu'ils les ont attaqués fréquemment par la suite et qu'en 602 le khakan a même organisé une grande expédition pour les exterminer. On n'a pas de renseignements positifs sur le sort de cette expédition 2, mais l'on peut supposer qu'à ce moment la fédération des Antes s'est probablement écroulée pour céder la place à la domination des Awars qui était dure et cruelle. La tradition russe la plus ancienne

» N. Rëpnikov, Hsb. apx. Kom., XIX (1906), 1. * Voir plus haut, p. 19L

en rappelle encore le souvenir, plusieurs siècles après, dans les mots que le chroniqueur de Kiev a inscrits au début de sa chronique : « Ces Obres (Awars) firent la guerre aux Slaves, vainquirent les Doulêbes qui sont de race slave, et ils firent violence à leurs femmes. » ^

Cette mention témoigne en même temps que l'offensive des A"VTars s'était concentrée en Yolynie (contre les Doulêbes), où se trouvait le centre de la fédération des Antes. Là les Awars ont dû rester quelque temps maîtres des Slaves russes et peut-être aussi des Polonais.

Mais, au total, la domination des Awars ne fut pas très longue, et l'on peut en placer la chute, en Orient du moins, à l'époque des défaites qui ébranlèrent la puissance des Awars de différents côtés en même temps : défaite du côté des Tchèques et des Slovènes par l'intervention de Samo en 623, défaite devant Constantinople en,626, révolte des Serbes et Croates survenue peu après, et enfin intervention de Kuvrat le Bulgare durant les années b35-641 -. Aucun document n'atteste que la domination des Awars se soit maintenue dans la Kussie méridionale au cours des Yll® et VIII^ siècles. La tradition de la Chronique s'oppose même à cette hypothèse, car elle rappelle l'extermination complète des Awars comme un châtiment de Dieu. La puissance des Awars a été probablement détruite par une révolte des Slaves, mais, semble-t-il avec l'aide des Khazars. Que les Khazars aient contribué à la disparition des Awars, cela est d'autant plus vraisemblable qu'ils avaient déjà jeté le trouble dans la Russie méridionale lors du règne de Kuvrat, causant même la retraite du fils de celui-ci, Asparuch, jusqu'au Danube, entre 667 et 679 ^. C'est à cet ensemble de mouvements que se rattachent probablement et l'écrasement des A^vars et la soumission d'un grand nombre de tribus slaves par les Khazars, soumission qui devait se prolonger jusqu'au IX^ siècle, jusqu'à ce que les Khazars eussent été successivement écartés par divers princes russes. Les tribus russes intéressées furent celles des Yiatitches, des Eadimitches, des Sêvériens et des Polianes *. La domination des Khazars fut d'ailleurs mesurée, et elle n'arrêta pas la marche des Slaves vers l'Est. K'ous lisons même dans

^ Chronique dite de 2\est07; trad. Louis Léger, p. 8.

* Voir plus haut, p. 65.

' Voir plus haut, p. 100.

* Chronique, Lavr., années 859, 885. Les Yiatitches ne furent délivrés que par Svjatoslav en 965-966.

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Mas'ûdî que Farinée et les serviteurs du roi des Khazars étaient recrutés parmis les Slaves et les Russes ^

C'est à cette époque de la domination des Awars et des Khazars qu'il faut sans doute rapporter les principales influences réciproques qu'on a constatées entre les Slaves et les Turco-Tatars. Mais le résultat le plus important de cette domination fut la destruction de l'ancienne unité des Antes qui avait été justement due aux attaques antérieures des Awars et des Khazars. A cette unité succéda comme un éparpillement de tribus slaves soumises à un joug étranger, toutes tribus payant leur contribution aux vainqueurs venus d'Asie, mais avec cela, cultivant leurs champs en paix et sans luttes, soignant leurs ruches et gardant leurs troupeaux. A d'autres étrangers, cette fois, à des étrangers venus du Nord était échue la tâche de réaliser une nouvelle union, point de départ d'une période nouvelle de l'histoire des Slaves.

* Harkavi, CnasaHia ..... 130.

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