DU CORPS ET DE L'AME DANS LA BEAUTÉ
Formé d'un corps et d'une âme, l'homme est le lien du monde visible et du monde invisible. De toutes les œuvres visibles de Dieu, son corps aussi est la plus belle, mais de toutes elle est aussi celle qui, par la dégradation, peut prendre l'aspect le plus repoussant, quand, cédant au côté animal de son être, il ne sait pas contenir et régler par l'esprit les appétits et les instincts de la chair. Tous les êtres dans la nature ont la beauté qui leur est propre. Quelques-uns des types de beauté offerts par les animaux sont si nobles, que non-seulement l'on s'en sert par comparaison pour exprimer une idée de beauté supérieure chez l'homme, mais on applique cette idée aux Anges* et à Dieu lui-même : tels le type du lion, de l'aigle, de la colombe. Mais l'emploi de ces figures suppose toujours qu'un esprit, et même un esprit supérieur, y domine la matière et les formes. Il n'est aucune figure de ce genre qui, dans le cas contraire ne, puisse être prise en mauvaise part; et quand, dans ce sens, l'homme devient animal, l'idée de la ressemblance qu'il acquiert alors extérieurement avec la bête devient le type de la laideur, et en italien, la langue de l'art par excellence, il n'y a qu'un mot, brutto, pour dire à la fois le laid et le bestial.
L'art , entendu comme nous le faisons des arts d'imitation , a pour
objet direct les beautés visibles; il les observe pour les imiter, il les imite pour mieux en sentir et en faire sentir la beauté ; une imitation de la nature où il n'entrerait aucun sentiment de cette beauté ne serait pas de l'art; et comme l'homme est le chef-d'œuvre de la création visible, l'art a pour principal objet de saisir et de rendre la beauté humaine. Mais dans l'homme il *n' y a pas seulement un corps, il y a un corps et une âme, et Fart qui ne rendrait que la beauté corporelle ne rendrait pas toute la beauté humaine. C'est précisément un privilège de cette nature choisie, à la fois spirituelle et corporelle , de pouvoir rendre visibles par le corps les beautés de l'âme.
Les impressions de l'âme, et par conséquent ses beautés, se manifestent par les impressions correspondantes du corps, et l'exquise délicatesse avec laquelle nos organes se prêtent à ce rôle est le principe de leur plus grande beauté à la fois physique et morale.
Il y a des beautés purement physiques, mais il n'y a pas de perception de la beauté qui soit purement physique. Les animaux sans raison n'en ont pas le sentiment.
L'accord des sons et des couleurs, la cadence du nombre dans l'harmonie universelle excitent, chez tous les êtres doués de quelque sensibilité d'organe, une impression agréable. Il est possible de la considérer comme un effet du beau, mais ce n'en est pas le sentiment, c'est un effet du beau en tant que l'harmonie produit un bien-être sensible : effet irréfléchi, irrésistible, momentané comme la circonstance qui le produit. L'impression passe et la bête va où la portent ses appétits.
A l'homme seul il appartient de s'arrêter au beau avec réflexion, de le contempler, de le rechercher pour lui-même; et dans cette voie les aspirations de son âme ont bientôt dépassé les impressions de ses sens : trait de ressemblance avec les anges qui, n'ayant rien de sensible, savent si bien goûter la beauté des œuvres divines ; acheminement vers Dieu , qui est insaisissable aux sens et la beauté même.
La notion du beau, à raison de l'idée de relation qu'elle renferme, exige une intelligence qui la comprenne ; d'un autre côté, le beau sensible, qui est l'objet fondamental des arts, demande des organes qui le sentent. Or l'homme étant le seul être de la création qui soit à la fois intelligent et sensible, le beau, tel que nous entreprenons de l'envisager, lui appartient en propre et ne peut se concevoir aussi en dehors des moyens qui lui sont propres de comprendre et de sentir.
20 MANCJEL DE L'ÀKT CHRÉTIEN.