CHOIX DU SUJET
LE choix du sujet pour le commun des artistes est devenu tout ce qu'il y a de plus arbitraire. Fera-t-on un Bacchus ou un saint Jean? peindra-t-on un trait héroïque ou une scène de boudoir? Pure question de prévoir ce qui se prêtera le mieux au modelé, ce qui fera le mieux sur la toile. On choisit son sujet comme le sophiste la question qu'il prend à tâche de soulever. Montrer son savoir-faire, être applaudi et trouver un acheteur, voilà tout ce que l'on se propose, ou si l'on accepte un sujet de
commande, c'est comme on faiseur de bouts-rimés : point de bat moral , point de destination précise.
H ne peut en aller ainsi de l'art chrétien, nous le comprenons comme on ministère, et chacune de ses œuvres doit avoir un but , but toujours élevé, puisqu'il s'agit d'édifier des âmes, et ou le sujet est absolument commandé par le but et la destination, ou du moins le choix en doit être ramené à certaines limites déterminées en conséquence.
Au-dessus d'un autel il convient de représenter le saint ou le mystère sons l'invocation duquel il est dédié, et cette représentation doit avoir un caractère particulier de concentration et de recueillement. Ce sera moins les actions du saint que le saint même en personne considéré comme protecteur et comme modèle, qui devra être pris pour sujet en pareille situation, et de même, si c'est un mystère, plutôt sa pensée fondamentale que son développement.
Toute représentation qui prend le caractère d'un récit, où l'on expose une série de pensées et de faits, est mieux placée dans leâ parties latérales dn monument. Nous parlons de séries de pensées et de compositions, parce qu'il est bien préférable de procéder ainsi par voie de sujets qui s'enchaînent ensemble, que de les juxtaposer sans corrélation les uns avec les antres.
Il y a des sujets qui conviennent à tous les édifices religieux, les faits, par exemple, de l'Ancien et du Nouveau Testament, l'assemblée générale dessaints, tandis que les histoires particulières des scints, les faits de l'histoire seront choisis, en raison des divers motifs d'honorer tels ou tels saints préférablement dans tels ou tels lieux , en raison des événements qui s'y seront accomplis, des grâces qu'on y aura spécialement obtenues.
Indépendamment de la distinction faite entre un tableau d'autel, un rétable, une verrière principale et des décorations plus ou moins accessoires, les sujets ne doivent pas être distribués indifféremment au dedans ou an dehors, à droite ou à gauche d'une église. Une coupole semble faite tout exprès pour la représentation de la cité bienheureuse et aussi pour tous les sujets où le ciel peut apparaître comme objet principal de représentation. Nous admirons l'ordre des sujets choisis pour les mosaïques qui recouvrent dans toutes ses parties la basilique de Saint-Marc, à Venise : die est précédée d'un atrium , et recouverte d'une série de coupoles entre lesquelles on en distingue trois principales qui , dans la ligne mé- <ti&le, s'élèvent au-dessus du chœur et de la grande nef. L'histoire de
l'Ancien Testament occupe Y atrium; Y idée d'avènement est exprimée, dans la conpole du chœur, par une figure du Christ entouré de prophètes; il faut partir de là pour voir s'étaler dans toutes les parties de l'édifice les mystères évangéliques. On revient à la coupole centrale pour voir le Sauveur remonter au ciel dans le mystère de l'Ascension, et le complément de ce mystère, la Descente du Saint-Esprit, se voit dans la coupole suivante.
Au pendentif d'une coupole, les quatre évangélistes, les quatre docteurs de l'Église grecque ou latine, les quatre vertus cardinales sont d'autant mieux à leur place, qu'à la condition du nombre quatre ils joignent celle d'offrir une idée de fondement. Comme idée de fondement, c'est encore une belle pensée que d'avoir adossé à chacun des piliers de la basilique de Saint-Pierre , au Vatican, les statues des saints fondateurs d'ordres religieux.
Quand on emploie comme supports des figures humaines placées dans des conditions qui naturellement seraient pénibles et forcées, comme dans des modillons ou des culs-de-lampe , il ne sied pas de représenter dans cette situation aucun saint personnage, mais des démons et des vices considérés comme ennemis vaincus et réduits en esclavage.
En dehors des églises, quand la cité est chrétienne, les sujets chrétiens devraient trouver place partout, mais être toujours choisis en raison de leur place. Pour nous en tenir à des exemples très-précis, renfermons-nous dans l'enceinte d'un monastère : le cloître est on ne peut mieux disposé pour recevoir la vie du saint patron ou des saints qui ont honoré cette enceinte de leur présence; dans le réfectoire, c'est avec raison qu'on a pris l'habitude de faire figurer de saints repas, les noces de Cana, la Cène; dans la salle du chapitre, pas de sujet plus heureux que celui du Beato Angelico à Saint-Marc de Florence , où au pied de la croix sont réunis d'un côté les saints protecteurs du couvent et de la cité, de l'autre les saints modèles de la vie monastique.
Sur un tombeau la croix résume tout ce qu'il faut dire : la vie et la mort. Les premiers chrétiens n'exprimaient sur les tombeaux que des idées de vie, de salut, de délivrance. La résurrection de Lazare, la délivrance de Jonas peuvent être considérées comme type de ces représentations ; la meilleure manière de représenter le défunt, c'était de le faire apparaître dans l'attitude de la prière les mains étendues vers le ciel , c'est-à-dire dans un état de perpétuelle union avec Dieu. Au moyen âge, la figure dominante sur les tombeaux est celle du défunt couché dans le
sentiment du sommeil. Le sommeil donne l'idée du réveil , la pensée est belle encore. Qu'il soit entouré de ses saints protecteurs, du cortège de ses vertus, on comprend que c'est là tout ce qui lui importe après cette vie pour trouver grâce devant Dieu. Les insignes des dignités de ce monde, les expressions de la douleur ont légitimement leur place sur les tombeaux ; mais quand ils viennent y tenir la première place, c'est une bien grande pauvreté d'idée pour un tombeau chrétien.
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DES SOURCES d' INFORMATIONS.
LE choix du sujet dans toute œuvre d'art chrétien doit être fait à raison d'un but, d'une destination, d'une situation. H est des situations qui limitent le choix à un petit nombre de sujets, il en est qui l'imposent, il en est d'autres qui lui laissent une grande liberté. Dans tout état de cause, il importe de savoir à quelles sources on devra recourir, soit pour prendre du sujet les premières notions qui le font choisir, soit afin d'acquérir les connaissances nécessaires pour le bien comprendre et le bien rendre.
An nombre des sources, il faut compter les documents écrits et les monuments figurés. Les documents écrits, où l'art chrétien va communément puiser, sont ou inspirés ou simplement authentiques, ou au contraire on ne doit les compter que parmi les traditions douteuses et même parmi les produits d'une imagination plus ou moins réglée.
Tout est à prendre dans les saintes Écritures , dans les enseignements de l'Eglise, dans ses rites sacrés , mais conformément au but, à l'espace , an caractère de la représentation ; il en est de l'artiste comme de l'écrivain, qui, sans cesser d'être vrai, se permet de varier son langage. H lui arrive très-légitimement tour à tour de présenter les choses dans l'ordre où elles se sont passées , de les grouper sans nul égard aux différences de temps et de lieu , d'exprimer la substance du fait plutôt qu'aucune de ses circonstances. Ce qu'il faut toujours puiser dans ces sources sacrées, c'est l'intelligence du fond. Un usage analogue à celui des livres saints et des antres sources où l'Eglise a mis son cachet sacré, s'applique aux documents, vies des saints, histoire ecclésiastique, réputés par la saine critique d'une autorité certaine ou très-probable. On tiendra surtout à ne rien
représenter qui soit contraire à aucune île ces sources vénérables ; mais elles ne peuvent pas apprendre tout ce qui est nécessaire à l'artiste de savoir ou d'imaginer pour représenter les faits même qu'elles rapportent en détail, à plus forte raison les hommes et les choses , dont elles ne nous font connaître que l'existence et le caractère général. L'imagination doit alors accessoirement suppléer au silence de l'histoire ; mais noua lui recommandons de s'arrêter et de voir s'il n'est pas des sources intermédiaires où il lui sera préférable de puiser, et des échos de vérité et un souffle plus élevé , et une communauté de vues qui préserve du caprice et de l'isolement.
C'est là que les traditions d'une authenticité douteuse, les légendes plus ou moins brodées peuvent trouver place convenablement ; mais il y a encore bien des distinctions à faire : parmi les données de cette sorte, il y en a de respectables dans leur ensemble, d'autres au contraire de condamnables et même de condamnées : tels sont les livres apocryphes faussement attribués à de saints personnages de l'Ancien ou du Nouveau Testament et entachés même pour la plupart d'erreurs dogmatiques; cependant il n'est pas dit que ces livres eux-mêmes ne contiennent rien de vrai dans les faits et les circonstances qui peuvent expliquer et accompagner les récits des livres canoniques : loin de leur être contraire, nous dissuaderons de rien y puiser directement ; mais une tradition qui repose sur d'autres fondements ne doit pas être rejetée des représentations de l'art, bien loin de là, par cela seul qu'elle est passée par ces courants impurs, et à nos yeux c'est un fondement suffisant qu'une pratique de l'iconographie chrétienne longtemps continuée ; alors les livres apocryphes peuvent servir à éclairer la question à titre de commentaire.
Dans tout état de cause cependant, on doit demander à l'artiste de respecter les vraisemblances ; il n'y a que la vérité certaine qui puisse autoriser à représenter des circonstances invraisemblables; à plus forte raison, devra-t-on rejeter tout ce qui serait puéril , peu édifiant eu égard à la disposition actuelle des esprits.
Les règles de la vraisemblance comme les conditions de la probabilité varient selon l'état de la critique ; l'artiste ou ceux qui le dirigent doivent connaître cet état au moins sommairement et s'y conformer sur les points importants et généralement convenus. Nous ne les obligerions pas à en suivre en détail toutes les fluctuations , d'en subir toutes les décisions, si souvent hasardées elles-mêmes. Chacun à cet effet fera usage de son
propre bon sens, mais aussi il sera justiciable du bon sens des autres.
Une légende reconnue pour n'avoir dans son ensemble ou dans telle et telle circonstance qu'une valeur poétique ou symbolique , peut être maintenue dans ce sens conformément à l'usage : tel est le combat de saint Georges contre le dragon , et probablement saint Christophe portant l'Enfant Jésus. Nous admettons de même qu'on puisse continuer à donner le lion comme attribut à saint Jérôme , à raison de la signification et de l'usage reçus , bien que cette attribution provienne originairement d'une méprise.
Les légendes qui manifestement ne peuvent soutenir la critique méritent cependant d'être étudiés, afin d'y trouver la clef des œuvres de l'art qui s'en sont inspirées à d'autres époques. Dès le Ve siècle, les livres apocryphes leur ont apporté un contingent qui n'est pas à l'abri de tout reproche , et il n'est pas plus permis d'ignorer quelle fut au moyen âge l'extension de la légende , qu'il le serait maintenant de l'imiter sous ce rapport en tous points ; mais dans ce qui ne pourrait pas être imité, il est bon de savoir goûter ce qui sera en tout temps une heureuse source d'inspiration : l'élévation des idées, la fraîcheur des sentiments, la saveur de la piété, la suave naïveté de la foi, quelquefois ses vives ardeurs.
Dans ce qui précède on a pu voir quel était le rôle de l'iconographie comme source d'information. L'iconographie est la langue de l'art fixée par l'nsage : à ce titre elle a sa valeur propre; réduite à sa propre autorite elle mérite encore d'être respectée ; elle va jusqu'à couvrir de sa protection certains éléments de représentation dont l'origine pourrait être défectueuse, car ce n'est plus alors l'origine que l'on considère, mais l'expression consacrée d'une utile vérité.
L'iconographie a une valeur propre, mais non pas une valeur souveraine. Sa valeur dépend tout entière des vérités exprimées par son moyen, de leur à-propos, du bien qui en doit résulter.
On ne peut jamais se prévaloir de précédents iconographiques pour employer des modes de représentation qui tendraient à altérer l'essence du sujet, à dénaturer un fait principal ou des circonstances importantes, à obscurcir quelque vérité; à plus forte raison, devrait-on les rejeter, s'ils favorisaient des erreurs graves, bien que, dans les intentions de leurs auteurs, ils fassent exempts de toute erreur. Proclamons bien haut surtout quen matière d'orthodoxie et de morale l'iconographie est toujours justiciable des légitimes gardiens de la foi et des mœurs.