‹ Manuel de l'antiquité slaveChapitre 8 sur 46 · ORIGINE DE LA NATION SLAVE Ô · texte numérisé non relu

ORIGINE DE LA NATION SLAVE Ô

avaient en vain tenté de résoudre. C'est qu'en effet déterminer l'origine d'une langue, c'est aussi déterminer l'origine du peuple qui la parle.

Depuis lors on a beaucoup discuté sur les Indo-Européens et sur la substance de leur langue. Certaines idées ont été émises, qui sont aujourd'hui rejetêes à juste titre et ont perdu toute valeur. Il est acquis toutefois qu'aucune des langues connues n'a été la mère des autres, et qu'il n'a jamais existé un peuple indo-européen d'une race unique et pur de tout mélange, pourvu d'une langue unique et d'une civilisation unique. Il est acquis d'autre part, et c'est là comme le fondement de nos connaissances actuelles, que:

10) il a existé autrefois une langue indo-européenne commune, mais que cette langue n'a pourtant jamais été complètement unifiée;

2o) l'évolution des parlers de cette langue a développé la série des langues dites indo-européennes ou aryennes, c'est-à-dire et sans compter celles qui sont disparues, le grec, le latin, le gaulois, l'allemand, l'albanais, l'arménien, le lituanien, le perse, le sanscrit, et le slave commun ou préslave, qui, au cours d'une assez longue période, a développé à son tour les langues slaves modernes: c'est précisément à dater de la constitution de cet idiome commun, que la nation slave a commencé d'exister.

Le processus de tout ce développement linguistique est encore obscur. La science n'est pas assez avancée pour le mettre en pleine lumière. H est établi seulement que plusieurs facteurs ont contribué à la formation des langues et des nations nouvelles: force spontanée de différenciation, dissociations locales par isolement, enfin assimilation des éléments étrangers. Mais dans quelle mesure l'un ou l'autre de ces facteurs a-t-il contribué à la constitution du slave commun? Ce point demeure presque ignoré et c'est pourquoi l'histoire du slave commun est encore pleine de ténèbres.

L'évolution de la langue aryenne primitive a pu progresser de deux manières: soit par une séparation subite et complète d'avec le tronc maternel des divers dialectes et des peuples les parlant, soit par une décentralisation, comportant la formation de nouveaux centres dialectaux qui se sont isolés lentement, mais sans toutefois se détacher entièrement du noyau primitif, c'est-à-dire sans perdre contact avec les autres dialectes et les autres peuples. Ces deux hypothèses ont eu chacune leurs partisans. L'arbre généalogique qu'a établi A. Schleicher ou celui qu'a établi A. Fick sont, l'un et l'autre, bien connus; il en est de

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même de la théorie dite des «vagues de transition» {Uebergangs-Wellen- Theorie) édifiée par Johann Schmidt. L'origine des Protoslaves a beaucoup varié suivant ces différentes conceptions. On s'en rendra compte en examinant les deux schémas que voici:

1) Arbre généalogique établi par A. Schleicher en 1865 :

germain lituanien slave celtique italique albanais grec iranien indien

2) Arbre généalogique établi par A. Fick: germanique slave-lituanien celtique gréco-italien

du nord

du sud iranien

indien

branche européenne

branche asiatique

proto-indo-européen

Quelques points essentiels semblent néanmoins acquis, et la constitution de la nation slave paraît pouvoir aujourd'hui s'expliquer par les phases suivantes.

Lorsque les différences commencèrent à s'accentuer dans la langue indo-européenne, et que son vaste ensemble se divisa en deux grands groupes, langues de satem et langues de centum, le protoslave uni au protolituanien se trouva dans le premier groupe pour une période assez longue, et il conserva ainsi une affinité particulière avec le vieux-thrace (rarménien) et l'indo-iranien. Le contact avec les Thraces était surtout étroit dans la zone limitrophe dont les habitants furent plus tard les Daces de l'histoire. Les ancêtres des Germains étaient, dans le groupe des peuples de centum, parmi les voisins les plus proches des Slaves,

OEIGIXB DE LA NATION SLAVE t

ainsi que nous pouvons en juger par quelques concordances que l'on observe entre le slave et l'allemand.

Au commencement du 11^ millénaire avant Jésus-Christ, toutes les langues indo-européennes semblent être achevées et distinctes, car c'est au cours de ce millénaire que nous voyons certains peuples aryens apparaître sur le sol d'Europe et d'Asie comme des unités déterminées. Les futurs Lituaniens seuls restaient encore unis aux Protoslaves. Ce peuple slavo-lituanien offre jusqu'ici, en dehors de l'indo-iranien, l'unique exemple de l'unité préhistorique de deux peuples aryens i; il avait et eut toujours pour voisins les Germains et les Gaulois d'un côté, les Thraces et les Iraniens de l'autre.

Après la séparation des Lituaniens d'avec les Slaves, séparation qui dut se produire au cours du II® ou du I^"* millénaire, les Slaves se trouvèrent former un peuple unique avec une langue commune, quoiqu'accusant déjà de légères différences dialectales, et ils se maintinrent ainsi jusque vers le début de notre ère. C'est au cours du premier millénaire après J.-C. que leur unité commença à se briser, développant des langues nouvelles (bien que très proches encore les unes des autres) ^ et des nations slaves nouvelles. Telles sont les notions que suggère la linguistique ; telle est la réponse qu'elle donne à la question de l'origine des Slaves.

A côté de la linguistique comparée, une autre science est apparue, l'anthropolo-iie, qui a apporté aussi des faits nouveaux ou complémentaires. Un savant suédois, A. Retzius, avait commencé, dès 1842, à marquer la place des Slaves parmi les autres nations du point de vue somatologique, en s'appuyant sur la forme de leur tête et en fondant

' On a jadis supposé une unité slavo-germanique (Sciîleicher, Fick) et une unité slavo-iranienne: ce sont des hypothèses aujourd'hui abandonnées. M. Meillet, comme autrefois F. Ivliklosich, P. Bradke et A. Pogodin, rejette même l'unité baltoslave {Introduction à l'étude comparée des langues indo-européennes, 5e éd., 1922, p. 48 ; Les dialectes indo-européens, 1908, p. 48, et Avant-propos de la réim]}ression de cet ouvrage, 1922, pp. 10-11). Mais son opinion a été vivement combattue par les savant slaves, surtout par A. Briickner (Kuhns Zeitschrift, 46, 1914, p. 217), V. Porzezinski, J. Endzelin et J. Rozwadowski {Eocznik slawistyczny, IV, V).

2 La mission d'évangélisation des apôtres Cyrille et Méthode, nés à. Salonique, n'a pu être couronnée de succès en Moravie que parce que leur parler de la Macédoine méridionale y était entendu sans difficulté.

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un système sur la longueur relative du crâne et sur l'angle faciale n rattachait ainsi les anciens Allemands, les Celtes, les Romains, les Grecs, les Hindous, les Perses, les Arabes et les Juifs au groupe des < orthognates dolichocéphales » et les Ougriens, les Turcs d'Europe, les Albanais, les Basques, les anciens Étrusques, les Lettons et les Slaves au groupe des «orthognates brachycéphales». Les deux groupes étaient d'origine indépendante et, par conséquent, la race à laquelle appartenaient les Slaves était entièrement étrangère à celle à laquelle étaient rattachés les Germains et les Celtes. L'une d'elles devait évidemment avoir été aryanisée par l'autre et en avoir reçu la langue indo-européenne.

Retzius ne songeait guère encore à déterminer les relations entre la langue et la race. Cette question ne s'est élevée que plus tard, au sein des premières écoles d'anthropologie française et allemande. Les savants allemands, s'appuyant sur de nouvelles recherches pratiquées dans les cimetières allemands de l'époque mérovingienne (Ve-VIIIe siècles), connus sous le nom de Reihengràher, se rallièrent, suivant le système de Retzius, à la thèse d'une ancienne race germanique pure, pourvue d'une tête relativement longue (dolichocéphale ou mésocéphale) et de quelques caractères extérieurs particuliers: taille assez élevée, teint rosé, cheveux blonds, yeux clairs; et, en opposition avec cette race, ils en admirent une autre, plus petite, à tête plus courte (brachycéphale), au teint plus brun, aux yeux foncés et aux cheveux bruns, dont les principaux représentants devaient être les Slaves et les anciens habitants de la France, — les Celtes ou les Gaulois.

En France, l'école de l'éminent anthropologue P. Broca (E. Hamy, Ab. Hovelacque, P. Topinard, R. CoUignon et d'autres) adopta à peu près le même point de vue; et c'est ainsi qu'apparut dans la science anthropologique la grande théorie des deux races primaires, qui auraient jadis peuplé l'Europe, et dont se serait composée la famille des peuples parlant l'idiome indo-européen. Il restait à savoir, et l'on a beaucoup discuté là-dessus, laquelle de ces deux races primaires était aryenne et laquelle avait été aryanisée par l'autre.

Les Allemands ont presque toujours tenu la première race, la race dolichocéphale et blonde, pour celle des Aryens primitifs, et telle a été aussi l'opinion des principaux anthropologues anglais (Thurnara,

* Om formen af nordb. cramer, 1842 ; cf. Milliers Archiv fur Anatomie, 1845, p. 97, et 1858, p. 105.

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