LE PÉRUGIN, RAPHAËL ET SES ÉMULES
Planche XXII. Dessin du Pérugin pour la descente de croix de h, galerie Pitti. — Ce croquis a pour but de montrer combien le dessin du Pérugin était correct et étudié ; on y voit Joseph d'Arimathie ou Nicodème, soutenant un des pans du suaire où le corps du Sauveur est étendu et prêts à le soulever ; la main placée au-dessus est destinée au second de ces deux personnages. Comme spectateurs, on voit saint Jean et une des saintes femmes, dans un sentiment de douleur à la fois calme et profonde.
Le Pérugin, si l'on considère son point de départ, n'est point un peintre retardataire quant aux parties techniques de l'art ; et, quant à l'expreesion des sentiments, il est dans les meilleures traditions des écoles mystiques, à tel point que, sans avoir été pieux, étant même devenu impie, on le craint, dans les dernières années de sa vie, il a su presque toujours exprimer d'une manière vraiment pénétrante et avec beaucoup d'élévation, les meilleurs, les plus purs, les plus pieux sentiments de l'âme. Voyez la Vierge, saint Joseph, les bergers, dans le tableau que nous avons donné
(p. 357), n'adorent-ils pas avec amour l'Enfant Jésus nouvellement né? Le bœuf et l'âne eux-mêmes y apparaissent comme de bons animaux, attirés par uu sentiment de tendresse vers leur jeune et divin maître. Les anges y sont gracieux, sveltes, dégagés ; on les voudrait seulement plutôt jetés que posés dans l'air : mais le secret de ce jet, si vivement conçu chez Giotto, et dont le Beato Angclico retrouve encore parfois quelques traces, s'était perdu, nous l'avons fait remarquer, et il fallut que Raphaël, pour le faire revivre, se fût dégagé déjà, dans une assez notable mesure, de la manière trop compassée du Pérugin. Remarquons d'ailleurs, chez celui-ci — avant de voir comment la lutte s'engagera, ou contre lui, ou du moins en dehors de lui — l'élégance de son système décoratif, de son architecture ; le sentiment des beautés du paysage qui se révèle chez lui, au point que Raphaël n'aura qu'à le développer et à y mettre plus de moelleux dans l'exécution, pour devenir l'heureux créateur de l'art du paysagiste chez les modernes, art que les anciens ont à peine soupçonné.
Raphaël ne s'éloigna du Pérugin que graduellement et en l'animant, en le respectant toujours ; Michel-Ange, au contraire, fut pour le peintre de Pérouse un véritable antagoniste, et quelquefois il alla à son égard, tant il aspirait à des qualités absolument différentes, jusqu'à des termes de mépris: mépris injuste, car Michel-Ange, avec toute la puissance de son génie, a laissé échapper l'art de rendre les âmes, de rendre surtout les saintes âmes, par l'expression, au degré où le Pérugin avait conservé ce don, et Raphaël ne l'a eu dans un degré supérieur que par les côtés où il n'a jamais cessé de tenir à son maître.
Le Pérugin est toujours un peu sec et maigre dans ses formes, un peu guindé et timide dans ses mouvements, c'est incontestable, et Michel- Ange, suivant l'impulsion de son génie propre, en dehors et fort au delà de tout ce qu'il avait pu apprendre, soit de ses maîtres, soit de quelques débris de l'art antique, vise en tout à la force, à la vigueur, au mouvement, jusqu'à une exagération qui le jette quelquefois, faute de penser à aucune autre chose, en dehors de toute convenance : nous en avons vu la preuve dans le groupe d'anges, nous pourrions dire de faux anges, portant la croix (p. 71, vig. 10). Quand il tombe juste, au contraire, il imprime à son œuvre un caractère de grandeur et de puissance incomparable. Nous n'en voulons pour preuve que le premier réveil de l'homme à la voûte de la chapelle Sixtine (p. 323).
Nous ne louerons pas également sans restriction le Créateur, tel que le
grand artiste Fa conçu, débrouillant l'être du néant, séparant la lumière des ténèbres, commandant aux destinées de toutes choses, au début [de ses œuvres dans cette grande voûte. Mais que de puissance d'action et de pensée il y a cependant dans cette grandiose figure ! Dire que nous lui
Le Créateur, de Michel-Ange.
préférons la figure correspondante de Raphaël, parce que celle-ci a plus de jet et de moelleux, sans manquer aucunement de force» parce qu'elle est plus remplie d'intelligence encore, qu'elle sait mieux ce qu'elle va faire, ce n'est pas rabaisser l'œuvre de Michel-Ange. D'ailleurs, l'on dira que dans cette circonstance c'est Michel-Ange qui a inspiré Baphaël, et l'on peut en tirer cette conclusion que si le peintre d'Urbin a quelquefois trop cédé à l'impulsion donnée par son puissant rival, il n'était pas cependant hors de propos qu'il en prît quelque chose ; de même il était à souhaiter qu'il gardât toujours quelque chose aussi de son maître le Pérugin, quelquefois plus qu'il ne l'a fait. Pour mieux nous éclairer à ce sujet, nous allons comparer deux œuvres, composées sur le même sujet, l'une du maître, l'autre de l'élève, et de l'époque où le second s'était le plus éloigné de la manière du premier.
Flanche XXIII. Transfiguration du Pérugin, mile du Change (sorte de Bourse), à Pérouse. — Cette composition est conçue dans un admirable sentiment de placidité ; elle a rapport à ces paroles : « Il fait bon d'être ici », bonum est hic etse ; ce qui contraste avec le mouvement de la Transfiguration de Saphaël. L'habile burin de M. Léon Gaucherel n'a pas suffi ponr rendre la saveur de ces têtes, et nons en avertissons afin qne l'on en adoucisse au moins l'expression par la pensée, en ajoutant cependant h son intensité, bï l'on n'a pn en juger d'après la photographie.
Le Créateur, de Raphaël.
PLANCHE XXIV. Le Christ et deux apôtres de la Transfiguration, d'après la photographie d'un dessin original de Raphaël. — Raphaël avait coutume de dessiner le nu de ses personnages ponr mieux étudier leurs attitudes et leurs muscles. On possède le tableau de la Transfiguration, dessiné entièrement dans ces conditions; sur d'antres dessins, on en retrouve les différents personnages étudiés séparément. La on saisit Raphaël véritablement au vif plus que dans la peinture même, qui en grande partie n'a pas été exécutée de sa main, mais parses élèves, dont aussi les carnations ont poussé an rouge par l'effet des procédés employés pour leur donner plus de relief.
La Transfiguration ainsi entendue, avec sa puissance de jet et son exaltation sublime, exigeait le développement de toutes ses ressources. Sur le ton de saveur placide adoptée par le Pérugin, Raphaël aurait fait, dans la fleur de sa jeunesse, quelque chose de délicieux, en portantcomme il
le savait faire, au plus haut degré, les qualités déjà éminentes de son maître ; il n'aurait pas fait ce qu'il a réalisé dans la puissance de son âge mûr ; il n'eût pas été en son pouvoir de le faire. Eût-il mieux fait? eût-il fait moins bien ? On en jugerait selon la diversité des goûts. Mais c'est hors de doute, il aurait fait autrement: les qualités déployées auraient été différentes ; différente aussi la manifestation des sentiments. Le Christ du Pérugin ravit, celui de Raphaël renverse ; le second appelle l'admiration, on dira plutôt du premier qu'il attire à lui les affections les plus douces.
On voit comment, quand la manière s'agrandit, ce n'est pas seulement que les goûts changent ; c'est aussi que le talent s'accroît. L'art y gagna, mais il n'y gagna pas en tout, et il cessa d'être aussi capable de rendre Jésus aimable quand il eut acquis tout ce qu'il lui fallait de puissance pour le rendre admirable.
Il y a plus : considérons avec toute l'attention dont nous sommes capable les qualités déployées par le Pérugin dans son tableau ; voyons aussi quels en sont les défauts : parmi les apôtres, saint Jacques est incontestablement moins bien réussi que les deux autres ; saint Jean est ébloui parce qu'il veut pénétrer de son regard d'aigle au sein de la lumière céleste ; saint Pierre inondé de bonheur n'a plus rien à désirer, rien à pénétrer ; pour l'un et pour l'autre, nous ne croyons pas que Raphaël luimême eût jamais su mieux faire. L'attitude de saint Jacques a été conçue, ce semble, en vue de rappeler qu'un peu après les apôtres furent tous renversés : il est ravi lui-même, mais il perd l'équilibre, et cette attitude n'est que médiocrement heureuse ; elle pourrait l'être beaucoup plus, sans s'écarter de l'intention qu'avait eue le Pérugin d'indiquer, par la gradation des sentiments, la succession des faits; et c'est là d'abord que Raphaël, pris, par exemple, à l'époque où il peignit la Dispute du Saint- Sacrement ou un peu auparavant, aurait montré sa supériorité en évitant cette gaucherie, sans rien laisser perdre des pensées de son maître, quant à ce qu'elles avaient de bon. Dans la partie supérieure, il aurait donné un peu de jet aux figures ; il aurait fait sentir qu'elles ne pesaient pas sur les nuages, tout en évitant de leur donner un élan qui en eût changé le ton doux en un caractère terrifiant ; il aurait aussi donné plus de plénitude, et plus de majesté par là même au visage du Christ, sans lui enlever cette expression bienveillante, qui dans la gloire même rappelle combien il est doux et humble de cœur.
THANSFIOirKATION DU PKHt'OlM.