COMPOSITION DE LA POÉSIE
On dit, avec raison, que les connaissances d’un correcteur d’imprimerie ne peuvent iMre trop étendues. En eiïet, il lui faut savoir beaucoup, et, s’il savait tout, ce ne serait pas trop encore.
On peut, jusqu’à certain point, désirer qu’il en soit de môme du compositeur. Exposé qu’il est à reproduire des ouvrages traitant de toutes les sciences humaines, il faut au moins qu'il on ait une teinture. Sans exiger qu’il connaisse VAri povlique, il doit au moins savoir ce qu’on entend par un vers, en connaître la structure, de manière à le scander d'une façon régulière ; autrement son amour-propre aurait à souffrir le jour où il serait appelé à composer un ouvrage de poésie.
Je suppose donc que mon jeune lecteur ne s’est
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jamais bien rcMidii compte de ce que c’est qu'un vers Irançais; atiu de le lui ap|)reridre, j'empiTiute la délînition siii\ante à un petit livre (]u’il serait utile que tous les apprentis eussent entre leurs mains; iiou-seulement il leur enseignerait les règles de la vi'rsificalion, mais encore il ornerait leur esprit d'une multitude des plus beaux vers de la langue française *.
(( Un vers français est une jielile phrase, ou un membre de phrase dont les mots sont arrangés suivant des règles lixes, et doivent contenir un nombre déterminé de syllabes.
•« Exemple de phrase* :
Aucun clioniin do fleurs no conduit à la gloire.
La Ko \ TAINE.
<i Exemple de demi-[)liras(' :
Colui qui mol un frein à la fureur dos flots
J . Il A C I N E.
« \oiis avons des vers français de plusieurs sortes : des grands, des moyens, des petits, et
1. Traité élémentaire de versi/icatinn française, suivi d'un Album alphabétique des vers -proverbes français, par (tiiAni-ES Dezobiiv, l’éminent auteur du Dictionnaire qénéral de Itiographie et d' Histoire; de Home au siècle d'Auguste; etc., que les lettres \ienneiU de perdre.
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même (rinfinimciit peîils. Ils sont distingués et dénommés d’après le iiomijre de syllabes que chacun contient; les plus grands vers n’ont jamais plus de douze sjllabes, les plus petits n'en ont ([u’une seule.
« On peut construire des vei’s depuis une jusqu'à dix syllabes, en montant par unité; après dix, il faut sauter à douze; onze syllabes est un nombre, interdit; on a fait quebjucs essais de vers de ce genre, mais ils n’ont jamais réussi.
« L'agencement des mots et des syllabes est soumis à des lois qui toutes ont pour but de rendre le langage de la poésie plus doux et plus harmonieux que celui de la prose; ainsi l'bialus est banni de tous les vers.
(( Le nondjre des syllabes d'un vers est diminué par l'élision ou fusion de la .sjllabe linale d’un mot avec la sjllabc initiale d’un autre mot ({ui le suit.
« Certains vers doivent avoir un repos léger, qu’on appelle c(‘sure.
« La fin des vers doit être ornée d’une rime.
« Enfin , il faut éviter presque toujouivs f enjambement d’un vers sur fautre. »
Par cette définition, on voit qu’il existe des vers de diverses mesures, depuis une syllabe jusqu’à douze, le vers de onze syllabes n’existant que dans
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de rares fantaisies de poëtes. J’en dis autant du vers de neuf syllabes, qu’on ne rencontre en général que dans la chanson, parce qu’il est soumis au rhytlime musical. Or ce sont ces différentes mesures qu’il faut savoir apprécier et reconnaîtred’abord, à la simple lecture : chacune d’elles, en composant, doit être rendue apparente par un alignement paiticulier.
Mais on vient de voir qu'en raison de règles propres à la poésie, le nombre des syllabes d’un vers est diminué par l'élisioiv ou la fusion de la syllabe finale d'un mot avec la syllabe initiale du mot suivant. Si l'on ne s’est pas familiarisé avec cette règle, on ne pourra se rendre exactement compte de la véritable mesure d’un vers. C’est par la connaissance de l’élision qu’on arrive à bien scander un vers, c’est-à-dire à reconnaître exactement sa mesure.
Quand un mot terminé par un e muet se tiouve immédiatement suivi d’un mot commençant par une voyelle ou un h non aspiré, la syllabe finale du premier mot se confond avec la première lettre du mot suivant; telle est félision : les deux syllabes ne forment plus alors qu’un son unique.
Ainsi les phrases suivantes, qui en prose présentent quinze à dix -huit syllabes, n'ont plus en versifleation que douze syllabes, ou mieux douze
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sons, car les vers sont aussi une musique. Voici comment on doit les scander ou les compter :
Cette / neige où / l’auro / re aime à / semer / des fleurs.
La CO / lombe es / suyant / son ai / le encor / e humide.
Et chaqu / e acte en / sa picc / e est u / ne pièc / e entière.
Toutes les fois qu'un vers se termine par un € muet, comme ces deux derniers, cet e s’élide et n'a aucune valeur, parce qu’il ne s'articule pas à la prononciation; il en est de même des terminaisons en CS et eni des troisièmes personnes plurielles; exemples :
La cbi /cane au / teint jau / ne, aux doigts/ longs et/diffor^nes^ Entou / re son / palais / du dé / dale / des formes.
Sous la / voûte, à / ces mots, / des san / glots é / clalère/U ; D’un cer / de plus / étroit / ses a / mis l’en / tourèreaL
11 en est encore ainsi quand les troisièmes personnes du pluriel des verbes sc rencontrent dans le corps même du vers ; exemples :
Il était sur son char ; ses gardes affligés lmiUn'e;n son silence autour de lui rangés.
Et lorsqu’ils t’oubliafonj tes anges descendus RappelotCMl ta mémoire k leurs cœurs éperdus.
Dans ce dernier cas, la syllabe est sonnante; il
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est donc iiKliiïérenl qu’elle soit au pluriel ou au singulier.
Il est beaucoup de vers qui n’olTreut aucune élision; il en est aussi qui, comme les suivants, présentent autant de mots que de syllabes; ceux-ci sont faciles à scander :
C’est au jeu que l’on voit les plus grands coups du sort.
Le ciel n’est pas plus pur que le fond de mou cœur.
Les poètes .se permettent également certaines licences, d'ortbograpbe qui pourraient parfois étoniier, si l’on n’était prévenu; ainsi, par exemple, ils suppriment l’s à la première personne de certains verbes , tdls que : voir, l'crire , avertir, recevoir, construire, croire, savoir, etc., et quelquefois écrivent : je voi, i'avcrli, je croi, je sai, etc. Parfois, au contraire, pour éviter l’élision et avoir une syllabe de plus, ils ajoulent l’s aux mots (jrâce, fjucre, naguère, jusque, etc. Pour gagner une syllabe, on supprime l’c final à encor, quand cet e ne peut s’élider; on le fait aussi pour le besoin de la rime.
Enfin il est une autre licence qui consiste à retrancher à volonté , suivant les besoins de la mesure du vers, l’c muet final non élidé d’un ou de plusieurs mots, ou une autre lettre, ou
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même une syllabe clans le corps du mot, en la remplaçant par une apostrophe ; mais cette licence ne se rencontre que dans le genre familier, dans la chanson , par exemple :
J’ lui dirai beti : je n’ vous aim’ pas.
Puisque cet avis est le vôtre ;
Mais je n’ pourrai jamais, liélas !
Lui dire d’en aimer un autre.
Oui, plus j’y pense, je le voi.
C'est un trésor que j’abandonne.
J’ veux ben qu’il ne soit plus à moi,
Mais j’ voudrais qu’il n’ fût à personne.
J'en ai dit assez pour faire comprendre aux élèves qui ignorent les règles de la versification commeni, lorsqu’ils ont à composer des vers mêlés, ils peuvent en reconnaître la mesure avec certitude. xMais là ne doit pas se borner leur savoir : ne fût-ce que comme agrément, il est bon de connaître les principes de la versification. « Sans cette connaissance, que l'on peut acquérir assez facilement, nous dit si juJement M. Dezobry, on ne saura jamais apprécier ni sentir le charme de la poésie, ni même en parler pertinemment, comme il comient de faire de toute chose dont on parle; et, par suite, on sera privé d'un plaisir délicat, et cependant assez vif, qui est un des plus charmants pour les e.sprits distingués. »
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Maintenant nous allons voir quels soins il faut apporter à la composition des vers, et comment leurs diverses mesures doivent être pn'senîées pour qu'ils ne soient pas confondus entre eux.
Pour donner à la composüion des vers un heureux effel, on n’emploie entre les mots qu’une seule sorte 'd'espaces, l'espace forte ou l’espace moyenne, car elle n'est plus, comme dans la prose, exposée à être modifiée fré<|uemment par les exigences de la justification, celle-ci s’opérant le plus souvent par un ou plu. leurs cadrais; le changement des espaces n’a lieu que quand il se présente un vers trop long, qu’il faut ramener aux proportions de la justification. On doit donc, avant de composer, .se munir d'c.spaccs de même force et les trier, an besoin, pour éviter d’avoir à faire ce triage pendant la composition ; cette manière d’opérer appor e une appri'ciahle économie de temps.
S’il arrive, cependant, qu’après l'espacement réduit le vers se refuse encore, par son étendue, ù entrer complètement dans la justification, on a recours au blanc de la garniture, qui, à l’aide d'un parangonnage, reçoit la partie du vers qui n'a pu trouver place dans le composteur; cette petite 0})ération prend le nom de softie, cl l'on dit : faim une sortie.
On use aussi de deux autres moyens. Le premier
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consiste à composer exceptionnellement le vers trop long en caractère moindie que. celui de l'ouvrage ; mais cette immixtion d'un caractère plus fin dans un autre plus fort est d’un mauvais effet. Le second, c'est de couper le vers et de rejeter la partie surabondante soit à la fin du vers suivant, soit à celle du vers précédent, selon que l'un ou l’autre a laissé le blanc voulu. Si ce blanc n'existe pas ou s’il est insuffisant, on est obligi' de consacrer à cette fraction de vers une ligne spéciale au-dessous du vers auquel elle appartient. Dans cbacun de ces cas le rejet est précédé d'un [ crocbet. Cela s'appelle doubler un vers. Toutefois on n'a recours à ces moyens que dans les ouvrages qui n'exigent que peu de soins, ou quand on se trouve enfermé dans les étroites limites d’une petite justification.
On observe pour les vers un alignement particulier; au-dessous de douze syllabes, ils doivent être plus ou moins rejetés sur la droite , selon leur mesure. Le vers de douze, excepté dans les grands formats, ne se renfonce pas et commence le plus souvent au point de départ de la justification; au-dessous de ce vers, le renfoncement augmente suivant la réduction du nombre de syllabes : la proportion est d'un cadratin par syllabe; ainsi, sur le vers de douze ou alexandrin.
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Le vers de 10 se renfonce de 2 cadratins,
Cependant cette mesure n’est pas absolue ; il est des cas où, selon le caractère et rétendue de la juslification , le renfoncement d’un cadratin par syllabe est réduit sculemeut à un demi-cadratin.
On cesse également de l'observer quand il s’agit de petits vers; on les renfonce, alors de manière qu'ils occupent à peu près le centre de la justification, en les maintenant toutefois un peu plus vers la gaucbe : ici, comme dans bien d'autres cas, c'est le goût qui décide.
La fable suivante, qui offre des vers de sept mesures différentes, donnera une idée des vers mêlés et des renfoncements.
LE .NAIiV ET LE GÉANT.
Debout sur un géant qui lui servait d’appui.
Un nain s’applaudissait de voir plus loin que lui.
V Ouil criait-il, ta vue est bornée aux collines Voisines;
Tandis (jue moi,
Plus grand que toi.
Je vois jusques aux pôles. »
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Le géant repailit :
« Vous oubliez, petit,
Que vous êtes sur mes épaules. »
Petits penseurs, petits esprits.
Petits vers luisants des ténèbres.
Qui de l’antiquité, dans vos petits écrits,
Placez les écrivains célèbres Au-dessous De vous.
Qui donc vous connaîtrait, ô baibouilleurs infimes 1 Si ces hommes fameux, pareils à ce géant,
N’avaient sur les hauteurs de leurs œu\res sublimes Placé votre néant?
Les vers se présentent encore d'une façon parliciilière quand ils prennent la forme de dialogue, dans une pièce dramatique par exemple, tragédie, comédie ou drame. Tel vers est récité par fragments et par plu.sieurs peisonnages. Les exemples sont nombreux ; en voici un pris au hasard dans Amphitryon , de Molière :
On t'a battu !
AMP IIITRVO.N.
sosie.
Vraiment !
AMPHITRYON, iüt qui ?
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