SAINT ETIENNE ET SAINT LAURENT, LES PROTOMARTYRS
Saint Etienne n'est pas seulement le premier des martyrs, on lui donne le titre de protomartyr, c'est-à-dire qu'il est un type par excellence du martyre. Ce titre de protomartyr est aussi donné à saint Laurent , qui doit à des circonstances particulières de tenir dans l'iconographie chrétienne une place peut-être plus importante que le premier des martyrs lui-même, — de telle sorte, pourtant, que, ne venant jamais hiérarchiquement qu'après saint Etienne, il ne puisse être exalté sans que celui-ci le soit par là même encore davantage.
Il paraît y avoir eu, dans les desseins de la Providence, une certaine corrélation privilégiée entre le diaconat et le martyre. En tête de la glorieuse phalange des martyrs marchent trois saints diacres, saint Etienne, saint Laurent et saint Vincent. Ce n'est pas fortuitement sans doute, non plus, que vient ensuite un saint guerrier, saint Sébastien. Un saint pontife, saint Fabien, lui est associé dans les invocations de l'Église ; mais combien il y a de différence dans la popularité et l'extension de leurs cultes à l'un et à l'autre ! On remarquera, aussi, que parmi les martyrs les plus populaires et les plus honorés, on compte beaucoup de saints militaires : saint Maurice, saint Victor, saint Vital, chez les Latins ; saint Démétrius, les deux saints Théodore, chez les Grecs; saint Georges partout. C'est qu'au point de vue où les martyrs deviennent populaires, et où l'art reçoit la mission de les représenter, on s'arrête au caractère le plus saillant ; or, le caractère des martyrs, c'est d'être militant, et il appartient au soldat d'être jeune et alerte. Que le type du pontife, du docteur soit donc un noble vieillard : à eux appartient le conseil. L'exécution est le propre
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du martyr ; il convient donc qu'il soit représenté par un ministre du sanctuaire par rapport au pontife, par un militaire par rapport au chef qui gouverne, par un jeune homme sous le rapport de l'âge.
Saint Etienne, qu'il nous est permis d'appeler par excellence la fleur du diaconat et la fleur du martyre, était-il aussi dans la fleur de ses années quand il consomma son sacrifice ? La sainte Écriture ne nous en dit rien; mais on doit remarquer que de tout temps il a été représenté jeune et imberbe. Depuis le xil* siècle, on lui attribue généralement la dalmatique, ainsi qu'à tous les saints diacres : on connaît des exemples de cette attribution au vm6 siècle ; plus anciennement, et souvent depuis encore, on ne distingue pas son costume de celui des apôtres. Le livre, livre des Évangiles, un des attributs les plus communément donnés aux saints diacres, est d'une application trop générale pour servir à les caractériser; il sert seulement à les honorer; mais, au moyen de la tonsure, de la dalmatique et de la palme, on en est venu à dire très-clairement qu'ils sont diacres et martyrs. Pour les distinguer entre eux, on a recours aux instruments de leur martyre , c'est-à-dire aux pierres pour saint Etienne. Dans tout état de cause, on doit s'attacher à son caractère et faire en sorte de rendre ses aspirations extatiques, non dans le vague d'une rêverie sentimentale, mais dans la précision d'une vue certaine. C'est la prière de saint Etienne qui nous a valu saint Paul. Quand on représente son martyre, action pour lui si caractéristique, qu'on ne saurait avoir la pensée d'en chercher d'autres, si on n'a qu'un tableau à lui consacrer , trois personnages peuvent suffire : le martyr, un juif qui le lapide, et saint Paul le fruit du martyre. Nous en avons sous les yeux un exemple du xme siècle, où saint Etienne étant très-jeune, saint Paul, que les Actes dès Apôtres appellent un jeune homme sous le nom de Saul, est avancé en âge ; selon la rigueur historique, ce serait une grosse erreur, mais, selon l'idée, c'est vrai, dans ce sens que, pour honorer saint Etienne, il faut voir Saul, le persécuteur, transformé en saint Paul, l'apôtre. Des procédés aussi archaïques ne seraient plus admissibles aujourd'hui ; mais, quant à l'esprit de la chose, il est toujours bon de ne pas le perdre de vue.
La mort de saint Laurent produisit elle-même les plus grands fruits. Prudence n'a pas craint de lui attribuer la conversion de Rome et la chute de ses temples. De là les si grands honneurs qui lui furent rendus. Voici un fragment de fond de verre où, en guise de nimbe, il porte le monogramme sacré, pour exprimer son union avec Jésus-Christ , comme
par application spéciale de ces paroles : Christianus, alter Christus. On remarquera que, pour plus grande assimilation avec son divin modèle, le saint martyr est accompagné de V Alpha et de V Oméga, et qu'il porte la croix. La croix, en effet, lui est demeurée comme attribut fixe, et on la lui voit entre les mains, dans un grand nombre de monuments, jusqu'au xiu" siècle. Alors le gril que l'on remarque sur un brasier, à côté de saint Laurent, dès le v6 siècle dans les mosaïques de Saint-Nazaire et Saint-Celse, à
Saint Laurent, alter Christus.
Bavenne, plutôt comme représentation abrégée de son martyre, qu'à titre d'attribut distinctif, est devenu d'un usage général dans tout l'Occident ; mais la nature de l'instrument a fait qu'il est ordinairement soutenu par le saint martyr, et posé à côté de lui plutôt qu'il lui est donné à porter.
Quant à son type de figure, saint Laurent, dans les hautes époques, à été plus généralement représenté d'un âge mûr ; mais, depuis le xnie siècle, on l'a rajeuni d'ordinaire autant que saint Etienne, et quelquefois plus encore. Comme expression de physionomie, après avoir attribué au premier l'aspiration vers Dieu, on pourrait s'autoriser de divers exemples, pour attribuer au second la pleine et actuelle possession de son divin objet.
Nous n'avons pas parlé jusqu'ici d'une mise en action. Dans ce cas, rien de plas caractéristique que de voir saint Laurent étendu snr le gril. Hors dn supplice même on de ses apprêts immédiats, ce qni peut le mieux le caractériser, c'est l'admirable présence d'esprit, ou plutôt l'inspiration qu'il eut de présenter les pauvres comme les trésors de l'Église. Sur la predella du retable dortt nous avons reproduit la partie centrale (p. 473), Orcagna, au-dessous d'une figure en pied de saint Laurent, lui a attribué, comme action caractéristique, la scène que nous mettons sous les yeux de
Intervention de saint Laurent dans le pèaement des mérites et démérites.
nos lecteurs. Elle représente saint Laurent intervenant dans le pèaement des mérites et démérites, non de saint Henri, ainsi qu'on l'avait dit faussement, mais d'un autre prince d'une époque voisine et un peu postérieure, comme l'ont démontré les Bollandiates. Ce prince avait fait don d'un magnifique calice à une église dédiée an saint diacre, qui, par son intercession, réussit à sauver son âme en grand danger de se perdre.
DES AUTRES HABT7B8.
SAINT Etienne et saint Laurent sont les représentants attitrés de toutes les légions de martyrs ; ils les représentent spécialement dans la cour céleste de la Dispute du Saint-Sacrement ; c'est pourquoi nous leur avons consacré plus de place qu'il ne nous sera possible d'en accorder à tons leurs plus glorieux émules réunis. Saint Vincent n'a pas été moins héroïque dans ses combats ; après des tourments plus variés, sinon plus
atroces, il rendit tranquillement à Dieu son âme dans un lit, échappant an tyran qui avait voulu lui donner du soulagement, pour le rendre capable de nouvelles tortures. Vainqueur en cela même, il le fut encore après sa mort contre les efforts qui furent faits pour le priver de sépulture ; cette lutte finale est celle qui a le plus frappé les esprits, et le corbeau qui défendit son corps destiné à être dévoré par les bêtes sauvages, la meule de moulin qui surnagea, au lieu de l'entraîner au fond de la mer, sont devenus ses principales caractéristiques ; il conviendrait aussi de lui attribuer deux couronnes, comme on l'a fait dans le Ménologede Basile, pour exprimer sa double victoire. Quant au broc, à la serpette, à tout ce qui se rapporte à son patronage sur les vignerons, il n'y a pas lieu d'y recourir hors des circonstances relatives à ce patronage lui-même.
Saint Fabien, représenté avec les insignes pontificaux, une colombe près de la tête, et la palme du martyre qui le distingue de saint Grégoire, sera très-suffisamment caractérisé.
' Le type qui a prévalu dans l'art pour représenter saint Sébastien est très-connu : on en fait un très-jeune homme, un beau jeune homme, nu et percé de flèches, — un trop beau jeune homme, dans ce sens que, le représentant seul, on l'a fait d'une beauté trop sensuelle. Cette extrême jeunesse, cette fraîcheur de carnation, ne sont pas d'ailleurs selon la vérité historique ; elles ne sont pas non plus conformes aux plus anciennes images du héros, comme on le voit dans l'image en mosaïque du vn° siècle, que possède l'église de Sain t-Pierre-în- Vincoli, à Borne.
Saint Sébastien était capitaine d'une compagnie dans les gardes prétoriennes : un emploi militaire aussi élevé ne permet pas en effet de supposer qu'il eût moins de trente ans. On sait que, percé de flèches sur les ordres de Dioclétien, par les archers de Mauritanie, il ne périt pas de ce supplice; mais que, lui ayant survécu, il fut, quelque temps après, assommé de coups de bâton; les flèches, cependant, sont restées justement son principal attribut, avec le costume militaire; s'il les tient à la main, il sera suffisamment caractérisé ; il n'y a pas lieu non plus d'interdire de le représenter comme en étant percé , pourvu qu'on y mette les correctifs convenables.
Les saints Jean et Paul n'ont pas, dans l'art chrétien, une place proportionnée à l'importance de leur culte. Officiers de la maison de sainte Constance, fille de Constantin, et mis à mort par les ordres de Julien, qui avait voulu vainement se les attacher, il n'est pas prouvé qu'ils aient
jamais fait aucun service militaire ; cependant, faute de meilleures indications, on peut se croire autorisé à leur en attribuer l'armure et le costume. Dans tous les cas, l'épée leur revient comme instrument de leur martyre.
Saint Corne et saint Damien sont beaucoup plus connus des artistes. A s'en tenir aux données les plus accréditées, on admettra qu'ils étaient Arabes d'origine, médecins de profession, et qu'ils furent décapités sous
Saint Sébastien. (Mosaïque à Saint- Pierre-ia- Vincoli.)
le règne de Carin ou sous celui de Dioclétien, à Egée en Cilicie. Ils ont toujours été en grande vénération chez les Grecs sous le nom d'Anargyres, c'est-à-dire sans argent, parce que la médecine était pour eux un moyen de prosélytisme, et qu'ils l'exerçaient gratuitement. On les caractérise convenablement en leur donnant à porter des boîtes à médicaments avec la palme du martyre.
Martyrisés sous Néron, an plus tard sons Domitien, saint. Gervais et saint Protais ont été célébrés par saint Ambroise, qui découvrit leurs corps et les déposa dans la. basilique de son nom. Nous reproduisons les figures que leur a attribuées Le Sueur, dans le tableau où, accompagnés de saint Paul, ils apparaissent au saint évêqne, pour lui révéler le lieu où gisaient ces précieuses reliques : suspendus légèrement dans les airs, tous les deux dans la fraîcheur d'une jeunesse désormais immuable, ils semblent deux
8. demis et S. Protail apparaissant: à 8. Ambroise. (Le Bneni.)
anges dessinés de la main de Raphaël. D'après leurs actes, qui ne sont pas dépourvus de tonte autorité, ils auraient été frères et d'un rang distingué ; saint Gervais serait mort bous les conps d'une flagellation de fouets de plomb ; saint Protais aurait été décapité. Généralement ils sont représentés jeunes, mais non plus de la première jeunesse, saint Gervais surtout. Quelquefois on leur a attribué la dalmatiqne, comme s'ils avaient été diacres ; mais c'est plutôt parce qne, dans l'iconographie, ils ont été souvent représentés en quelque sorte comme les acolytes de saint Am-
broise, qne par suite d'anciennes données portant à croire qu'ils auraient été engagés dans les ordres sacrés.
Nous avons épuisé la série des martyrs invoqués dans les litanies des saints ; nous pourrions encore prendre pour types le surplus de ceux qui sont nommés au canon de la messe ; mais, pour la plupart, ils offrent peu de prise à nos observations. Il sera préférable de dire quelques mots de deux martyrs qui ont été et qui peuvent être encore souvent représentés : nous voulons parler de saint Christophe et surtout de saint Georges. Ce sera d'ailleurs une occasion de s'expliquer sur des représentations passées en usage dans l'iconographie et qui reposent sur des légendes très-douteuses.
Certains auteurs ont prétendu nier jusqu'à l'existence de saint Christophe, et proposé de ne voir en lui qu'une pure allégorie. Il faut distinguer : l'existence personnelle du saint martyr est bien prouvée ; quant à son nom, d'après son propre témoignage, consigné dans ses actes, il l'anrait pris après son baptême, et en raison de sa signification même <r qui porte le Christ * ; de ce nom ensuite, il est à croire qu'est divisé tout ce qui est dit dans la légende — légende très-distincte des actes dont nous venons de parler — de la taille gigantesque du saint, de toutee qui s'ensuit, notamment de l'Enfant Jésus porté sur ses épaules. Néanmoins, tout bien considéré, nous ne voyons pas pourquoi, au point de vue allégorique même, on ne continuerait pas de représenter saint Christophe d'une grande taille et portant l'Enfant Jésus conformément à la signification de son nom ; mais on évitera tout ce qui sentirait le ridicule, l'exagération ; et l'on imitera plutôt les peintres mystiques qui ont dirigé les yeux de saint Christophe vers son doux fardeau avec une complaisance pleine de charme.
Le titre de Mégalo7nartyr, « le grand martyr par excellence », est donné à saint Georges chez les Grecs, et les empereurs de Constantinople portaient son image en tête de leurs armées. Il a été en Occident, depuis les croisades, le patron de la chevalerie pendant tout le moyen âge. Saint Georges. est un idéal, un idéal militaire venu de l'Orient, et transformé sous l'influence et avec la couleur de l'esprit chevaleresque qui régnait en Occident. Saint Georges est un idéal, mais un idéal enté sur un fond réel. Ses anciens actes, sans être de ceux dont l'authenticité est affirmée par les meilleurs critiques, ont une teinte très-sérieuse et un grand air de vraisemblance dans leurs principales circonstances. Qu'il ait été un jeune et
noble officier des armées romaines, qu'il ait confessé sa foi à Nicomédie en présence de Dioctétien lui-même, c'est ce dont on ne peut guère douter. Que, frappée d'admiration pour son intrépidité dans les tourments, l'impératrice se soit convertie, et que cette impératrice se soit nommée Alexandra, on peut au contraire y trouver matière à objection ; mais il n'est pas impossible qu'il y ait là encore un fond de vérité. Quoi qu'il en soit, l'intervention de cette princesse dans les actes de saint Georges a été probablement pour une grande part dans la conception du rôle fabuleux attribué à la princesse Cléodelinde, fille du roi de Siléna, dans la légende romanesque du moyen âge ; comme ce qu'il est dit dans ces mêmes actes des idoles renversées à la voix du martyr, avant qu'il ne fût décapité, a dû inclinera le faire représenter comme vainqueur du démon et de l'idolâtrie, d'où est venu le dragon contre lequel on le fait combattre. C'en est assez, pensons-nous, de cette signification et de l'usage pour autoriser à continuer de représenter saint Georges comme type du chevalier chrétien.
L'ère des persécutions touchait à son terme, et bientôt avec Constantin vient le triomphe de l'Église. Depuis lors, cependant, en aucun siècle, elle n'a été privée de la gloire d'enfanter quelques martyrs ; à défaut de la persécution légale, l'assassinat y pourvoit : tels, au XIIe siècle, saint Thomas Becket; auxnr3, saint Pierre, dominicain; au XIVe, saint Jean Népomucène. Le protestantisme arrive, et il va faire à son tour des légions de martyrs ; puis viennent les missions chez les peuples païens et barbares, et à leur suite les martyrs du Japon, de la Chine, du Tonquin. Plus près de nous d'autres martyrs sont venus tomber sous nos yeux. Dans la primitive Eglise, le sang des martyrs était une semence ; aujourd'hui, il devient un remède, et tant qu'il se trouvera des hommes capables d'offrir leur vie pour le salut même de ceux qui la leur ravissent, nous pourrons dire que nous ne sommes pas perdus, et nous trouverons dans les circonstances de leur mort des motifs de représentations capables de retremper les âmes.