GIOTTO ET SON SIÈCLE
Planche XVI. — La sainte Vierge et saint Jean au pied de la croix. — Fig. 1. Crucifiement dans les peintures murales de l'ancienne basilique de Saint-Clément à Rome. — Cette œuvre du Xe ou du XIe siècle et d'une exécution très-médiocre, est néanmoins éminemment remarquable par son caractère. Marie s'y montre sublime, et saint Jean s'y montre apôtre; Marie participe effectivement au divin sacrifice; l'apôtre enseigne les fruits que l'on doit en retirer ; le Sauveur lui-même montre qu'il est Dieu, en tenant ses bras étendus, dans une position impossible naturellement, pour embrasser le monde, et sa tête doucement inclinée vers la droite atteste qu'il accueillera tous ceux qui viendront à lui. — Fig. 2 et 3, la sainte Vierge et saint Jean dans le crucifiement du triptyquee en ivoire de la Bibliothèque nationale, xme siècle. — Fig. 4 et 5, les mêmes peints par Giotto dans le panneau de l'ancienne armoire de sacristie à l'Académie de Florence, consacré au crucifiement. — Dans les deux monuments, la sainte Vierge apparait dans le même sentiment qu'à Saint-Clément, mais avec moins d'élan, et une douleur moins puissamment surmontée sur l'ivoire ; avec moins d'exaltation, et par conséquent peut-être plus de vérité dans la figure de Giotto, mais aussi moins de sublimité. Saint Jean sur l'ivoire participe du sentiment qui lui est donné dans l'antique peinture à peu près au même degré que Marie : Giotto l'a livrée tout à fait à sa douleur, établissant entre eux un contraste analogue à celui que nous observerons ci-après de la part de Fra Angelico (PI. xx). — Fig. 6, groupe composé de Marie, de saint Jean et de sainte Madeleine dans le crucifiement, peint à fresque dans la sacristie de Santa-Croce à Florence, et attribué à Angiolo Gaddi, exemple de douleur devenua chez Marie le sentiment principal sans aller jusqu'à la défaillance.
Nous n'avons pas voulu dans cette planche isoler Giotto des précédents auxquels se rattache l'œuvre de ce grand maître dont nous faisons le sujet de nos observations ; nous avons cru à propos, d'ailleurs, au moment où nous abordions le XIVe siècle sur un terrain qui lui est propre, de montrer le Sauveur attaché à la croix, car il n'est pas douteux que, à cette époque, le crucifix ne fût devenu son image dominante, et souvent même alors on a voulu attendrir au spectacle de ses douleurs, plutôt qu'affirmer, comme
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on le faisait préférublement jusque-là, que sur la croix même il avait triomphé. Giotto, ici même, a représenté saint Jean dans le sentiment des doulours naturelles, et dans beaucoup d'autres de ses œuvres, il a cédé dans une bien plus grande mesure an naturalisme. Chez lui, en effet, le naturalisme et le mysticisme se rencontrent. Le naturalisme est propre à son siècle ; le mysticisme nous parait lui venir principalement de saint François d'Assise. Le naturalisme, c'est-à-dire l'observation et l'imitation trop étroite de la nature dans l'art, on plutôt encore cette imitation trop considérée comme son objet principal, au point de lui subordonner l'idée, a été une tendance générale an xiv* siècle, et la principale cause de la décadence artistique dans nos contrées. Et non-senle-
Viergo du XI Y* fliécle.
ment il a pour effet de sacrifier l'idée à l'imitation de la nature, et en cela il rend l'art moins chrétien ; mais il lui sacrifie souvent la beauté, la noblesse , la pnreté des lignes , et en cela il s'éloigne aussi de l'antique. Les images principales demandées aux artistes étaient toujours néanmoins celles qui par leur sujet sont' le plus absolument chrétiennes : le crucifix et la Vierge Mère ; et c'est en donnant un exemple de chacune d'elles, conçues selon la tendance la plus générale chez nous à cette époque, que nous ferons mieux saisir toute la portée de notre observation. Ainsi on a vu, p. 189, un crucifix emprunté au Gaufrier du musée de Cluny, et on a dû remarquer avec quelle exagération il se contourne pour mal imiter l'effet naturel de la suspension à la croix. Voici également une Vierge du xrV siècle ; elle est moins exagérée dans son mouvement, mais son type de figure est vulgaire et son balancement sur les reins ne
saurait être heureux. Le naturalisme de Griotto est plus contenu, et nous dirions plus anodin ; il a son expression en grande partie dans la figure de cet homme altéré, loué avec excès par Yasari, qui, dans les fresques représentant la vie de saint François à Assise, s'étend après une longue course, sur le bord d'un ruisseau pour y boire à longs traits. Le seul défaut des figures de ce genre, c'est d'attirer trop l'attention au détriment dn
L'alWré de Giotto.
sujet principal. Sans trouver que celle-ci mérite tous les éloges dont elle a été l'objet, nous ne la prendrons point non plus pour mesure des reproches qu'a pu mériter le naturalisme de Griotto. Cette mesure, nous la trouverions plutôt dans la tête do Christ et dans l'évanouissement de la sainte Vierge de la planche suivante, que nous ne donnons point comme étant sûrement de Giotto, qnoiqne cette fresque lui ait été attribuée ; mais elle lni tient certainement de très- près, et nous y trouverons matière à mieux faire connaître ses qualités et ses défauts.
Planche XVII. Croix en arbre, frerque attribuée à Giotto, dan» U réfectoire du couvent de Santa- Croce, à Florence. — Le Christ en croix, dans une attitude ferme, droite, sans contourriement, avec les bras étendus dans une position presque horizontale, mais avec des traits trop vulgaires, et trop d'affaissement dans l'expression. Le titre de la croix conçu selon le texte de saint Jean, le pélican au-dessus. Aux bronches qui partent de la croix sont suspendus les textes de deux litanies, la première inscrite le long des branches commence'par les mots, Jhesui ex Deo Genitua, «'Jésus né de Dieu » ; Jkemt emiêtttê celitus, c Jésus envoyé du ciel » ; et se con-