CHAPITRE IV
IL semblerait que les apôtres n'auraient qu'imparfaitement le droit de marcher à la tête du glorieux cortège des saints, s'ils n'avaient scellé de leur sang les vérités qu'ils ont annoncées. fls sont apôtres et martyrs ; et les martyrs qui viennent après eux, dans l'ordre des honneurs que nous rendons aux saints, ont aussi exercé comme tels un genre de prédication qui leur donne un trait de ressemblance de plus avec les apôtres.
Le martyre est le plus vaillant des combats; et la mort qui s'ensuit, la plus belle des victoires. C'est mal en apprécier le caractère que de rendre principalement l'horreur du supplice et la cruauté des bourreaux. R ne faut non plus, dans le martyr, rien qui ressemble à l'exaltation de l'énergumène, rien qui sente la bravade : l'élan du regard vers le ciel d'où lui vient la force et le courage , voilà ce qui doit le distinguer ; cet élan sera doux et serein comme le serait une extase. L'assistance divine, toujours assurée aux martyrs, se manifeste très-diversement, il est vrai. H en est qui, par moments, ressentant tous les aiguillons de la douleur, ont poussé des cris perçants ; la nature fléchissait ; mais la volonté soutenue par la grâce ne fléchissait pas, et c'est là le triomphe. Appelé à dire ce triomphe, l'artiste est libre de choisir son point de vue; il choisit mal s'il essaie, comme équivalent des cris, de rendre uniquement les convulsions des membres , les crispations du visage. Le martyr triomphe lorsqu'il confesse courageusement sa foi ; il remportera sa dernière victoire, quand il rendra son dernier soupir : déjà, ses yeux s'illuminent, la sérénité revient dans ses traits.
Ses chairs en lambeaux, sa pâleur, sa position ; ses muscles tendus diront assez ce qu'il souffre, ce qu'il a souffert, alors même que la méchanceté des bourreaux ne se peindrait pas sur leurs sinistres visages. Irrités de voir leur prétendu succès se changer en défaite , ils donneront à comprendre tout ce que le martyr va souffrir encore , si l'heure de l'éternelle délivrance n'est pas venue; mais il faut que, sur sa physionomie à luimême, on voie poindre un premier éclair de la béatitude qui l'attend.
Le premier des martys fut en effet favorisé d'une vision céleste au moment de rendre au Dieu mort pour nous le témoignage de son propre sang : c Je vois les cieux ouverts », s'écria saint Etienne , « et le Fils de « l'homme qui est debout à la droite de Dieu d; et comme on le lapidait, il s'écriait encore : « Seigneur Jésus, recevez mon esprit ». N'est-ce pas là le modèle de tous les martyrs ?
En un mot, il s'agit toujours pour nous, dans le spectacle du martyre, de mettre en relief non les tortures , mais ce qui fait triompher des tortures, ou la fermeté de la foi, ou l'élan vers Dieu , ou son secours céleste, ou une sérénité invincible. •
L'art chrétien, s'il ne représentait du martyre que son atrocité, resterait fort au-dessous de l'art antique qui a su rendre la douleur belle, et cependant reconnaissable. En rappelant ce mot de Joseph de Maistre, nous voulons surtout faire mesurer de plus en plus la distance qui sépare l'un et l'autre idéal : d'une part, le plus affreux désespoir voilé et contenu dans la Niobéet le Laocoon, par la dignité humaine et le sentiment de la beauté plastique ;.de l'autre, des espérances certaines, la perspective de la victoire et d'un bonheur sans fin.
Combiner de semblables pensées, de pareils sentiments avec l'expression même de la douleur, était trop au-dessus des procédés d'exécution dont disposait l'art chrétien dans l'état où ils lui furent livrés, pour qu'il lui fût possible de tenter une pareille association pendant le cours de sa première période, quand bien même elle serait entrée dans son esprit. Il s'attacha au principal, qui était pour lui de dire la victoire. Les seules représentations qui aient trait au martyre comme à la Passion, pendant l'ère des persécutions, sont des images de Daniel dans la fosse aux lions, des trois jeunes Hébreux dans la fournaise, images de la protection divine, de la délit vrance finale, promise à ceux qui affronteraient tout ce qu'ils savaient avoir à souffrir. Après Constantin , quand la victoire fut consommée, on exprima sur les sarcophages la pensée du martyre, plutôt qu'on ne repré-
senta le martyre. lai-même, au moyen de la scène où saint Pierre est emmené ponr le sabir (v. pi. y). Ce caractère de la représentation ne change pas , quoique l'exécution soit pins imminente quand on lui associe saint Paul (p. 176), ou qu'on lui substitue saint Etienne. H est certain qu'à la fin du IVe siècle des représentations de divers martyrs s'étaient plus ou moins multipliées, dans les églises particulières qui leur étaient dédiées, et que là on ne craignait plus de rendre jusqu'à un certain point la chaleur de la lutte. Il y a lieu de penser néanmoins, d'après les descriptions qui nous en sont restées de ces compositions, qu'elles étaient disposées de manière à faire surtout ressortir le triomphe des athlètes de Jésus- Christ. Dans la médaille de Sucesaa (p. 273), saint Laurent est représenté sur le gril; mais, au-dessus, l'âme du martyr apparaît dans le sentiment de son triomphe et de son union avec Dieu désormais consommée.
On peut dire que, dès le iv6 et le Ve siècles, la couronne était donnée aux martyrs comme attribut, soit qu'elle fut suspendue sur leur tête, comme dans cette médaille, soit qu'ils la portassent dans leurs mains, pour l'offrir à l'auteur de tout bien, soit qu'elle fût placée seulement à côté d'eux; mais elle ne leur était pas toujours attribuée, et l'on peut dire qu'étant le signe de la récompense éternelle, à laquelle sont admis également les saints •confesseurs, elle n'était pas pour eux un insigne absolument distinctif. La palme est très-fréquente sur les inscriptions funéraires des Catacombes : cette expression « la palme du martyre », est employée dans les actes de sainte Agathe; néanmoins nous ne voyons apparaître cet attribut dans les mains des martyrs qu'au IXe siècle, dans la mosaïque de Sainte-Praxède, à Borne, où elle est donnée au chœur des martyrs, conformément à ces mots de l'Apocalypse : Palmœ in manibus eorum, c les palmes sont dans leurs mains », et nous ne connaissions pas, avant le xni* siècle, d'exemple de son attribution à aucun martyr représenté individuellement. Jusque-là, s'il y eut un signe général du martyre, d'une valeur analogue à celle que nous accordons aujourd'hui à la palme, ce fut plutôt la croix. C'est à ce titre qu'on la voit attribuer particulièrement à saint Laurent ; mais son emploi dans cet ordre d'idées n'eut jamais autant d'extension chez les Latins, qu'il en eut et qu'il en a encore chez les Grecs.
Désormais, chez nous la palme est devenue d'un usage si habituel et si généralement compris pour caractériser les martyrs, qu'on doit se faire une règle d'y recourir, si ce n'est dans le cas où des caractéristiques toutes personnelles ne peuvent laisser aucun doute sur la désignation générale,
comme sur la désignation particulière du saint représenté. Les attributs particuliers sont ordinairement les instruments même du martyr; mais dès lors qu'ils sont associés ou substitués à la palme, il faut qu'ils s'accordent avec elle, c'est-à-dire qu'ils soient transformés en trophées, et quand nous disons transformés, nous l'entendons à la lettre des formes elles-mêmes, dans le même sens que la croix du supplice se transforme en croix processionnelle ou triomphale.