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Chapitre XEK

Les Russes de Scandînayie.

Deux siècles après la destruction de la fédération des Antes par les Awars et les Khazars, et alors que ces derniers dominaient encore un grand nombre de tribus slaves au Sud et à l'Est, une nouvelle formation commençait à se développer sur le Dnieper. C'est à elle qu'il devait incomber de réunir tout l'Orient slave en un seul corps d'État, en une unité nationale à laquelle elle donnerait son nom. L'initiative de cette formation venait des Russes du Kord.

L'événement nous en est connu grâce aux traditions conservées par l'annaliste de Kiev au début de sa Chronique. Les mentions s'y rapportant figurent dans trois passages différents: en 6360 (852). en 6367 (859) et en 6370 (862). La première mention rappelle l'attaque de Constantin ople par les Russes sous l'empereur Michel et porte en outre que «depuis ce temps-là, le pays a commencé à être appelé russe». Le seconde mention rappelle l'arrivée de Yarègues d'outre-mer: il est raconté comment ils soumirent les tribus finnoises (les Tchoudes, les Mériens et les Yes) et les tribus des Slaves septentrionaux (les Slovènes, les Krivitches). La troisième mention enfin concerne les circonstances dans lesquelles les Russes -Yarègues s'établirent dans les pays slaves:

« L'an 6360 (852), dans la quinzième indiction, à l'avènement de l'empereur Michel, on commença à nommer la terre russe. Nous savons cela, parce que c'est sous cet empereur que la Russie attaqua Constantinople, comme l'écrivent les annales grecques.

« 6367 (859). Les Yarègues d'outre-mer se firent payer tribut par les Tchoudes et les Slaves, par les Mériens, les Yes et les Krivitches.

« 6368, 6369, 6370 (860-862). Ils chassèrent les Yarègues au delà de la mer et ne leur payèrent plus tribut, et ils se mirent à se gou-

verner eux-mêmes, et il n'y avait plus de justice chez eux : les familles se disputaient contre les familles et il y avait des discordes, et ils se faisaient la guerre entre eux. Alors ils se dirent : « Cherchons un prince qui règne sur nous et nous juge suivant le droit». Et ils allèrent au delà de la mer des Yarègues chez les Russes; car ces Yarègues s'appellaient Russes ; d'autres s'appellent Suédois, d'autres Kormands, d'autres Angles, d'autres Gots. Ceux-là s'appelaient ainsi. Or les Tchoudes, les Slaves, les Krivitches, les Yes' dirent aux Russes : « Notre pays est grand et riche; mais il n'y a point d'ordre parmi nous; venez donc nous régir et nous gouverner». Et trois frères se réunirent avec leurs familles et emmenèrent avec eux tous les Russes. Ils allèrent d'abord chez les Slaves, bâtirent la ville de Ladoga, et Rurik l'aîné s'établit à Ladoga, le second Sinéous sur les bords du Lac Blanc et le troisième Trouvor à Izborsk. C'est de ces Yarègues que les îTovgorodiens ont été appelés Russes et aujourd'hui les Xovgorodiens appartiennent à la race varègue, et ils étaient d'abord slaves.

« Au bout de deux ans moururent Sinéous et son frère Trouvor et Rurik s'empara de tout le pays ; il s'avança jusqu'à l'Ilmen, fortifia une petite ville sur le Yolkhov et l'appela Xovogorod; il s'y établit comme prince et partagea entre ses compagnons les terres et les villes, donnant à celui-ci Polotsk, à celui-là Rostov, à un troisième Bieloozero (le Lac Blanc). Et dans ces villes les Yarègues ne sont que des colons: les premiers habitants à Novogorod étaient les Slaves, à Polotsk les Krivitches, à Rostov les Mériens, à Bieloozero les Yes et à Mourom les Mouromiens : et Rurik commandait à tous ces peuples. Et il y avait chez lui deux hommes qui n'étaient pas de sa race, mais de ses boïars; et ils le quittèrent pour aller à Constantinople ainsi que leur famille: et ils traversèrent le Dnieper et au delà de ce fleuve, ils virent sur une montagne un château ; et ils demandèrent : « Quel est ce château ? » On leur répondit : « Il y avait trois frères K'^i, Schtchek, Ehoriv ; ils ont bâti ce château et sont morts, et nous qui sommes leurs descendants nous restons ici, payant tribut aux Khozares». Or Askold et Dir s'établirent dans cette ville et rassemblèrent un grand nombre de Yarègues et se mirent à commander à la terre des Polianes alors que Rurik commandait à î«[ovogorod. »

Il y a lieu de rappeler encore à ce sujet la mention se rapportant à l'année 63S9 (881):

«Oleg (fils de Kurik) s'établit comme prince à Kie^ et dit: «Cette ville sera la mère des villes russes». Il y avait autour de lui des Slaves, des Varègues et d'autres peuples, et ils s'appelèrent Russes ^ »

Quantité de controverses diverses, dont il est impossible de donner ici l'historique détaillé, se sont engagées dans l'historiographie slave au sujet de l'interprétation exacte de cette relation : s'agit-il là de faits historiques, ou bien en partie d'inventions fantaisistes? — à quelle date faut-il placer l'arrivée des Russes-Varègues ? — et enfin quelle était l'origine ethnique de ce nouvel élément constitutif de l'Etat ? 2.

* Chronique dite de Nestor, trad. Louis Léger, pp. 13, li, 18.

* Je me bornerai à donner de ces controverses un bref aperçu. L'interprétation toute naturelle des mentions de l'annaliste a donné d'abord lieu à la théorie que les Varègues-Russes sont venus de Scandinavie et qu'ils étaient Germains. Cette théorie a été appuyée, du point de vue scientifique, en premier lieu, par G. Bayer {Origines Riissicae, Petr. Ac, 1736) et G. Miller (Origines gentis et nominis Eussorum, Petr., 1749) et, après ces savants, elle a été adoptée par les principaux historiens allemands et slaves (J. Miiller, A. Schlôzer, J. Thunmann, P. Kôppen, L. Georgi, K. Zeuss, N. Karamzin, M. Kacenovskij, P. Safarik). E. Kunik a comme clôturé, en 18M, ce premier état de la question en faveur de la thèse germanique, par son travail intitulé Die Berufung der schwedischen Rodsen (Petersburg, 1844). 11 n'y avait pas jusqu'alors d'adversaires sérieux de cette thèse. L'hypothèse de Georgi suivant laquelle les Russes étaient des Khazars n'avait pas eu plus de succès que celle de Stritter, de Boltin, d'après laquelle ils étaient des Finnois, ni que celle de Tredjakovskij, de Lomonosov, de Venelin, de Moroskin, suivant laquelle ils étaient des Slaves. La question n'a été renouvelée que dans la seconde moitié du XIXe siècle, lorsque Dm. Ilovajskij prit le parti du slavisme des Russes dans ses articles célèbres sur < la prétendue invitation adressée aux Varègues > articles publiés dans le PyccKiîi BtcTHUK-b (1871-1872). Ces articles provoquèrent les répliques des défenseurs de l'origine normande, N. KvaSnin Samarin et M. Pogodin, tandis qu'Ilovajskij résistait à ses contradicteurs avec ténacité (voir la série de ses articles dans le volume PasbiCKania 0 Hana-TÈ Pycii, M., 1876), soutenu qu'il était par la grande œuvre de S. Gedeonov : BapHni 11 Pycb, Cnd., 1876. La lutte a été menée avec une grande ampleur : l'histoire et la philologie slave contemporaines y ont activement participé par des volumes, par des articles, par des critiques. Un grand nombre de savants slaves, comme Ivan Zabëlin, J. Pervolf, N. Pavlov, A. Kotljarevskij, A. Potebnja, G. Chvolson, et parmi les historiens récents surtout Iv. Filevic, M. Hrusevskyj et Dm. Bagalëj, dont les théories sont fort différentes d'ailleurs les unes des autres dans le détail, ont pris position contre la théorie normande et se sont évertués à trouver de nouveaux arguments en faveur de l'origine slave des Russes.

Leurs adversaires, non plus, n'ont pas été inactifs: ils ont défendu avec persévérance leur point de vue et, tout en le défendant, en ont mieux établi la justesse. En même temps une nouvelle théorie dite < gotique > apparaissait, qui

Deux partis se sont opposés âprement l'un à l'autre: l'un voyait dans les Russes une peuplade germanique Scandinave, parente des îs'ormands et l'autre une peuplade slave, des Slaves. La question, d'abord simple, s'est compliquée à force d'avoir été creusée et en raison du nombre considérable de détails qu'elle a soulevés, si bien qu'elle apparaît aujourd'hui comme un ensemble de problèmes litigieux. J'essaierai pourtant de la résumer sommairement, d'en expliquer les problèmes principaux et de formuler la conclusion qui peut être déduite de l'état actuel de nos connaissances.

La question à deux faces: celle de l'authenticité des mentions de l'annaliste, notamment en ce qui concerne l'époque où les Russes ont apparu sur le Ladoga et sur l'Ilmen, invités à venir par les tribus slaves qui y résidaient, — et celle de la nationalité des Russes. Que l'on s'attache à celui-ci ou à celui-là des aspects de ce double problème, les recherches ne sont pas terminées et les conflits moins encore. Les travaux des historiens russes continuaient naguère à s'opposer parfois violemment les uns aux autres.

Quant à la première question, il est hors de doute aujourd'hui que les données de la Chronique ne sont pas toujours exactes ni authentiques, en particulier sur le point de déterminer l'époque à laquelle les Russes ont apparu dans la Russie actuelle. Les antinormanistes, qui ont concentré force attaques contre les années 859 et 862, ont remporté à cet égard des succès considérables. ISTon seulement l'incursion russe de 859 vers la Mer Ivoire n'était pas la première (elle avait été précédée de plusieurs autres incursions) i, mais l'incursion même de 862, présentée comme la seconde, ne marque pas le début de l'établissement des Russes près du lac Ilmen et du lac Ladoga, car ils se trouvaient déjà dans

tenait les Russes pour des descendants des anciens Gots et des Hérules de la Russie méridionale (voir plus haut, p. 194) : ce n'était là en réalité qu'un rameau détaché de l'ancienne théorie normande. Parmi les partisans de cette théorie il faut nommer surtout A. Budilovic et V. Vasilevskij. Quant aux travaux modernes, ils seront signalés plus loin, dans le texte. Un aperçu d'ensemble sur l'évolution de toute la question sera publié dans un appendice spécial à la suite de la IVe partie des Slovanské starozitnosti.

' Un grand nombre d'autres incursions ont suivi celle-ci. Les plus connues sont celles qu'Oleg a faites en 907 et Igor en 9-il contre Constantinople ; elles ont pris fin en 1043. D'autres attaques étaient dirigées contre l'Asie Mineure, la Khazarie, la Bulgarie et même le Tabaristan perse.

ces régions. Le fait d'incursions antérieures à 860 est confirmé par des allusions dans les «Entretiens de Photios», puis dans la tradition de l'expédition contre Amastris en 842, et aussi, dès 839, par le message de l'empereur Théophile à Louis le Pieux, où l'on voit figurer plusieurs Eusses envoyés par le khakan russe; le titre de khakan indique que ces Eusses se trouvaient alors dans Faire de l'influence bulgare ou plutôt de l'influence khazare. Il existe d'ailleurs des allusions plus anciennes encore relatives à l'attaque des Eusses contre Constantinopîe et à leur apparition dans la Eussie méridionale, mais elles ne sont que d'une authenticité douteuse, et il est impossible de s'v fier^. Mais, par contre, plusieiu's soiu-ces arabes sûres attestent que, dès la première moitié du IX® siècle et déjà même au YIII® siècle', les Eusses étaient dans l'Orient une nation bien connue qui habitait près du lac Ladoga et de l'Emen et dans la région des sources du Dnieper et de la Yolga. Ce n'est pas seulement Ibn Khordâdbîh qui les cite comme des commerçants connus entre l'Orient et Byzance, avant 846; c'est encore un grand nombre d'auteiirs comme Istachrî, Khaukal, Balkhî, Mas'ûdî, Ibn Eosteh, Kardîzî et le Géographe perse anonyme, qui tous avaient puisé leurs indications à quelque source antérieure datant de la première moitié du IX^ siècle (Muslîm al Dzarmî?). Tous parlent des Eusses comme d'une peuplade connue, et plusieurs d'entre eux, Ibn Eosteh, Kardîzî, Mas'ûdi, Mu^addesî et plus tard Aufî rappellent qu'ils habitent dans le nord, sur une grande île entourée de marécages, ce qui semble témoigner que leur résidence primitive se trouvait entre le lac Emen

* Tel est, par exemple, le cas des mentions portant que les navires russes ont combattu avec des navires grecs contre les Bulgares en 773 (Theophanes, éd. Boor, I, 691) et que les Russes, en 626, ont attaqué Constantinopîe avec d'autres peuples (Sathas, Synopsis, 108). Tel est aussi le cas des mentions relatives à la tribu Rôs, Hrôs dans la chronique syrienne de 55.5, faite par le rhéteur Zacharius (éd. Ahrens et Kriiger, 253), à la tribu de Rosomono)-um gens dans Jordanis {Get., 129), etc. Voir aussi Marquart, Streifzûge, pp. 356, 363. Les théories tendant à établir la présence ancienne des Russes en les identifiant avec les Gots restés dans la Russie méridionale après avoir été battus par les Huns en 375 (voir plus haut, pp. 194, 200) méritent encore moins de confiance. Les principaux partisans de cette théorie gotique sont A. Budilovic, V. Vasilevskij et J. Marquart (Tpy;tbi Vni-ro apx. ct'fesAa, IV, p. 118; Streifzûge, p. 353). Mais les arguments invoqués sont très faibles, et la moins convaincante des conclusions est celle de Vasilevskij suivant laquelle les anciens Tauroscythes seraient les ancêtres des Russes.

et le lac Ladoga. C'est là que se trouvait en effet le premier centre des Eusses venus de Scandinavie, dès avant le début du IX® siècle. C'était Garâar, Gardarikl, ou bien Austr, Austrîkî des sagas norvégiennes et des inscriptions runiques; c'est là qu'étaient leurs premières villes sur le Ladoga, Aldagen, Aldeigjuhorg (Staraja Ladoga) et Holmgard, Ostragard (Novgorod), et c'est de là qu'est partie la marche en avant, par étapes, de la domination russe, gagnant d'abord, à ce qu'il semble, vers l'est, vers Bëloozero et la Yolga, puis plus tard, par le Volchov et la Lovaf , vers le Dnieper ^. La philologie et l'archéologie sont d'accord à cet égard. On note dans les noms de lieux des traces de la nomenclature russe, et l'on trouve dans les sépultures une quantité plus grande encore de vestiges de la civilisation russe-scandinave.

En même temps que progressait la marche des Eusses, de nouveaux centres, placés loin du Ladoga, apparaissaient peu à peu, comme par exemple : à l'Est, Bëloozero, Eostov, Murom, Suzdal' ; au Sud, Smolensk (voir les sépultures de Gnëzdovo), Ljubec, Cernigov, Vysgorod, Kiev; et à l'Ouest, Izborsk, Turov, Plock sur la Dvina. Le noyau principal demeura longtemps au nord entre le Ladoga, l'Ilmen et les hauteurs du Yaldaj; mais cependant la décentralisation progressive l'affaiblissait de telle sorte qu'il se dissolvait peu à peu, jusqu'à ce qu'en l'année 882 s'affirmât la suprématie de l'une des compagnies armées, celle qui, sous le commandement de deux boïars d'Oleg, avait fixé sa garnison à Kiev: cette suprématie posait la base de la formation d'un Etat russe qui devait réunir successivement tous les Slaves orientaux non seulement en un seul tout politique, mais aussi en un tout national. C'est ainsi que Kiev, qui était appelé alors du nom énigmatique de Sambatas (cité par Constantin Porphyrogénète*) devenait la ville-mère de toutes les villes russes, suivant les termes mêmes de la Chronique cités ci-dessus.

L'ensemble russe se composait donc d'abord d'un réseau de garnisons établies aux grandes stations des deux principales voies commerciales, celle de la Volga et celle du Dnieper ^ Les Eusses vivaient en compagnies armées (;^pyîKiiHi>i), bien organisées au point de vue militaire,

* On constate, par les découvertes archéologiques, que la route commerciale de la Volga est plus ancienne que celle du Dnieper (T. Arne, Suède et Orient, Upsal, 1914, p. 14).

* Constantin Porphyrogénète, De adm. imp., 9. 3 Voir plus haut, pp. 170, 171.

et qui tenaient soumises, en s'appuyant d'ailleurs sur elles, des populations de régions assez lointaines. Il ne serait pas possible de s'expliquer autrement qu'ils eussent pu étendre leur domination sur un domaine aussi vaste en même temps que réunir tant de peuplades et de tribus slaves en une seule unité.

Il est en somme hors de doute aujourd'hui que la présence des Russes ne date pas seulement de 862 ou de 859, mais d'une époque antérieure. La relation de l'auteur de la Chronique n'est donc pas exacte sur ce point. Mais elle ne l'est pas davantage en ce qui concerne l'appel adressé aux Russes. Le récit en est apparu, à juste raison, aux récents commentateurs de la Chronique^ comme une légende littéraire, en partie fondée sur la tradition réelle de Novgorod, en partie complétée par des constructions postérieures qui ont pris naissance à Kiev. La relation de la Chronique ne saurait donc de la sorte être utilisée en son entier ni sans réserve.

Il en est autrement de la seconde question, à savoir celle de l'origine ethnique des Yarègues-Russes. L'annaliste a évidemment séparé ceux-ci des Slaves pour les unir aux tribus d'outi'e-mer de la Scandinavie, aux Normands et aux Suédois 2, c'est-à-dire aux peuples germaniques. Ce seraient donc les Germains Scandinaves qui, s'étant mêlés aux Slaves, les auraient dominés et réunis et du même coup auraient ainsi formé la nation et l'Etat russes.

Cette explication toute simple et l'hypothèse dé l'auteur même de la Chronique sont confirmées par plusieurs autres documents, indépendants de la Chronique. La littérature byzantine, à vrai dire, n'en offre que peu, car les Russes y sont généralement désignés du nom de Scythes, c'est-à-dire proprement «habitants de laScythie», mais à deux reprises pourtant l'indication apparaît qu'ils étaient d'origine franque^. Les sources latines offrent des données plus nombreuses et plus sûres. On y trouve, en premier lieu, dans les Annales Bertiniani une mention des plus importantes, suivant laquelle les Russes se seraient eux-mêmes

* Parmi les commentaires récents, le plus remarquable est celui de A. Sachmatov dans l'étude intitulée CnasaHie 0 npiiSBaHiii BaparoBt, Cnd., 1904.

* Voir plus haut, p. 199, et l'énumération des peuples au début de la Chronique. ^ Theophanes, cont., De Rom. Lacapeno, éd. Bonn, 423; Symeon mag., éd.

Bonn, 707.

considérés comme une peuplade suédoise ^ L'annaliste vénitien Joannes Diacon et l'évêque de Crémone Liudprand se rallient tous deux à cet avis : ils considèrent les Russes comme des î^ormands « Rusios quos nos alio^nomine ISTordmannos appellamus », écrit Liudprand 2. Et si Ton a dit, en 1018, à l'évêque Thietmar qu'il j avait, dans le pays de Kiev^ bien des Danois aux pieds légers, ils ne pouvait s'agir là évidemment que des Russes Scandinaves ^. Les principaux des chroniqueurs orientaux distinguent à tout le moins les Slaves des Russes, ainsi Ibn Fa^lân, Ibrahim ibn Ja'kùb, Ibn Rosteh, Kardîzî, le GéogTaphe persan, Mas'ûdî^ Al Bekrî, etc. '^ ; et si, par contre. Al Istachrî, Ibn Khaukàl, et Ibn Khordâdbîh les identifient avec les Slaves, cela semble visiblement une erreur due à la confusion fréquente à cette époque (depuis le X^ siècle) de la notion ethnographique de la Russie avec la notion géographique et politique qui impliquait des régions peuplées par des tribus slaves, mais dominées par les Russes de Kiev ^ Constantin Porphyrogénète lui-même, tout en distinguant les uns des autres, nettement et de façon conséquente, les Slaves et les Russes, emploie pourtant une fois le terme de Russes pour désigner les Slaves de l'Etat de Kiev ^ Il est donc évident que la notion historique d'une Russie comprenant tous les Slaves orientaux, qui était courante au XI^ et au XII® siècles pour l'auteur de la Chronique de Kiev, avait déjà pris naissance au X^ siècle.

La démonstration de l'origine Scandinave et par conséquent germanique des Russes proprement dits ne se borne pas aux témoignages historiques que l'on vient de voir. Il faut y ajouter certains indices philologiques infaillibles. Les noms de princes russes, d'abord, les noms des seigneurs et en général des compagnons de la druzina russe, dont on trouve un bon nombre dans la Chronique même '^, sont des noms germaniques. Thomsen en recherche directement l'origine dans l'Upland,

* Ann. Bert. 889 (« comperit eos gentis esse Sueonum »).

^ Joannes Diac, Chron. Venetum, année 860 (voir Andr. Dandolo, Chron. Ven. VIII, -i) ; Liudprand, Antapodosis, I, p. 11 ; V, p. 15. s Thietmar, VIII, 16 (IX, 32).

* Voir Harkavi, CKasania . . ., pp. 110, 125, 129, 267; Ibrahim, éd. Westherg,. 56 ; Kardîzî, éd. Bartold, 123 ; Westherg, :^K. M. H. H., 1908, E, 375.

■ s Harkavi, pp. 49, 193, 197, 220, 276.

® De adm. imp., 2.

" Notamment dans les texte des traité: d'Oleg avec Léon, vers 912, et dlgor avec Roman, vers 945. Les inscriptions suédoises runiques et d'autres se rapportant au séjour en Russie concordent à cet égard avec la Chronique.

le Sôdermanland et l'Ôstergotland ^. D'autre part, l'empereur Constantin Porphyrogénète nous a laissé la description des voyages des compagnies russes à travers les cataractes du Dnieper, entre Ekaterinoslav et Alexandrovsk 2 : il indique à cette occasion les noms des sept cataractes russes et slaves, et ces noms, si nous en éliminons quelques menues erreurs ou substitutions, ne permettent plus aucun doute sur le caractère germanique, et plus particulièrement Scandinave, de la langue des Russes. Quelques-uns de ces noms, mal entendus par Constantin et notés plus mal encore, offrent encore des difficultés d'interprétation, mais leur origine et leur signification slave ou Scandinave sont évidentes \ Il n'est pas possible, en présence de toutes ces données, de contester l'origine germanique des Russes venus de Scandinavie. H existe probablement une connexion entre la forme slave de leur nom Rusî et la forme finnoise Ruotsi, de même que le nom slave Sumî est dérivé du finlandais Suomi. L'origine du nom même de Ruotsi n'est pas encore expliquée *, Le nom slave de Varjagû qui est joint dans la Chronique à celui de Rusi est dérivé du Scandinave vaen'ng, varing, lequel servait d'abord à désigner les Scandinaves en général, en tant que soldats mercenaires se louant à la solde des princes slaves et de la cour grecque.

Il ne me paraît pas douteux, dans ces conditions, que les historiens et les philologues qui ont pris position parmi les « antinormanistes»,

* Urs])rung, pp. 78, 84.

* De adm. imp., 9.

^ La première cataracte porte le nom russe et slave d' 'EcraouTTfi (évidemment NeaaouTTfi, dérivé du slave ne sûpi « |nri KOi,uâaai>). La seconde cataracte s'appelait en russe OùX^opaî, en slave 'Oarpo^ouvlirpax, ce qui signifie exactement Ostrovûnyj pragû « to vriaiov toO qppaf ^oû ». La troisième cataracte était dénommée, dit-on, en slave TeXavàpi, ce qui est une erreur, car le nom est Scandinave. La quatrième cataracte portait le nom russe de 'Aeiqpôp. Le slave NeaarÎT est probablement identique avec le nom actuel HeHacbiTei^t. La cinquième cataracte était dénommée en russe Bapoucpôpoç, en slave BouXvrrn-pdx ; le nom slave s'accorde avec son nom actuel Bo.ibHbiil. La sixième cataracte portait le nom russe de AéavTi et le nom slave de BepoùxZri, ce qui est la transcription exacte du slave vrustij « Ppâajaa vepoû ». La septième cataracte portait le nom russe de IrpoOpouv et le nom slave de NairpeZri, dont on n'a pas réussi à trouver une interprétation indiscutable. Pour les essais d'interprétation, voir notamment Thomsen, TJrsprung, 55-72 ; Pipping, Stiid. nord. Fil., U, 5; Torbiornsson {ib., n, 6, Helsingfors, 1910); Muka, Cas. mat. serb., 1916, 84

* Divers essais d'explication ont déjà été tentés : voir Thomsen, Ursprung, pp. 93, 99.

et particulièrement ceux qui se sont éreilués à démontrer l'origine slave des Eusses, se soient engagés dans une voie erronée. Les antinormanistes, pourtant, ont fait œuvre utile en contribuant à détruire la légende de l'appel aux Tarègues-Russes et en récusant la date de l'arrivée des Russes en Russie que donne la Chronique. On ne saurait plus contester aujourd'hui ni que les Russes étaient installés sur les principales voies commerciales longtemps avant 860, ni qu'ils j ont créé d'abord divers centres d'échanges commerciaux, puis des centres militaires et politiques. et enfin les grands marchés russes devenus bientôt les premières organisations administratives du futur État russe. La druzma russe, en se slavisant peu à peu, a créé dans le peuple russe une classe militaire et commerciale supérieiu-e, celle de la première aristocratie russe.

C'est ainsi qu'ont été créées, avec l'aide des Yarègues-Russes, les premières villes russes (gorod\ avec les premiers princes, à Novgorod (Rurik), à Bëloozero (Sineus), à Izborsk (Truvor), à Kiev (Askold), à Polock (Rogvold) à Turov (Tur), et plus tard, par l'union de ceux-ci, une nouvelle formation politique du grand duché de E^ev, qui eut probablement poiu' fondement la situation exceptionnellement avantageuse de Kiev sur la voie du Dnieper. Qui était le maître de Kiev avait du même coup la maîtrise de tout le bassin du Dnieper. La soumission et l'union des habitants de la région ont suivi peu après d'elles-mêmes. Ainsi s'explique aussi que le nom de Russes, qui n'était donné originellement qu'aux Yarègues, qu'ils fussent à îTovgorod, ou à Bëloozero, ou à Polock, ou à Kiev, n'a pu rayonner et prendre la signification collective qu'il a prise, du jour oii il a commencé à désigner tous les Slaves de l'Est, qu'en partant de la métropole de Kiev, devenue la mère des villes russes. C'est bien déjà en effet toute la Russie slave qu'embrasse la formule des vieilles légendes de Saint- Yladimir : « toute la terre russe » («bch pyccKaH seM.ia»).

Il faut observer, d'ailleurs, que, malgré le rôle capital que les Russes ont joué dans la formation et le développement du grand empire slave de l'Est, ils n'ont exercé sur le type physique de la race slave qu'une influence faible et même presque nulle. Ils étaient trop peu nombreux, et ils ont bientôt disparu dans la mer slave. La grande famille des princes russes avait abandonné, dès la troisième génération, la langue et les traditions paternelles : l'arrière petit-fils de Rurik portait déjà le nom slave de Svjatoslav.

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