‹ Manuel de l'art chrétienChapitre 125 sur 157 · LE CHRIST ET DEUX APOTRES DE LA TRANSFIGURATION · texte numérisé non relu

LE CHRIST ET DEUX APOTRES DE LA TRANSFIGURATION

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Au lien de ces sentiments multiples, gradués, harmonisés, qui, rendus comme le Pérugin a su les rendre, et encore plus s'ils Tétaient comme Raphaël aurait su le faire, disent beaucoup en donnant encore plus à penser, ouvrant l'accès à de nombreuses, profondes et fructueuses méditations, substituez la manière large et décisive, adoptée par le grand artiste dans son célèbre tableau, alors tout est dit d'un trait, et il ne reste plus rien à faire qu'à demeurer, comme les apôtres, terrifiés par l'explosion de tant d'éclat et de puissance.

Cependant Raphaël, dans ce tableau, a ouvert aussi un accès à l'esprit qui voudra méditer, il l'a fait dans la scène du possédé qui en occupe la partie inférieure. On ne peut méconnaître que l'idée du contraste qui en résulte ne soit belle : le ciel et la terre ; les splendeurs et la gloire, puis les agitations d'ici-bas ; le besoin de recourir à celui qui resplendit là-haut, pour suppléer à notre impuissance contre le mal. Mais, quant à l'exécution, nous serions volontiers de l'avis de ceux qui n'en attribuent qu'une faible part à Raphaël, si le dessin qui est demeuré de lui n'attestait qu'il l'a bien composé tout entier. Tout au plus, peut-on mettre sur le compte des mains dont il s'est servi pour appliquer les couleurs, quelques expressions exagérées. Dans le dessin, par exemple, le père du possédé, moins effaré, sollicite la compassion d'un air plus propre à l'obtenir ; mais là même les Apôtres ne sont pas assez apôtres. Moins dominés par la pensée de se montrer capable autant qu'aucun de ses rivaux de rendre des muscles saillants, des attitudes vives, des mouvements entremêlés, le plus grand des peintres les eût autrefois empreints de plus de dignité, il les eût mieux réglés selon une gradation de sentiments; ils seraient plus vrais par conséquent dans leurs efforts infructueux. Or cela même qui devenait chez lui un défaut fut compté comme la plus grande des qualités chez ses élèves, et la décadence marcha si vite, que, à la seconde génération, il fut besoin de relever l'art même quant à ses parties extérieures : cela nonobstant lo facilité d'exécution, ou plutôt en partie à cause de cette facilité même, devenue désormais chose commune après avoir été si laborieusement conquise.

Parmi les artistes formés à l'école de Raphaël par l'étude de ses œuvres qui relevèrent le plus l'âme de l'art, il faut compter en Italie le Dominiquinetle Guide, et en France le Poussin et Le Sueur. Les seconds même, quoique Français, lui tiennent de beaucoup plus près que les premiers, et parmi eux Le Sueur, qui n'a jamais été en Italie, est celui qui l'a mieux fait revivre comme peintre chrétien. Dans les deux figures de saint Gervais et

de saint Protais apparaissant à saint Âmbroise (p. 497), on retrouve le jet dn grand maître et sa grâce raphaëlesque, et dans le saint Bruno lisant la dépêche du pape Urbain II, on voit revivre l'intensité d'expression dans la placidité de la physionomie, l'art de rendre des âmes qne l'on avait cessé de voir à ce degré depuis que Raphaël avait cessé de vivre.

Urbain, qui avait été disciple de saint Bruno quand celui-ci professait à Reims, l'appelle auprès de lui : il faudra que le saint quitte sa chère solitude ; en lisant il laisse voir à la fois que cet appel lui est très-douloureux et qu'il obéira sans résistance : c'est là une de ces représentations

Saint Brumo. (Le Sueur).

que nous pouvons appeler définitives. On peut peindre saint Bruno dans d'autres sentiments ; on ne peut pas lui appliquer un type qui désormais lui soit mieux approprié.

Ce n'est point par les savantes combinaisons de lignes, de lumière, de couleurs, que Ton obtient le mieux de semblables résultats, c'est par la justesse spontanée du trait, d'un trait souvent très-élémentaire ; nous en donnons pour preuve un dessin de Raphaël à peine ébauché.

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Planche XXV. Fragment de h, Cène, dessin de Raphaël au Louvre. — Jésus annonce qu'un des siens le trahira, saint Jean se penche sur son sein, saint Pierre proteste, Judas est sombre et il s'endurcit. Dans cette légère esquisse, comme tous les caractères sont marqués !

On observera cependant que si ce tableau avait dû être terminé, il eût fallu donner un peu plus de plénitude à la figure de Notre-Seigneur, faire aussi celle de saint Pierre un peu moins grêle, moins accentuer la sinistré expression de Judas. Quant à saint Jean, c'est toujours un difficile problème à résoudre que de le faire reposer sur le sein de Jésus, les personnages étant assis — quand cette situation ne s'explique bien que par le fait de l'usage encore conservé alors d'être couché pour prendre ses repas, saint Jean étant couché à droite du Sauveur. — Raphaël prenant pour départ la disposition toute archaïque usitée avant lui où saint Jean s'affaisse jusqu'à faire reposer sa tête sur la table, en l'appuyant sur le sein de son divin Maître , a relevé cette tête jusqu'à l'épaule; on pourrait la relever un peu plus encore et montrer l'apôtre bien-aimé plutôt attendri qu'endormi. Ce serait encore une attitude de convention ; mais pour exprimer dans ces conditions les paroles de l'Evangile, <r le disciple dont la tête reposa sur le sein de Jésus 2>, il faut toujours plus ou moins recourir à la convention.

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