SAINTS FONDATEURS D'ORDRES RELIGIEUX
Les fondateurs d'Ordres religieux sont comme les colonnes du sanctuaire : idée admirablement exprimée dans la basilique de Saint-Pierre, quand on a adossé aux piliers de cette basilique tous ces saints fondateurs. Les premiers modèles de la vie monastique devaient en poser euxmêmes le fondement, qui est la séparation d'avec le monde. De la part de saint Paul, le premier ermite, cette séparation fat absolue en fait, comme d'esprit elle doit toujours l'être. Dans la première intention de saint Antoine, elle le devait être de même, et ce caractère de sa mission se manifesta dès ses premières années, lorsque, selon l'observation de saint Athanase, il négligea les lettres humaines, à tel point que l'on a mis en question si même il savait lire. Il est à peu près prouvé que son dé&ut de culture intellectuelle n'avait point été porté jusqu'à ce degré d'exagération. Il avait reçu une première éducation conforme à sa fortune et à son rang ; et il conserva toujours dans ses rapports sociaux les manières d'un homme bien élevé. Il ne paraît pas non plus qu'il eut rien de singulier dans son costume. A ses derniers moments, lorsqu'il voulut disposer de ses vêtements, il se trouva qu'il avait deux tuniques de peau de brebis, un manteau et un cilice : le manteau était un don de saint Athanase, à qui il dut revenir avec une des tuniques. Il n'est pas probable que ce manteau eût une forme particulière : la forme devait être celle du pallium antique ; cependant il n'est pas hors de propos d'en relever un pan sur la tête du saint, ou d'y attacher sans détour un capuchon, pour exprimer plus clairement l'idée d'un costume monastique, conformément à l'usage qui a prévalu.
A l'exception du livre, par lequel on exprime l'idée des règles religieuses dérivées de ses préceptes et de ses exemples , quoiqu'il n'en ait
écrit aucune, et des insignes de la dignité abbatiale qu'on lui donne quelquefois à porter par esprit d'assimilation — les attributs de saint Antoine, le bâton ou la béquille, le signe Tau ou la croix en forme de T, la clochette, le porc, le feu, se rapportent tous originairement aux circonstances de son patronage sur les hôpitaux , patronage relativement moderne. Ceci n'em- • pêche pas qu'on ne puisse très-légitimement leur appliquer une signification plus élevée et conforme au caractère du saint considéré en luimême. Ainsi on voit dans la béquille ou le bâton un signe de son grand âge : le Tau apparaît comme une forme de la croix, principe de toutes ses victoires ; la clochette exprime l'idée de la régularité monastique ; le porc peut sembler une image des tentations sensuelles auxquelles saint Antoine sut toujours résister ; le feu, un souvenir de l'enfer vainement conjuré contre lui.
Les luttes que ce grand saint eut à soutenir contre les démons sont certainement un des traits les plus caractéristiques de sa vie ; mais c'est à tort que l'on a pris occasion de là pour imaginer les représentations les plus grotesques et les plus bizarres, à bien plus forte raison des scènes indécentes et lubriques. Ce qui ressort le mieux de l'exemple de saint Antoine, c'est l'impuissance de l'ennemi ; c'est qu'il ne faut tenir aucun compte de ses prestiges. Le recueillement du saint, la paix inaltérable avec laquelle il poursuit son travail ou sa prière doivent être le caractère dominant de toute représentation de ce genre.
Saint Benoît, en fuyant le monde, rechercha d'abord, comme saint Antoine, la solitude la plus profonde, la retraite la plus absolue. Il n'y fut pas non plus à l'abri des tentations et des épreuves; car ce fut alors que le démon lui ayant apparu sous la figure d'un oiseau noir, troubla à tel point son imagination, que le saint, pour se vaincre, ne trouva pas de meilleur moyen que de se rouler tout nu au milieu des orties et des épines qui entouraient son réduit sauvage.
Peint comme l'un des modèles de la vie monastique par le Beato Angelico dans la salle du Chapitre à Saint- Marc de Florence (pi. xxi, fig. 1), simple, calme, doux, réfléchi, il rentre bien dans tout ce que nous pouvons savoir de son caractère. Il porte comme attribut le livre, livre de sa règle, et un faisceau de verges serrées ensemble, symbole de la discipline monastique ; on sent qu'il n'en usera qu'avec discrétion : cet insigne est fait pour avertir ; il serait peu propre à frapper. Quant aux traits du
visage, on se rapprocherait probablement plus de la vérité en leur don-
nant plus de fermeté, avec une barbe plus courte, conformément aux plus anciennes images du saint patriarche. Outre le livre de sa règle et le faisceau de verges, on lui assigne encore comme attributs la crosse et la mitre abbatiales ; le corbeau qui, sur son ordre, alla jeter dans un précipice le pain empoisonné que lui avait offert un mauvais prêtre ; le verre brisé qui contenait également du poison, et d'où Ton fait quelquefois sortir un serpent pour exprimer l'idée même de ce poison, comme nous l'avons vu relativement à saint Jean l'Evangéliste.
La règle de Citeaux était un dérivé de celle de saint Benoît, et avant que saint Bernard ne fût entré dans cette abbaye, trois saints avaient travaillé à sa fondation : saint Robert, saint Albéric et saint Etienne Harding. On peut dire cependant avec le pape Grégoire IX, dans la bulle de canonisation de saint Dominique, que l'œuvre de Citeaux fut une œuvre originale, et que saint Bernard marche en tête de cette grande œuvre à laquelle il apporta son complément. L'image de saint Bernard, peinte dans la salle du couvent de Saint- Marc, par le Beato Angelico, au-dessous de celle de Benoît (pi. xxi, fi g. 2), est encore mieux réussie que celle-ci, et une des plus heureuses créations du vénérable peintre. Après avoir vu le saint abbé de Clairvaux aussi bien représenté, il nous semble qu'il ne peut plus l'être autrement : c'est bien là cet esprit vif, suave, pénétrant, cette âme qui n'était qu'intelligence et amour.
Comme attribut, on ne peut lui rien assigner de plus caractéristique que les instruments de la Passion groupés entre ses mains. La crosse et la mitre, à raison de sa dignité abbatiale, peuvent être placées à côté de lui ; mais il conviendrait peu de les lui faire porter, hors des circonstances où il pouvait effectivement s'en servir. Comme action caractéristique, on no peut rien faire de mieux que de représenter le saint abbé de Clairvaux en présence de la Sainte Vierge qui lui apparaît.
L'on sait que saint Dominique et saint François, avant de s'être jamais vus, avant d'avoir encore jamais entendu parler l'un de l'autre, s'étant rencontrés à Borne, s'embrassèrent spontanément ; ce n'est pas seulement le fait de cette touchante rencontre , c'est encore ce qu'elle signifiait, c'est-à-dire leur union constante dans l'accomplissement de leurs œuvreâ, que l'on a voulu exprimer quand on a représenté cet embrassement, comme dans le tableau du P. Besson que nous reproduisons.
Dans ce tableau 5 le pieux émule de Fra Angelico lui a emprunté le type de figure attribué à leur commun patriarche, type que le peintre ange-
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lique n'a pas toujours suivi, car soavent il a attribué à saint Dominique on peu de barbe et des traits moins idéalisés, traits d'ailleurs plus conformes à la majorité des images plus anciennes de ce grand saint. Cependant ce type rend si admirablement tout ce que nous savons de son caractère, que nous ne croyons pas qu'on puisse mieux faire que de s'y conformer désormais. Ses attributs sont parfaitement dé terminés, on ne
Première rencontre de saint Dominique et de saint François. (D'après le P. Besson.)
peut plus caractéristiques : l'étoile inscrite dans son nimbe, sur le sommet de la tête, lui est tout à fait propre ; quelquefois on la lui pose sur le front même. Le lis, symbole de la pureté, convient on ne peut mieux à ce grand serviteur de Marie ; mais beaucoup d'autres saints y peuvent aussi prétendre. Le chien portant à la gueule une torche enflammée est, an contraire, exclusivement attribué au fondateur des Frères— Prêcheurs , en souvenir de la vision qu'eut à son sujet la bienheureuse Jeanne d'Aza, s» mère. Ce chien, s'il s'agit d'une peinture, doit être blanc et noir. Le ro-
saire convient encore au saint instituteur do cette dévotion. 11 a des droits spéciaux à l'attribution du livre ; on lui attribue quelquefois un bâton, insigne des maîtres généraux de son Ordre; plus rarement on lui met à la main une croix. D'après le F. Cahier, ce serait un insigne commun aux fondateurs d'ordres qui n'ont pas droit au titre d'abbé, et, par conséquent, à la crosse.
Le digne émule de saint Dominique, le. sérapbique saint François a été, quoique indirecte ment, l'un des plus grands promoteurs de l'art chrétien; et ce qu'il a fait pour l'art, l'art le lui a rendu : il est peu de sainte , en effet, qui tiennent une plus grande place dans ses œuvres. On possède plusieurs portraits de lui, peints, sinon de son vivant, du moins pen après
Saint Françoia d'Assise.
sa mort , d'après le souvenir encore récent de ses traits. De ce nombre est celui que nons reproduisons, d'après Giunta de Fise. Toutes les peintures du xiii° siècle ont une certaine rudesse d'exécution qu'il faut évidemment adoucir, pour bien les interpréter. Nous recommandons d'ailleurs aux artistes cette description d'Ayala : a Son visage était allongé, ses t yeux tiraient but le noir; de la même teinte à peu près étaient ses cfae-
€ veux et sa barbe; son nez était mince et régulier, ses oreilles courtes : <e son teint tendait au brun plutôt qu'il n'était blanc... Mais ce qu'aucun <c pinceau, ce qu'aucune plume n'a pu suffisamment retracer de la main <e d'un mortel, ce sont ces infusions du ciel, ces dons, ces vertus qui l'ont <e rendu semblable, le dirai-je, au vrai prototype de toute beauté, à Notre- « Seigneur Jésus-Christ, d Ce n'est que par l'expression que l'on peut approcher d'un niveau aussi élevé , et nul n'en a plus approché que le Beato Àngelico dans la peinture murale du chapitre de son couvent dont nous avons souvent parlé (pi. xxi, fig. 3).
Comme attributs caractéristiques, pour saint François, il n'en est pas de meilleurs, et il n'a pas besoin d'en avoir d'autres, que ses stigmates avec l'habit de son Ordre. L'apparition du séraphin dont il reçoit ces signes sacrés de sa participation à la passion du Sauveur, est aussi ordinairement choisie comme son action la plus caractéristique. La croix qu'on lui met souvent à la main se rapporte elle-même plus particulièrement à ce même souvenir.
Ne pouvant nous attacher à tous les grands fondateurs d'Ordre, nous ne dirons plus que quelques mots applicables particulièrement à saint Ignace et à tous ceux qui ont fleuri dans les temps modernes.
Pour eux les conditions de l'iconographie chrétienne ne sont plus du tout les mêmes que dans les siècles précédents. Ce qui élève vraiment les saints au-dessus des autres hommes, — la pureté de l'àme, l'élévation des sentiments, cette sérénité du regard qui annonce la paix avec Dieu,— sera, dans les œuvres d'art, exposé le plus souvent à disparaître sous l'éclat théâtral, sous le relief des formes, le mouvement des attitudes, quand on les mettra en action; mais il y a un genre dans lequel l'art moderne fait sentir toute sa supériorité, et où ses inconvénients disparaissent en grande partie : ce genre, c'est le portrait. On a des portraits au moins approximatifs de tous les saints qui depuis le XVIe siècle ont fondé des familles religieuses ; ce qu'on connaît ainsi de leurs traits, joint à l'habit de leur Ordre, dispense facilement de leur appliquer d'autres caractéristiques, et Ton est invité à se servir bien plutôt des moyens que Ton a de bien rendre leurs caractères. Il est toujours bon, sans doute, d'associer à saint Ignace, par exemple, le monogramme du nom de Jésus; mais il faut surtout se rappeler que, an service de Dieu, ce grand homme fut toujours un vaillant chevalier, un capitaine de compagnie ; se rappeler les ardeurs de son amour , et ne jamais oublier cependant ce qu'il apporta de résolution, de
sagesse, de fermeté dans la fondation d'un Ordre destiné plus qu'aucun autre à demeurer comme un coi'ps d'élite dans l'Eglise militante.