‹ Manuel de l'art chrétienChapitre 9 sur 157 · NATURE DU BEAU · texte numérisé non relu

NATURE DU BEAU

LE beau se présente à notre esprit comme réunissant une idée de perfection et une idée de jouissance, de jouissance dans la contemplation de ce qui est parfait; il n'est pas la perfection même, mais un de ses aspects ; il n'est pas l'harmonie, condition essentielle elle-même de toute perfection, mais il en est un effet immédiat

L'harmonie, signifiant accord, union, comprend une idée d'unité et une idée de variété : l'idée d'unité dans la variété, du nombre dans l'unité. Hors de ces conditions, il n'est point d'harmonie, dès lors point de beauté. Rien n'est beau que le vrai, rien n'est vrai que le bien ; le vrai, le bien, le beau sont en soi inséparables. Si trop souvent ils semblent séparés, c'est ou qne nous voyons mal, ou que les œuvres de Dieu nous apparaissent dans un état de mutilation et de déchirement. Ces désordres seront réparés ; et, dans leur état définitif, plus parfaitement encore que dans leur premier plan, l'accord sera complet entre le bien, le beau et le vrai, en toutes choses et sous tous les aspects.

Raphaël a exprimé la pensée de cet accord, on peut le dire, en un magnifique langage dans la Salle de la signature, car les quatre figures allégoriques qui en ornent la voûte, et dont la signification se développe sur chacun des murs correspondants, peuvent être considérées comme des personnifications :1a Théologie, du vrai dans Tordre surnaturel; la Philosophie, du vrai dans l'ordre naturel ; la Justice, du juste même qui se confond avec le bien, et la Poésie, du beau ou de la beauté dans toutes les

œuvres de l'esprit humain. Wumine afflatur, elle est un souffle de 1a divinité*. L'empreinte un peu trop forte de mythologie antique dont est ternie l'œuvre du peintre chrétien, n'ôte rien foncièrement a la justesse de la

La Poésie. [Raphaël.]

pensée. Supprimer toute réminiscence d'Apollon, il n'en sera qne plus vrai de le dire : le beau est un souffle de Dieu, et la poésie n'est que ce côté des choses, cette forme de composition artistique et littéraire, cette disposition de l'âme, où le beau prend le pas sur cette face inférieure du vrai et du bien que l'on peut appeler l'utile, et, comparativement à ce quelque chose de plus positif, la poésie est un souffle et le beau une exhalation, mais un souffle divin et une exhalation qui enlève jusqu'aux cieux. Le bien, le vrai, l'utile, d'ailleurs, ne sont sacrifiés que si la poésie est creuse et la beauté illusoire ; le beau, s'il est véritable, les entraîne avec lui, puisqu'ils sont inséparables. Nous l'avons dit, et nous ne l'avons pas assez dit : le beau en effet, substantiellement, n'est pas autre que le vrai et le bien, il est une face de l'être ; le vrai et le bien nous le montrent sous d'autres aspects ; le vrai est cette face de l'être par où il se fait connaître ; le bien, celle par où il se fait aimer ; le bean, celle par où il se fait ad-

mirer ; mais ce n'est pas dire Suffisamment pour le définir, car le sentiment du beau cause une satisfaction intime que le mot d'admiration b 'exprime qu'en partie ; le vrai éclaire, le beau attire, le bien attache.

Le vrai, le bien, le beau sont des manières d'envisager l'être dans la réalité, dans l'efficacité, dans la splendeur de ses perfections. Dans l'état parfait, elles s'appliquent à chacune de ses perfections ; car en lui tout ce qui est vrai est en même temps beau et bon. Et encore que ces idées de vérité, de beauté, de bonté, s'appliquent à l'être lui-même, quel que soit l'aspect sous lequel on l'envisage, si on les considère elles-mêmes comme étant des rapports , elles ont droit réciproquement, tout en demeurant distinctes, d'être qualifiées les unes par les autres. Aussi la vérité est bonne, elle est belle en tant que vérité, et la beauté est un bien, abstraction faite de l'être vrai, de l'être beau.

Ce n'est pas assez de définir la beauté : ce qui plaît, même en ajoutant : ce qui plaît à la vertu éclairée. De Maistre, lorsqu'il s'est servi de ces expressions, ne prétendait pas donner une définition rigoureuse, mais énoncer une vérité de mesure suffisante pour le besoin de la thèse qu'il soutenait II n'y a pas que le beau qui plaise ; le bien aussi, réel ou présumé, plaît pour l'utilité et la satisfaction qu'on en retire ou qu'on espère en retirer, sans rapport direct à sa beauté. Le beau, qui est la splendeur du vrai et du bien, est aussi un attrait pour porter vers eux, mais il n'est pas leur unique attrait. On approcherait plus de la vérité si on définissait le beau : ce qui plaît en soi, considérant qu'il suffit, pour en jouir, de le posséder, de cette seule possession de l'âme que donne la contemplation de l'objet, possession susceptible de devenir parfaite, si cet objet est lui-même parfait et purement spirituel.

Page 1