CHAPITRE III
qu'est-ce que l'invention?
L'invention et la composition dans l'art ont souvent été confondues ; le principe de lenr distinction est moins dans leur objet que dans la manière de l'envisager : l'invention est du domaine de la conception, ou plutôt dans l'art elle la constitue tout entière ; la composition est du domaine de l'exécution. L'inventeur conçoit le sujet et conçoit la manière de le rendre ; mais la manière de le rendre, c'est déjà de la composition. Il faut inventer sa composition ; l'invention n'existe qu'à la condition d'avoir pris une forme dans l'imagination de l'artiste, et cette forme est nn commencement de composition. Nous ne pouvons séparer l'invention de la composition que par une*abstraction, mais pour en parler, cette abstraction est légitime et nécessaire.
L'invention ne s'attache pas à un sujet sans lui attribuer une forme; nous ne la considérons cependant que par rapport à la conception seule dn sujet, réservant pour la composition les moyens généraux aussi bien que les moyens particuliers de le rendre.
Pour faire une œuvre d'art, il faut avant tout avoir un sujet. De quelque part qu'il lui vienne, quels que soient son genre et son caractère il faut toujours que l'artiste s'en pénètre, qu'il s'en inspire, qu'il se l'approprie en l'envisageant à son point de vue d'artiste : cette appropriation, soit que le sujet ait été de son choix ou qu'il l'ait seulement adopté, est à nos yeux ce qui constitue l'invention artistique.
C'est dans l'invention que se manifeste l'esprit vraiment créateur.
L'ange de Raphaël que nous ayons reproduit en tête de cet ouvrage montre comment peut s'inspirer an esprit créé, et devenir créateur lui-même en s'élevant vers Dieu. En effet, le mérite de l'invention humaine consiste moins à imaginer rien de nouveau, que dans cette pénétration du coup d'oeil qui relève ce que le commun des esprits laisse passer inaperçu. C'est ainsi que le génie s'empare des choses , quelquefois des choses les plus vulgaires, et leur donne un tour neuf et piquant; il saisit le point culminant d'un effet, le nœud d'une question, le moment décisif d'une action, la partie vitale d'un événement, il prend ainsi la pensée d'un autre sans rien perdre de sa propre originalité. C'est sur des sujets longtemps élaborés avant eux que les grands peintres comme les grands poètes, grands poètes eux-mêmes en cela, ont communément construit leurs plus beaux ouvrages, et leur gloire n'en a nullement souffert.
C'est au contraire le propre de la médiocrité de se tendre l'esprit pour aviser à quelque chose qui jusqu'alors soit resté sans exemple ; et réussît-on quelquefois dans cette voie à se montrer ingénieux il arrive plus souvent qu'on n'y rencontre que le faux, l'affecté et le bizarre.
La manière de s'emparer du sujet est seule exclusivement du domaine de l'art dans l'invention, mais il est convenable d'y rattacher de brèves considérations relatives au choix même de ce sujet, à la connaissance que l'artiste doit en avoir, aux sources où il doit puiser cette connaissance, considérations propres non-seulement à le guider lui-même, mais à guider ceux qui peuvent avoir à le précéder, à l'accompagner ou à le suivre dans cette étude préliminaire.