SAINTS PÈLERINS ET SAINTS ROIS
TOUS les saints honorés d'un culte public dans l'Eglise, qui n'ont pas une place dans quelqu'une des catégories précédentes, comme apôtres, martyrs, pontifes, docteurs ou fondateurs, doivent être rangés parmi les disciples de ces derniers, à bien peu d'exceptions près, si toute* fois il y a des exceptions. Ces exceptions ne sauraient guère porter que sur les saints qui ont été retenus dans le monde par quelques grands devoirs sociaux, ou sur ceux qui s'y sont trouvés dans de telles conditions de souffrance, d'humiliation ou de subordination , qu'ils n'ont rien eu à faire, rien à craindre de ces choses , contre lesquelles le cloître est un refuge : les honneurs et les jouissances. Les saints rois sont dans le premier cas ; un simple laboureur à gages comme saint Isidore de Madrid, et de saints pèlerins comme saint Alexis, saint Roch, le bienheureux Benoît Labre, sont dans le second ; or les uns et les autres, ils peuvent se rattacher à des ordres religieux par la direction et les exemples immédiats qu'ils en ont reçus : nous goûtons parfaitement, en conséquence , le procédé adopté par Mme Jameson, qui range saint Henri, saint Etienne de Hongrie, saint Ferdinand d'Espagne, saint Casimir de Pologne, dans la grande famille de saint Benoit, puis saint Louis dans celle de saint François ; comme lui, saint Roch et le bienheureux Benoit Labre étaient du tiers ordre de saint François, et saint Alexis peut se rattacher aux premiers modèles de la vie monastique. Ces saints ayant une physionomie particulière dans leurs élévations ou leurs abaissements exceptionnels , nous leur avons réservé une place distincte, comme formant deux groupes que nous réunissons pour abréger.
Les caractéristiques communes aux saints pèlerins sont généralement le . bourdon, c'est-à-dire le bâton même que les pèlerins portaient à certaines époques, comme signe distinctif, et cette sorte de petit collet ou de manteau court auquel on a donné le nom de pèlerine. Ces insignes sont habituellement attribués à saint Alexis et à saint Roch; quelquefois on y joint, soit sur la pèlerine, soit sur le chapeau , les coquilles qui, à la rigueur, ne
devraient distinguer que les pèlerins de Saint-Jacques de Compostelle. De cette similitude d'attributions entre les deux saints, il résulte que Ton a pu quelquefois les confondre ; il est cependant des moyens très-usuels de les distinguer : saint Alexis tiendra le billet trouvé sur lui après sa mort et par lequel il se fit reconnaître de sa famille ; saint Roch relèvera le pan de sa tunique, pour montrer les plaies que la peste a imprimées sur son corps. D'ailleurs, la confusion n'est possible que dans les représentations où il n'y a de place ni pour l'escalier sous lequel saint Alexis trouva un refuge, ni pour le chien qui apportait à saint Roch le pain destiné à le nourrir. Le patricien romain du Ve siècle et le seigneur du xrv6, d'ailleurs, en se réduisant, l'un et l'autre, à la simplicité de costume la plus grande, pouvaient en réalité beaucoup se ressembler sous ce rapport ; ils pouvaient aussi avoir l'un et l'autre un même fonds de distinction, dans leurs traits abattus par la souffrance et les humiliations.
Saint Alexis était le fils d'un riche sénateur ; saint Roch était de race chevaleresque, peut-être de race princière ; les parents de Benoît Labre étaient d'humbles paysans, qui cultivaient eux-mêmes leur modeste patrimoine. Mais cette situation même est de celles que la maison la plus noble pouvait occuper sans déroger ; une autre noblesse venait s'y joindre : la noblesse d'une famille sacerdotale, accoutumée à fournir à l'Église, de génération en génération, de saints prêtres, de pieux religieux. Benoît lui-même avait reçu une éducation libérale; dans son abaissement, il pouvait paraître à celui qui l'observait attentivement , descendre d'aussi haut que les saints auxquels nous le comparons : tel avaient su l'apercevoir, de son vivant même, quelques âmes d'élite, quelques yeux clairvoyants ; il faut donc, pour le bien représenter sous les misérables haillons qui le rendaient plus généralement un objet de dégoût, exprimer le même fonds de distinc*tion, mais surtout une dignité céleste.
Il faut ainsi relever les saints qui se sont le plus abaissés ; d'un autre côté, pour bien rendre le caractère des saints qui sont restés au faîte des grandeurs, il faut les abaisser par un fond de simplicité. Mais cette simplicité n'exclut pas la majesté, elle la rehausse. Nous dirions même que, dans toute majesté bien comprise, il doit entrer une forte proportion de simplicité ; l'apprêt autant que l'arrogance lui sont contraires. Les saints rois, par là même, seront les plus majestueux des princes et les plus simples des saints. Nous prenons comme pouvant leur servir de types saint Henri et saint Louis, dont nous avons, sinon des portraits parfaitement
BîO MANUEL DE L'ART CHBÉTIEN.
authentiques, du moins des images qui, remontant jusqu'à leurs époques, peuvent, avec vraisemblance, nous avoir transmis quelque chose de leurs traits.
Nous donnons ici une réduction de la composition où figure la tête de saint Henri que l'on a vue (p. 441). Le saint empereur y porte le nimbe ; cet émail est donc postérieur à sa canonisation, qui eut lieu au milieu du XII* siècle. Si nous lui avons emprunté les traits de saint Henri, c'est que nous l'avions à notre disposition an Louvre ; mais, sous ce rapport, nous
Saint Henri. {Email dn Louvre.)
lui préférons la belle miniature de la bibliothèque de Munich, publiée par M. Forster, et qui est contemporaine du saint lui-même. Dans ces monuments et d'autres encore, les traits sont les mêmes ; mais, dans la miniature, la physionomie est beaucoup plus heureuse. Les insignes sont de part et d'autre, avec quelque différence, ceux de la dignité impériale. Ici le moine incliné a la gauche du saint lui présente probablement le reliquaire lui-même auquel nous empruntons cette représentation ; la fleur que tient à droite l'impératrice Canégonde doit avoir une signification plus personnelle : c'est le lis de la virginité qu'ils ont conservé dans leur union. Le lis est pour cette raison un des attributs que l'on voit quelque-
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fois à la main du saint empereur, représente isolément, et Ajala appuie avec raison l'usage de cette attribution.
La continence dans le mariage, telle que l'ont pratiquée saint Henri et sainte Cunégonde, saint Éléazar de Sabran, et sainte Delphine de Pondevès, et un petit nombre de saints époux, ne peut être proposée à l'imitation commune, mats seulement afin que tous s'élèvent par ceB exemples à la plus grande pureté des affections, en demeurant dans la limite de
Sceau de saint Louis. (Archives nationales)
leurs devoirs. Saint Louis, au contraire, est un modèle à proposer sans réserve à tous les époux, et nous le proposons de même a tous les rois. Ce grand prince offre encore un autre type : celui du saint chevalier. H était un grand justicier et un intrépide combattant, le champion de tous les opprimés. Bon et accessible, avec cette ravissante simplicité que Joinville nous a dépeinte, lorsqu'il était au faîto des grandeurs , il se montra singulièrement fier vis-à-vis des barbares qui l'avaient fait prisonnier: Et sa simplicité dans l'habitude de la vie ne l'empêchait pan, quand il le fallait, de représenter avec tout l'éclat que réclamait son rang.
MANUEL DK L'ABT CHEÉTIEN.
On a donné pendant un temps, comme étant de saint Louis, un portrait reconnu depuis pour être de Charles Y. Cette figure maigre et allongée, mélangée d'austérité et de douceur, n'est ni sans noblesse ni sans beauté. Mais la candeur de celle que nous voyons à saint Louis, sur son sceau, est bien mieux en rapport avec le caractère du saint roi. Il apparaît là dans la force de la jeunesse, avec une douce et ferme majesté, avec une physionomie limpide et un air ouvert qui lui conviennent bien. Dans la statuette du musée de Cluny (n° 1964), donnée comme provenant de l'ancien
Saint Louis. (Statuette du XIII* siècle.)
retable de la Sainte- Chapelle, e.t comme étant du xme siècle — statuette dont nous reproduisons le buste — ses traits, en admettant le passage de la jeunesse à la maturité de l'âge, ne sont pas eu désaccord avec ceux de l'empreinte ; ils font apercevoir le saint roi tel qu'il devait être peu avant sa dernière croisade, lorsqu'il avait atteint sa cinquantième année, au sein d'une longue pais. Le livre qu'on lui voit à la main doit être le code même de la justice. Depuis, le principal attribut de saint Louis a été la couronne d'épines. Il n'en faut pas davantage, avec les insignes de la royauté, pour le parfaitement caractériser.