‹ Manuel de l'art chrétienChapitre 12 sur 157 · BEAUTÉ DANS L'ART CHRETIEN · texte numérisé non relu

BEAUTÉ DANS L'ART CHRETIEN

Gomme l'homme lui-même dont il est l'œuvre, l'art a un corps et une âme, et de même qu'il nous arrive de cultiver la beauté et la parure de notre corps préférablement à la beauté de notre âme, de même, dans la pratique de l'art, on recherche trop souvent la satisfaction des sens plus que l'élévation de la pensée et la bonté des sentiments. H n'en peut aller ainsi dès que la question est posée non plus seulement sur le terrain de l'art, mais que l'on entend parler d'art chrétien. Qui dit chrétien dit la nature humaine réhabilitée par la grâce et relevée, pardessus son intégrité première, jusqu'à une destinée surnaturelle. Au point de vue chrétien, la beauté physique non-seulement doit être tenue au service de la beauté morale, mais elle doit s'élever jusqu'à servir de corps à la beauté de l'âme transformée par la grâce. Elle a son type dans Jésus et Marie : la nature humaine élevée jusqu'à l'union personnelle avec la divinité, comme type de la beauté virile ; la créature ensuite la plus parfaite, toujours préservée et à jamais affranchie de tout ce qui altère les œuvres divines, comme type de la beauté dans la femme.

L'art chrétien n'est véritablement tout ce qu'il doit être, corps et âme, qu'à la double condition de représenter les beautés de l'âme relevées par les plus chastes beautés du corps; mais pour lui l'âme avant tout, et sous ce rapport, jusqu'à un certain point, il procède à l'inverse de l'art qui n'est que de l'art*

Dans la voie de la dégradation comme dans celle de la réhabilitation, c'est toujours l'âme qui commence. Quand par sa faute elle a perdu sa beauté, le corps peut encore quelque temps conserver la sienne ; quand avec le secours de la grâce elle recouvre en se relevant sa beauté première et bien au delà, le corps reste dans l'état d'infirmité et de ruine où l'a réduit l'effet des passions, et il faut qu'il achève de mourir avant de prendre dans une nouvelle vie un aspect digne de l'âme à laquelle il sera à jamais uni.

Il y a bien quelque chose qui se relève dans le corps aussitôt que l'âme redevient bonne et par là même redevient belle : c'est l'expression. Mais

l'expression dans l'art , c'est précisément l'âme, et c'est en effet par l'expression qne l'art chrétien triomphe.

L'art antique est arrivé, sous le rapport de la forme, à une perfection qne l'art chrétien n'a jamais surpassée, qu'il a rarement égalée, si tant est qu'il l'ait jamais égalée, nous l'avouons non sans peine, car c'est la preuve qne la réhabilitation n'est pas complète; nous avouerons même plus tristement encore qu'au moment où l'art né au sein du christianisme, — alors qne tout ce qui était resté de la civilisation antique allait cesser de vivre , — qu'au moment, disons-nous, où cet art devenait capable de rivaliser pour la forme avec les chefs-d'œuvre de la Grèce , il cessa d'être chrétien, il cessa du moins de l'être principalement.

Serait-ce parce qu'il était moins chrétien qu'il devenait plus apte à rendre les beautés du dehors? Ne serait-ce pas plutôt parce que, devenu pins apte à les rendre par l'effet d'un progrès continu , lié à la marche toujours croissante elle-même de la civilisation chrétienne, il s'en serait épris an point de les préférer aux beautés du dedans, et par là même serait devenu moins chrétien en les négligeant ? Il y eut de l'un et de l'autre dans le mouvement de la Renaissance.

L'art resté plus chrétien ne se serait pas jeté avec ' tant d'engouement vers le genre de beauté que lui révélait, à cette époque, la découverte et l'étude des marbres antiques ; il s'en serait tenu à une émulation mieux réglée, dût l'effet en être moins rapide, pour atteindre, sous le rapport de la justesse des proportions et de la beauté plastique une perfection égale et même supérieure, sans s'écarter de sa propre voie, c'esWà-dire en maintenant la suprématie de l'esprit sur la matière, la subordination du corps i son àme.

Il avait pour mission non-seulement d'exprimer par le moyen de l'art d'utiles vérités, d'exciter de bons sentiments, mais les vérités les plus vivifiantes, les sentiments de la plus vive piété. La beauté de ces conceptions, de ces effusions de l'âme, était sa propre beauté, non pas seulement en ce sens qu'elles sont belles en soi d'une beauté toute intellectuelle et morale, mais eu égard à l'aptitude du corps humain à les rendre visibles par son attitude et sa physionomie. Il y avait là un ordre de beauté supérieur à tout ce que l'on avait dans l'antiquité enfanté de plus idéal. La forme corporelle de ce noble à la fois et populaire langage laissait à désirer, on ne le conteste pas, mais il la fallait en rapport avec le rôle éminent qu'il était appelé à jouer et cultiver la forme pour elle-même : ce fut la ravaler.

Alors même le sens artistique, si développé quant aux parties extérieures, nous pourrions dire corporelles de l'art, s'oblitéra à tel point, quant à ce qui en est l'âme, que Ton ne sut plus distinguer ce qui faisait la supériorité de l'art chrétien, et qu'on ne vit que décadence barbare, essais inconsistants d'une nouvelle enfance, dans tout ce qui, sous la forme la plus accessible de l'art, avait alimenté la piété, captivé les esprits et quelquefois enthousiasmé les peuples pendant quinze siècles de christianisme.

Il nous faut résolument adopter une manière d'envisager le beau qui nous permette de tirer profit de notre propre héritage et de l'accroître , de le compléter, en lui ajoutant tout ce qui a pu lui manquer aux époques d'ailleurs les plus florissantes.

l'abt chrétien et l'art antique comparés quant a l'idéal

de la beauté.

IL a pu se faire que l'art, pendant toute une période, pendant des séries de périodes, se soit attaché principalement à rendre les beautés du corps : l'art grec nous en fournit un éclatant témoignage ; tandis que la supériorité de l'art chrétien lui vient de ce qu'il a mieux su rendre les âmes. Mais il niy a de part et d'autre que du plus et du moins, car il n'est pas de beauté humaine où il n'y ait quelque chose de l'âme; tout ce qu'il y a dans le corps est pour l'âme, et il n'y a pas une de ses attitudes qui n'ait quelque rapport avec l'hôte incorporel qui l'habite. Il y a plus, dans toute production artistique, il y a une manifestation de l'âme : l'artiste y met son âme, qu'il le veuille ou ne le veuille pas, ou plutôt qu'il y songe ou qu'il n'y songe pas. Impossible de peindre une feuille avec quelque sentiment des formes et des couleurs, de la lumière et des ombres, sans quelque perception par conséquent de leur beauté, sans y mettre son âme.

Le sentiment de la beauté élevé jusqu'à l'idéal, tel que l'art antique l'a compris, tel qu'il a su le rendre, se lie intimement avec ce qu'il y avait de meilleur et de plus élevé dans la religion païenne, avec ce qu'il y avait de plus vrai dans la morale des sages de la Grèce et de Borne.

La Divinité, quand il s'agissait de la représenter, apparaissait comme

l'exaltation de toutes les facultés humaines ; la vertu consistait à maintenir ses passions et ses mauvais penchants dans une certaine mesure de décence ou de retenue, dans une certaine modération d'attitude qui n'était pas sans analogie avec le bien joué de l'athlète dans l'arène, et l'athlète était le principal modèle de l'artiste. Voyez, nous ne disons pas les frises du Parthenon, — le cérémonial d'une fête solennelle qui s'y déroule prête à la dignité, — mais les métopes de ce même temple où sont représentés les combats des Grecs contre les Centaures ; voyez ces mêmes combats dans les frises du temple de Phygalie. Le Centaure est le symbole de tout ce qu'A y a de plus impétueux dans les passions humaines inclinant à se confondre avec les impulsions de la bête; le Grec est le défenseur des lois de la civilisation et de la famille ; de part et d'autre cependant, l'acharnement de la lutte 'est égal, et la noblesse des armes ne dissimule pas la brutalité des coups ; des deux côtés cependant il y a toujours une certaine noblesse dan.s les attitudes, et quel que soit celui qui frappe, quel que soit celui qui succombe, ils semblent tous se rappeler qu'ils sont mis en spectacle, et qu'ils doivent mériter des applaudissements par leur maintien dans les situations les plus désespérées et dans les rôles les plus odieux, et l'on comprend qu'ils peuvent être tous applaudis, à la condition de savoir bien poser en toutes situations, sans jamais se déformer.

Ce soin de maintenir l'intégrité de la forme a son côté moral, comme la vertu païenne elle-même, nous le répétons; car en fait, pour se contenir dans les convulsions de la douleur, pour s'arrêter sur la pente où le vice mène à la dégradation, il faut des actes de cette force de l'âme qui a donné son nom même à la vertu.

11 y avait dans ce caractère de l'art antique quelque chose de singulièrement en rapport avec l'état d'attente où se trouvait l'humanité avant l'accomplissement de divines 'promesses, lorsque, incapable de repousser l'ennemi, c'est-à-dire de vaincre le mal, elle pouvait en contenir le débordement, en ralentir les conséquences et donner le temps de venir au souverain Libérateur.

Il vient au moment où les digues allaient se rompre, et le christianisme ne s'occupe pas de les réparer, car son œuvre est nouvelle, et il pose autre part ses principes de force et de vie. Ce qui pénètre indirectement du christianisme au sein même de l'ancienne société païenne en retarde cependant la ruine, et l'art y eut alors, sous les Antonins, l'un de ses plus beaux épanouissements ; mais les choses vont leur cours, quoique un

peu moins vite, et tandis que tout nait et progresse d'une part, tout s'en va en dislocation de l'autre; et il vint un temps où, d'institutions, il n'y avait plus debout que des institutions chrétiennes, où, d'art, il n'y avait plus que l'art chrétien.

Or, l'art chrétien c'est l'âme avant le corps, le corps au service de l'âme. Le corps, au contraire est revenu depuis dans l'art à passer avant l'âme, et la pensée a été mise au service de la forme. Mais le genre de perfection et de beauté recherché et obtenu quant à la représentation des formes est resté très-différent dans l'art de la belle antiquité d'une part, dans le bel épanouissement de l'art au xvi* siècle et tout ce qui s'en est suivi, d'autre part.

Cette différence tient à l'introduction d'un élément nouveau qui s'est associé à l'admiration de l'antique, à l'époque de la Renaissance, bien qu'il soit à certains égards le contraire de son idéal, et que finalement il ait jeté l'art dans de toutes autres voies: cet élément est le naturalisme. La différence apparaîtra encore dans un jour plus frappant, si l'on prend des termes de comparaison plus extrêmes : le point de départ tout hiératique de l'art antique, et le réalisme, dernière conséquence de la pente sur laquelle s'est engagé l'art moderne.

Dans un sens l'art grec, par le culte de la forme, s'est dégagé de l'hié ratique qui originairement lui était commun avec l'art égyptien , l'art phénicien, l'art babylonien ; tandis que, en Egypte, au contraire, par exemple, l'art s'est comme pétrifié dans son caractère hiératique. Ce n'est pas que dans l'art égyptien lui-même il n'y eût aucun souci de la forme ; non, on y recherchait et on y distingue une remarquable pureté de lignes, mais la forme était toute conventionnelle et dominée par l'idée. L'art grec comparativement devient du naturalisme ; mais dans les voies de ce naturalisme même et dans sa culture de la forme, il se fait des idées fixes quant aux lignes de la beauté et aux manières de les rendre, qui se ressentent de la rigidité du système hiératique au sein duquel il a pris naissance, et chez lui on ne voit aucune tendance vers ce naturalisme de bas étage auquel nous donnons le nom de réalisme. Ce n'est aussi que comparativement que l'art grec fait prévaloir la forme sur la pensée; dans toutes ses compositions il y avait des pensées, pensées généralement convenues et qui elles-mêmes tenaient de l'hiératisme primitif.

U y avait du vrai dans les pensées de l'art antique ; mais ce côté vrai s'était de plus en plus altéré, de plus en plus obscurci, et qu'on les prenne

sons leurs formes les pins hiératiques ou les plus artistiques, ces pensées ne sauraient entrer en comparaison avec les pensées chrétiennes que pour faire ressortir sons ce rapport l'incommensurable supériorité de Fart qui exprime celles-ci. C'est la supériorité tout à la fois de l'idée sur l'idée et de Vidée sur la forme. Pendant bien des siècles l'art chrétien demeura attaché à l'idée à la manière même de l'art antique, les affections de l'âme ne s'y joignant que secondairement; au xrve et an XV* siècle, il acquit un autre genre de supériorité par l'expression des sentiments de l'âme an moyen de la physionomie humaine, supériorité plus essentiellement artistique. Le développement de ce genre de beauté se rattachait par des rapports intimes avec celui du naturalisme. Il en provenait à certains égards, et cependant il réagissait contre ses tendances pour en prévenir les conséquences exagérées et s'assurer nn refuge contre 16ur envahissement.

Le naturalisme consiste dans l'art à substituer l'imitation de la nature, telle qu'on la voit immédiatement sous ses yeux, à des représentations plus

ou moins conventionnelles, soit que la convention ait en vue un idéal de formes ou qu'elle ait pour objet l'expression plus directe de la pensée. Ha fatalement pour effet d'abaisser le niveau de l'art, soit au point de vue intellectuel et moral, soit au point de vue de la beauté plastique. Il porte à l'observation de la nature dans un esprit trop étroit et peu en rapport avec Je rentable caractère de l'art, et à ses ressources bien comprises. Il aspire cependant à nn genre de beauté essentiellement vrai , et la poursuite qu'il en fit développa des qualités correspondantes, fit disparaître les défauts contraires , et l'art moderne lui doit une vie, un mouvement, nn relief, qui expliquent et justifient jusqu'à un certain point les préférences qu'on peut lui accorder sur l'art antique. Mais ces préférences sont bien mieux motivées si, daus l'art moderne, on considère la supériorité dans l'expression des sentiments de l'âme. Cette supériorité, après l'avoir constatée dans l'art chrétien considéré comme tel, nous la retrouvons en effet, quoique dans un moindre degré, dans l'art moderne, qui en est dérivé, et qui , nonobstant ses déviations, conserve encore une empreinte foncièrement chrétienne,, si bien que, par ses sommités, il est toujours de l'art chrétien, qnoiqu'à le prendre dans son ensemble les pensées et les affections chrétiennes n'en soient plus l'objet aussi direct qu'elles l'avaient été et qu'elles auraient dû toujours l'être, qu'elles cessent de l'être entièrement dans un trop grand nombre de ses œuvres, même des plus vantées.

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