DES PEINTRES CHRÉTIENS CONTEMPORAINS
L'art avait de plus en plus cessé d'être chrétien, les artistes traitaient encore des sujets chrétiens quand on leur en commandait, ils le faisaient avec plus ou moins de talent, plus ou moins de convenance, niais les vérités et les affections chrétiennes n'étaient plus la source principale de leurs inspirations.
De nos jours, par l'effet d'un effort pour reconstituer un art sérieuse* ment chrétien à rencontre du mouvement qui précipite le monde vers les abîmes d'un nouveau paganisme, nous avons vu des artistes de l'ordre le plus élevé mettre leurs pinceaux et leurs ciseaux au service de pensées et d'affections vraiment chrétiennes. Frédéric Overbeck, en se retirant à Rome, a laissé toute une école de disciples ou d'émulés en Allemagne ; Pierre Ténérani n'est pas resté le seul en Italie à animer d'un souffle.
chrétien l'impulsion donnée par Canova. Chez nous, Orsel apparaît accompagné de son ami M. Ferdinand Perrin. Ary Scheffer, peintre de sentiment, a montré qu'il était doué de toutes les qualités qui pouvaient le tenir au rang des grands peintres chrétiens, s'il eût voulu l'être constamment. Nous comparerons quelques-unes des œuvres d' Orsel, de Scheffer, du P. Besson et de Flandrin, avant d'achever cette revue, par quelques réflexions sur la manière de traiter l'objet capital de l'art chrétien, la tête du Christ, aux différentes époques que nous avons parcourues.
Planche XXVI. Descente aux limbes, dessin d' Orsel destiné à la chapelle de la sainte Vierge à Notre-Dame de Lorette, où la mort l'a empêché de l'exécuter. — Dans cette simple esquisse, on voit que l'artiste a embrassé tout à la fois ce qui fait la supériorité de l'art chrétien, l'idée et l'expression des sentiments. L'idée réside principalement dans l'opposition entre Eve et Marie, a femina mors, a/emina Redemptio. De la femme est venue la mort, par Eve ; et de la femme est venue la rédemption, par Marie. Les éléments principaux de la composition ont une valeur traditionnelle, et sont empruntés au moyen âge : tel le Christ vainqueur, portant l'étendard du salut, écrasant sous les portes de l'enfer la mort vaincue ; telle la représentation de toutes les âmes renfermées dans les limbes, résumée par Adam et Eve, d'une part, et David, de l'autre :1e souvenir de la chute et l'expression de l'espérance. La présence de Marie aux portes des limbes comme participant à l'oeuvre de la rédemption n'est pas non plus sans exemple ; l'idée de placer saint Gabriel à la suite de la sainte Vierge est plus personnelle à l'artiste, et l'on ne peut nier qu'elle ne soit heureuse. Elle est conforme à cette pensée dont il n'a point en l'initiative, que Gabriel était comme l'Ange gardien de Marie ; d'une manière plus générale on peut dire avec certitude qu'il est l'ange de la rédemption et aussi l'ange de la pureté. Tandis que Marie prie, il tient le lis qui donne tant de prix à ses prières ; il semble de plus que près de lui on doit reconnaître une rose, rose vraiment mystique ou mystérieuse, car elle apparaît suspendue comme une étoile, c'est-à-dire que l'artiste a exprimé de la sorte les prérogatives de Marie, qui expliquent le mieux, concurremment avec sa prière, pourquoi elle participe à cette scène de délivrance. C'est aussi principalement dans la figure de Marie et dan£ celle d'Eve que réside le grand mérite d'expression que nous trouvons dans cette esquisse. Marie est non-seulement priante ; mais comme elle est simple, comme elle est pure,
comme elle est humble, dans une situation qui accuse toute sa grandeur ! Et c'est par cette mort à elle-même qu'elle obtient pour Eve que la Rédemption soit transportée de son côté, c'est-à-dire que là où était la mort, là même s'accomplit la rédemption. Le doux et vif élan pour recevoir cette grâce fait la beauté de l'expression d'Eve à son tour.
Planche XXVII. Saint Raymond de Pegnafort, d'après le Père Besson. — Saint Raymond avait gagné l'affection de Jacques d'Aragon, roi de Majorque ; mais il ne pouvait l'arracher aux désordres d'une vie coupable : il annonça alors l'intention de s'éloigner. Le roi, voulant le retenir, défendit à toute embarcation de le prendre à son bord ; le Saint étendit sa chape sur la mer, s'en servit comme d'un léger esquif pour la traverser, et il arriva ainsi à Barcelone ; le roi se convertit. Un trait semblable est raconté de saint François de Paule.
Est-ce que dans cette figure on n'aperçoit pas tous les sentiments qui l'animent ? Saint Raymond ne triomphe pas dans l'accomplissement d'une si grande merveille, il est resté triste, car il fuit le mal ; mais en fuyant le mal il a mis sa confiance en Dieu, et il va où le vent de Dieu le pousse : c'est donc la confiance qui domine dans sa figure, et avec la confiance cette sérénité à toute épreuve qui est le trait le plus caractéristique de tous les saints. L'artiste, d'ailleurs, a su comprendre combien ce sujet comportait de grâce, et l'on remarquera combien toutes les lignes y prennent,
sous l'action de la brise, une moelleuse inflexion, et comment, quant au fond
des traits, la figure étant austère, tout cependant conserve dans la composition et jusqu'à ces traits eux-mêmes une saveur qui attire.
Ainsi compris, ce tableau ne paraîtra point indigne de voir figurer à côté de lui celui où Ary Schefier a représenté en contemplation, sur les bords de la mer, auprès d'Ostie, sainte Monique et saint Augustin.
Saint Augustin ici est jeune encore, il n'est que néophyte, et l'œil de sa mère le devance, en s'élançant vers les horizons immenses où Dieu se rencontre sans qu'on puisse les comprendre. Mûri par l'âge, par l'étude, par l'expérience, devenu un grand évêque et un grand saint, si l'on veut le représenter comme l'esprit le plus vaste, le plus pénétrant, le cœur le plus aimant parmi les Pères de l'Eglise, on pourra encore se souvenir avec fruit de sainte Monique et de leur commune contemplation sur ces rives étrangères.
C'est toujours par la comparaison que l'on se forme le mieux le juge-
ment quant à l'appréciation de tontes les œuvres de l'esprit. En composant plusieurs chefs-d'œuvre conçus différemment bot un même sujet , on sent mieux la valeur de ce que chacun a pu faire dans l'ordre d'idées qu'il a suivi ; on voit aussi mieux ce qui peut lui manquer, car aux œuvres humaines, si parfaites qu'elles soient, il manque toujours quelque chose.
Sainte Monique et saint Augustin, à Ostio. (Ary Scheffer.)
Flandrin ne peut pas être considéré comme un imitateur de Raphaël ; cela même est une raison de plus pour les comparer dans la planche que voici.
Planche XXVIII. — Sainte Cécile : V Peinture de» Catacombes ; 2" Raphaël; 3° Flandrin. — La figure 1™ est du vn«ou du vm* siècle, peinte dans la cellule funéraire même, récemment retrouvée,où avait été ensevelie la vierge martyre : aucune caractéristique spéciale ne la distingue de toute autre épouse de Jésus-Christ qui serait comme elle représentée en Orante dans le jardin des délices célestes. La sainte Cécile de Raphaël, ainsi que la sainte Madeleine dont elle est accompagnée, sont tirées du tableau de la galerie de Bologne. Les deux saintes sont représentées un peu dift'é-