LES ŒUVRES DE DIEU
Dieu a fait les choses visibles et les invisibles. Il les a toutes créées belles à la manière qui leur convient, celles-là d'une beauté qui n'a pas d'action sur les sens, et qui n'en est que plus haute, car elle ressemble mieux à la beauté incréée ; celles-ci, au contraire, d'une beauté qui ne se
sépare pas dans notre idée des douces sensations de nos yenx et de nos oreilles. Il y a donc différents genres de beauté, de même qu'il y a différents genres de bonté. Ces différences ne tiennent pas seulement à des différences de nature, elles sont motivées par des différences de point de vue et de destination ; autre est la beauté de la fleur, autre est la beauté du fruit. Autre aussi est la bonté que Ton trouve en eux, suivant qu'on les considère par rapport à leur destination directe qui est la reproduction de la plante, ou qu'on s'élève jusqu'à la pensée d'une destination plus excellente qui leur est donnée relativement à un être supérieur, et par-dessus tout relativement à Dieu. Les choses visibles ont des beautés qui ne se voient pas, par leurs rapports avec les choses invisibles, par les idées qui s'y attachent. Il nous arrive souvent d'envisager deux choses dans deux ordres d'idées différents, de juger de la bonté de l'une dans un sens, de sa beauté dans un autre, de faire le contraire quant à celles que nous lui comparons : de là ces disproportions apparentes qu'il nous semble apercevoir entre la beauté et la bonté. En réalité, dans tous les êtres et dans chacune de leurs parties, dans chacun de leurs organes considérés sous le même rapport, la proportion du beau est toujours en proportion du bien. Nous irons plus loin et nous dirons que, selon le plan de la création dans chacun d'eux, la beauté sous tous les rapports devait leur être répartie proportionnellement en raison de la bonté qu'ils renfermaient aussi sous tous les rapports, la beauté visible en raison même de ce qu'ils avaient de bonté inaccessible à toute impression des sens. Cette harmonie sera rétablie, et dans l'état définitif de toutes choses, ce qu'il y aura foncièrement de meilleur sera aussi ce qui apparaîtra au dehors revêtu de la beauté la plus grande. Dans le monde où nous vivons, l'ordre a été troublé, mais non pas détruit ; il conserve des traces de ce qu'il aurait dû être, on y voit apparaître des préludes de ce qu'il doit devenir.
L'ange enivré de sa propre beauté l'a perdue aussitôt qu'il a cessé de la rapporter à Dieu. L'harmonie rompue , elle l'était en tout et à jamais. La nature angélique, à raison de sa simplicité purement spirituelle, se refusant à toute possibilité de réparation, n'offrant aucun refuge où il peut rester quelques débris de sa beauté première, le plus beau des anges, dès le premier instant de sa chute, est devenu le plus hideux des démons. Quand on le représente encore en lutte contre les bons anges , comme expression de son intelligence et de sa force, on peut lui conserver quelque reste de beauté, de grandeur : tel l'a fait Mil ton. Mais c'est pure fiction.
Tout ce qui lui est inhérent des dons naturels conserve une beauté abstraite, mais cette beauté ne lui appartient plus à lui-même, il la change au contraire en laideur par rapport à lui par l'usage pervers qu'il en fait , car tout mal est laid par là même qu'il est mal, comme tout bien est beau par là même qu'il est bien.
Quand l'âme se dégrade par le péché, elle perd sa beauté , et la laideur de l'âme conduit à la laideur du corps ; mais elle y conduit par degrés, et souvent la dernière conséquence physique d'un mal moral ne se fait sentir, par l'abâtardissement des races, qu'au bout de plusieurs générations. H faut aussi considérer les effets du mal moral sur la beauté du corps suivant ses propres degrés : la pas3ion mène au vice, le vice à l'abjection des penchants. La passion , d'abord , même la passion coupable , loin de détruire les facultés naturelles, les exalte et avec elle souvent la beauté du corps qui en est le revêtement ; mais bientôt le vice les altère les unes et les autres, et quand il devient abject, il les conduit à l'abjection. La pente est fatale ; on peut s'y soustraire à tous les degrés avec l'aide de la grâce divine , tant que la mort ne vous a pas jeté au plus bas, sans ressource. Mais pour se soustraire à cette pente du mal, il faut s'arracher au mal lui-même par la réparation et le repentir, et rompre à temps avec les beautés qui séduisent, pour éviter de périr avec les laideurs qu'elles enfantent.
Nous disons beautés : la beauté est réelle, et, tant qu'elle'subsiste, la proportion rationnelle avec une bonté correspondante n'est pas rompue. Cette bonté est dans les facultés natives qui nous sont données afin que nous en fassions un bon usage ; il est dans l'ordre même que l'usage les exalte naturellement, quand il n'est désordonné que relativement à ses conditions morales et sociales. Ce genre de désordre n'en constitue pas moins à lui seul un mal moral, qui contient en germe toute la série de conséquences qui de la passion et de sa satisfaction coupable mènent à toutes les dégradations.
Nous disons un mal moral : nous ne dirions pas assez si nous ne rappelions que ce mal est un péché, c'est-à-dire un mal contre Dieu, en soi, par conséquent, un mal d'une perversité infinie et d'une laideur à laquelle aucune difformité physique ne pourrait être comparée. H nous importe de ne pas affaiblir l'horreur qu'il doit inspirer au moment où nous le représentons encore dans ces conditions où il peut revêtir les dehors d une véritable beauté.
En cela même on voit la «bonté et la sagesse de Dieu ; il n'a pas voulu que le corps, par l'effet de la laideur de l'âme, perdît instantanément toute sa propre beauté, tant que l'âme, par un retour vers lui, pouvait, dans un instant, recouvrer toute la sienne, et rendre au cofps le droit de rester beau à jamais.
Un beau corps, s'il ne revêt une belle âme , est comme un vêtement conservé pour être digne d'elle quand elle redeviendra belle, tant qu'elle peut le redevenir.
Mais un beau corps vu dans l'accomplissement du mal , au lieu de ramener à la pensée de la réhabilitation, doit rejeter immédiatement vers celle de la dégradation et de la réprobation finale ; et si l'œil de notre âme était bien ouvert, le voyant tel qu'il est destiné à devenir, il nous paraîtrait hideux sur le modèle de Lucifer tombant du ciel et tout à coup transformé en Satan.