DIFFÉRENTS GENRES DE BEAUTÉ
LÈS qualités et les défauts qui, dans les œuvres d'art, peuvent motiver Téloge et le blâme, sont aussi variés que les points de vue sous lesquels on peut les considérer, et l'admiration même y peut prendre légitimement tour à tour les voies le3 plus diverses. L'essentiel est de bien déterminer le genre de beauté qui attire, les côtés défectueux qui motivent de justes critiques. Aucune œuvre humaine n'est parfaite en tous points ; il appartient pourtant à l'homme en toutes choses d'aspirer à la perfection. Cette aspiration même contient un germe de beauté; ce germe peut se développer dans l'esprit de l'observateur; et, par l'union de deux esprits qui se comprennent, une ébauche incomplète s'achève en quelque sorte avec toute la beauté dont son auteur a fait naître l'idée. Ceci est vrai surtout de l'art chrétien, tout ce qui est chrétien étant dans la voie où toutes choses doivent atteindre la réunion de toutes les perfections. Admirer dans l'art chrétien des œuvres incomplètes ne veut pas dire qu'on les goûte en tant qu'incomplètes et qu'on n'attache aucune importance à ce qui leur manque, mais l'on peut suppléer par la pensée à ce qui leur manque, et les voyant dans l'état de perfection dont elles donnent l'idée, on les trouve belles, et plus belles que tel ou tel autre objet de comparaison, d'un savoir-faire irréprochable joint, si l'on veut, à une grande vigueur de touche et à tout ce que l'on peut supposer de qualités extérieures, mais qui ne soulèvent ni l'esprit par des pensées, ni le cœur par des affections.
Le P. Cahier rapporte que, montrant à Hippolyte Flandrin une miniature du moyen âge d'une exécution au-dessous du médiocre, mais d'un grand caractère par l'élan unanime avec lequel les vingt-quatre vieillards acclamaient le divin Agneau, l'artiste s'écria : « Que c'est beau! »....
D'un autre côté, on peut goûter tout ce qu'il y a de beau quant à l'harmonie, et l'éclat des couleurs, le relief des formes, la vérité des mouvements dans les œuvres de nos grands maîtres modernes, tout ce qu'elles ont de vie et d'action dramatique, sans être obligé, à chaque fois qu'on en parle, de renouveler ses réserves sur ce qu'elles accordent de trop aux sens, au détriment de la pensée et souvent de l'édification. On peut, à plus forte raison, y relever ce qu'elles peuvent avoir d'âme encore, ce qu'on peut y
trouver de bon et d'édifiant sans se rappeler, à plus forte raison sans avoir à rappeler dans le moment même combien, sons ce rapport, elles ont été surpassées dans des voies qu'elles auraient dû perfectionner et non pas délaisser.
De même , on peut, ou successivement, ou selon une disposition plus permanente de son propre goût, porter son admiration sur les chefs* d'œuvre de l'art antique ou sur les chefs-d'œuvre de l'art moderne, apprécier l'idéal à sa juste valeur et sentir tout le charme d'une imitation de la nature prise plus près de nous. On peut reconnaître ce qui devient excessif dans tous les genres et même, quand la mesure déborde, ne pas méconnaître ce qu'il y a de valeur dans le haut talent du Bernin, malgré son afféterie, ce qu'il y a, par exemple, d'élévation dans le génie de Canova et de noble pureté dans son style, malgré la froideur de cette galvanisation de l'antique tentée par lui après dix-huit siècles de christianisme.
Cette comparaison nous amène à un point où l'on peut se demander si dans l'art il y a encore quelque chose de chrétien. Descendez cependant plus bas encore sous ce rapport, et observez les bergeries de Boucher ou de Wateau et les rodomontades grecques ou romaines de David : vous y trouverez des qualités que non- seulement vous pouvez goûter au point do vue de l'art, mais qui peuvent être mises au service des pensées et des affections chrétiennes. Vous ne méconnaîtrez pas surtout qu'à Canova, qu'à David sont dus des efforts pour relever l'art, efforts qui l'ont relevé en effet tout à la fois qnant à l'étude de la nature et quant à l'idéal des formes, et qu'il s'est trouvé des artistes chrétiens pour profiter de ce mouvement ascensionnel. Et quant au style affecté et tourmenté de la fin du XVIIe siècle et du xvin*, si éloigné du naturel quoique provenant du naturalisme , — éloigné en ce p )int que celui-ci en était venu à provoquer à la vie et au mouvement jusqu'à l'exagération, — il ne serait pas juste de ne tenir aucun compte des œuvres du premier ordre pour leur temps, qui ont donne un caractère de magnificence à beaucoup d'églises de cette époque.
Une autre conséquence qui ressort de toutes ces réflexions, c'est que dans l'art la convention se retrouve au sein de tous les systèmes. Quoique différemment entendue, l'imitation de la nature n'en est pas moins la base des arts plastiques, désignés encore sous ce nom même d'arts d'imitation, et c'est dans la nature qu'ils doivent puiser tout ce qu'ils revêtent de beauté extérieure ; mais c'est moins en copiant les beautés de la nature qu'en les interprétant qu'on les transporte dans une œuvre d'art ; c'est
par cette interprétation même que l'art, s'élevant dans la région des beautés intellectuelles et morales, surpasse la nature elle-même. H y faut d'ailleurs une juste mesure de convention et une juste mesure d'imitation, et les proportions de l'une et de l'autre doivent varier suivant les genres, suivant les lieux, les sujets, suivant les tons. Comment elles peuvent varier ? on le comprendra mieux en suivant l'application que nous allons faire de chacune de ces idées aux différentes parties de l'art : à l'invention, à la composition, à l'expression, au dessin, et encore en ce qui concerne la peinture au clair obscur et au coloris.
Il y a d'ailleurs bien des manières d'apprécier la beauté. Chacune de ces parties de l'art est susceptible d'une beauté propre, indépendante jusqu'à certain point de celle des autres parties; dans chaque partie peuvent aussi se retrouver toutes les nuances de la beauté qui passent du joli à l'élégant, au gracieux, qui s'élèvent , quand on se sert des termes de superbe , de magnifique, mais qui sont réputées se maintenir à une élévation bien plus soutenue et mieux appréciée quand on dit simplement : c'est beau ! Car le beau alors n'a qu'un superlatif, le sublime, et sur les hauteurs qu'il habite, comme dans toutes les voies qui y mènent, la beauté de forme n'est que l'enveloppe, mais elle est l'enveloppe obligée des belles, bonnes et saintes pensées dont l'artiste chrétien se nourrira toujours, s'il sait les puiser dans les sujets qu'il a mission de représenter.