VI AVANT-PROPOS
d'ailleurs, pour éviter toute méprise, que le lecteur ne trouvera pas là un simple extrait de l'œuvre tchèque. D'importantes parties en ont été remaniées, et les données en ont été augmentées ou corrigées; d'autres parties sont entièrement nouvelles, car le tome auquel elles se rapportent n'est pas encore paru en tchèque. C'est donc, au total, un livre autre et nouveau. La partie concernant « l'histoire » paraît la première ; la partie relative à « la civilisation » suirra, dès que mon travail sera assez avancé pour me permettre une vue d'ensemble.
Ne voulant pas surcharger le texte de détails et de renvois superflus, j'ai indiqué, en note, le tome et la page de l'ouvrage fondamental en tchèque, Slovanské sturozitnosti, oh l'on pourra trouver les références nécessaires ^
L'œuvre que je présente ici au public français n'est en grande partie que la somme des travaux nombreux des savants, et surtout des savants slaves, qui m'ont précédé dans ce vaste champ d'études. Dès la fin du XVIIL® siècle, il a été entrepris des enquêtes assez approfondies sur les origines de l'histoire des Slaves, et même de grands ouvrages leur ont été consacrés. Le premier érudit qui ait envisagé les questions d'un point de vue scientifique et les ait résolues du même point de vue, sans cependant avoir écrit une œuvre qui leur soit spécialement consacrée, est le grand slaviste Joseph Dobrovsky (1753 à 1829). Philologue éminent, il n'évitait pas les questions historiques, mythologiques ni même archéologiques, et l'on peut trouver dans ses travaux mainte solution satisfaisante de plusieurs des problèmes que pose l'étude des antiquités slaves. Mais le véritable organisateur de ce domaine de la slavistique est Paul Joseph èafarik, ancien directeur de la Bibliothèque de l'Université de Prague. Son œuvre, dont nous n'avons fait que reprendre le titre, ses « Antiquités slaves » {Slovanské staroâitnosti), parues à Prague en 1837 2, sont un livre unique, non encore surpassé et, quoique vieilli, demeurant jusqu'à ce jour l'œuvre cardinale, la base indispensable. Personne, ni avant ni après Safarik, n'a exposé cette matière avec autant d'érudition, autant de zèle ni autant d'amour que ce modeste travailleur. Son nom brillera toujours
* Cet ouvrage sera désigné par l'abréviation Slov. star., suivie de rindication du tome, en chiffres romains, et de celle de la page, en chiffres arabes.
^ Il en paraissait six ans plus tard une traduction allemande : Paul Joseph Schafarihs Slawische Alterthûmer, deutsch von Mosig von Aehrenfeld, Bd. I — II, Leipzig, 1843—1844.
AVANT-PKOPOS VII
parmi ceux des coryphées des peuples slaves ^ Aussi ne saurais-je publier ce travail sans avoir d'abord rendu un hommage respectueux à ce grand savant tchéco-slovaque.
Après èafafïk, l'étude des origines de l'histoire des Slaves s'est développée dans tous les pays slaves. Ceux qui s'y consacraient étaient de deux catégories. Les uns, qu'on peut appeler autochtonistes, abordaient le sujet avec un but fixé d'avance: donner aux Slaves les titres d'ancienneté les plus hauts et, dès l'antiquité, l'importance la plus grande, en même temps que, plus particulièrement, démontrer leur autochtonisme en Allemagne et dans toute l'Europe centrale; d'où la dénomination d'« école autochtoniste ». Les autres, libres de tout parti pris, scrutaient scientifiquement le passé, en rejetant tout ce qui ne leur semblait pas établi de façon sûre. Les premiers, comme il est naturel, ont toujours été plus nombreux, et leur point de vue a bénéficié toujours d'une plus grande faveur, car il paraissait plus patriotique, et les conclusions qu'il laissait entrevoir étaient plus flatteuses pour les Slaves. Ces conclusions, en effet, étaient véritablement grandioses! Qu'on se figure que l'Italie antique, l'Etrurie, était slave, que l'on parlait autrefois slave sur les collines de Eome, que les Basques euxmêmes, dans les Pyrénées, ne sont que des rejetons démembrés des Slaves, que toute la civilisation et toute l'histoire des Scythes et des Sarmates sont proprement slaves, et l'on ne s'étonnera pas que pareilles théories aient éveillé l'écho le plus vif et le plus joyeux dans le monde slave.
Que pouvait, par contre, opposer à cela l'autre école? Presque rien. Son effort n'aboutissait ordinairement qu'à constater qu'en vérité nous ne savons des Slaves durant l'antiquité que très peu de choses, que leur présence n'est attestée, ni en Germanie, ni en Italie, ni dans les Balkans, avant le YI^ siècle après Jésus-Christ, que leur civilisation était demeurée très pauvre jusqu'au X^ siècle. De telles constatations n'étaient certes pas à même de concourir auprès du grand public avec les thèses des autochtonistes.
Je ne me propose nullement de présenter ici, pour en faire la critique, une histoire des investigations antérieures; ce serait là une
* Safarik n'a malheureusement publié qu'un seul volume, sur les origines de l'histoire des Slaves ; la partie de son œuvre qui devait traiter de leur civilisation est demeurée inachevée.
vin AVANT-PROPOS
tâche ingrate. Je tiens cependant à faire remarquer que les partisans mêmes des tendances autochtonistes ne doivent pas être tous mis sur le même plan et que, s'il y a eu parmi eux de purs fantaisistes, il s'en est trouvé aussi de plus raisonnables, de qui l'apport a parfois été bon et a fait même progresser les recherches.
L'initiative de la composition de cet ouvrage revient au professeur Ernest Denis. C'est lui qui, en 1919, m'a prié de l'écrire pour la collection des publications de l'Institut d'Études slaves. Je regrette profondément de ne pouvoir lui faire entendre mes remerciements et d'être réduit à ne saluer ici que sa mémoire.
La publication même du Manuel de l'antiquité slave est redevable de beaucoup à M. André Mazon, professeur à la Faculté des Lettres de l'Université de Strasbourg, qui n'a épargné pour elle ni son savoir ni son travail: je lui en exprime ici ma reconnaissance sincère et amicale.
Prague, juillet 1922.
Lubor NIEDERLE.
Nota bene. — Le système de transcription qui a été adopté ici est celui dont les slavistes font généralement usage ; il emprunte aux alphabets latins du tchèque, du polonais et du croate leurs signes diacritiques particuliers: é (= ié), c (= tch), é (— ch), z (= j), f (= rj), t (= 1 dur polonais) ; le signe ' accompagnant une consonne en indique le caractère mouillé; û et i représentent respectivement les jers dur et mou du vieux slave. Toutefois la plupart des dénominations ethniques ont été purement et simplement « francisées » pour la commodité du lecteur français, ainsi: Drévlianes, Viatitches, Obodrites, Luiiciens, etc.