DES DIFFÉRENTS GENRES DE COMPOSITION
Les qualités que nous venons de passer en revue conviennent également à tous les genres de composition; il n'y a de différence que relativement à la manière d'en faire l'application. Les différences qui existent entre les différents genres de composition tiennent surtout à la distinction et au mélange, en diverses proportions, de ces deux modes que nous appelons historique * et symbolique, le nom d'historique étant appliqué aux compositions où l'on représente directement les faits, celui de symbolique
1. Il ne faut pas confondre la signification de ce mot historique, tel que nous l'entendons ici, et celui du mot histoire. Quand on dit un peintre d'histoire, cette dernière expression ▼ie&t de l'italien, où elle était entendu originairement dans le sens d'une mise en scène de personnages, quel que soit le caractère de la représentation : ainsi proprement un peintre d'histoire serait un peintre représentant des personnages mis en scène, ce qui s'applique uusi bien aux compositions que nous appelons historiques, et à celles que nous appelons symboliques On en est venu à se servir de ce terme, peintre d'histoire, par opposition, non-
aux compositions où l'on se propose pins directement de rendre des faits. De la représentation des faits dans le premier cas, il ressort sans doute des idées ; réciproquement, les hommes et les choses mis en scène pour exprimer des idées, dans le second, constituent un ordre de faits particuliers; mais, dans les représentations historiques, les faits apparaissent tels qu'ils se sont passés ou auraient pu se passer, et s'ils suggèrent des idées, c'est comme le feraient la vue des faits eux-mêmes, si on en était témoin, ou leur souvenir. Dans les représentations symboliques, les faits prennent un caractère de généralité qui en soi-même échappe à l'observation des sens, et que dans sa réalité l'esprit seul peut saisir.
<r Les images sont de telle nature », dit le cardinal Gabriel Palasotti, « qu'elles peuvent représenter toutes les choses créées, soit proprement « sous leurs formes sensibles, soit d'une manière plus large, au moyen de € quelques signes qui leur sont ajoutés '. *
Le choix même des hommes et des choses et leur disposition pouvant recevoir cette valeur de signes, on voit avec quelle étendue et quelle facilité de moyens on peut entrer dans la voie indiquée dans ces quelques mots.
Tous les faits de l'ordre purement moral, tous les êtres collectifs, tous les êtres de raison, — un peuple, une vertu, une puissance, — tous les êtres spirituels, — les anges, l'âme humaine, — ne peuvent se rendre dans l'art que par des procédés symboliques.
- Une composition historique dans la forme peut parla pensée être symbolique, quand on représente un fait dans ses conditions de vérité naturelle, mais de telle sorte qu'on entend par cette représentation exprimer des idées, et que l'on trouve un point d'appui pour les faire effectivement comprendre, soit par le fait d'un usage passé à l'état de convention, soit au moyen d'indications spéciales : c'est ainsi que, dans l'art chrétien primitif jusqu'au Ve siècle, nous ne connaissons pas de composition historique qui ne doive être entendue dans un sens principalement symbolique, tandis qu'on reconnaît les conditions propres aux compositions spécialement historiques dans les mosaïques de ce siècle, exécutées dans la grande nef
seulement au paysagiste, au portraitiste, etc., mais pour faire d'autres distinctions, celle du genre sérieux, par exemple, et celle du genre familier; celle des procédés : dans cette acception, le tableau de genre, la miniature ne sont pas des tableaux d'histoire, à moins qu'on ne veuille modifier encore le sens du terme. Bien n'empêcherait, an contraire , un tableau symbolique d'être, dans le sens dont il s'agit, un tableau d'histoire. I. Palœotti, De imaginibw tacrU et profanis, in-4°. Ingolstadt, 1644, p. 48.
de Srinte-Marie-Majeure , où toute l'histoire de l'Ancien Testament a été représentée à partir d'Abraham.
H importe avant tout de se rendre compte de la mesure dans laquelle une composition est historique ou symbolique, si l'on veut la comprendre et la juger; dq la mesure dans laquelle on veut qu'elle le soit, si on est appelé à l'exécuter; car cette mesure doit se soutenir dans toutes ses parties.
Dans une composition historique, vous n'admettrez le concours d'aucun personnage qui en réalité ne se soit rencontré, ou n'ait pu se rencontrer dans le cours de sa vie pour participer au fait représenté.
Dans une composition symbolique , tous les personnages susceptibles d'exprimer une corrélation d'idées acquièrent le droit de se trouver réunis, et il n'y a rien de puéril comme l'accusation d'anachronisme portée par certains critiques des temps réputés classiques contre les œuvres des temps réputés barbares, lorsque, par exemple, ils s'étonnent de rencontrer près de la crèche du Sauveur d'autres adorateurs que Marie, Joseph et les pasteurs. Est-ce que quiconque médite sur le mystère de la naissance de Dieu enfant ne se transporte pas en esprit à Bethléem? Si donc on l'y représente, à ce point de vue, on est dans le vrai.
Les compositions auxquelles nous faisons allusion ont cependant quelque chose d'historique; et comme on s'y propose plutôt d'exciter de tendres affections que d'exprimer des idées, elles constituent un genre mixte que nous appelons plus proprement mystique. Les saints personnages étrangers au fait primitif que nous y voyons figurer, y sont introduits pour prendre part a ce fait dans sa réalité visible, à peu près comme son très-saint souvenir le rappelle, comme sa méditation nous le représente. Les personnages historiques, conçus tels qu'on peut -historiquement les supposer, doivent par conséquent fournir alors tout le fonds de la représentation.
voulez-vous d'ailleurs assurer la puissance de l'art et le rendre vraiment populaire? Vous n'y parviendrez pas si vous ne vous attachez à des compositions d'une intelligence rendue facile et devenue familière par une fréquente répétition. L'art étant considéré comme une sorte de langage, u est de son intérêt d'observer les lois de tout langage , en se servant de formules usitées. On les modifie selon les circonstances, on les assouplit à sa propre pensée, mais conformément à des pratiques graduellement ellesmêmes passées en usage.
En procédant de la sorte, l'art a pu et il pourra encore, avec profit,
quand il le voudra, à tons ses degrés, parler la forte langue des symboles, sans soulever à chaque pas une énigme, sans engendrer une erreur, et ses compositions gagneront beaucoup plus par l'intensité de leur effet qu'elles n'auront paru sacrifier quant à la vérité des formes,
On doit de plus distinguer entre les compositions suivant la situation qui leur estdestinée. Ou bien, par exemple, les arts figurés sont pratiqués pour eux-mêmes, ou ils sont employés comme une dépendance de l'architecture: faute de faire cette distinction, il arrive que Ton juge toutes les œuvres d'art, comme si elles devaient être composées en vue de paraître dans un musée.
Astreinte à un état de sujétion relativement au monument qu'elle doit revêtir, la peinture murale n'est nullement rabaissée par cette association; elle lui doit, au contraire, d'être la grande peinture, la peinture monumentale.
Dans l'architecture, il est une symétrie fondamentale qui est commandée par nécessité d'équilibre, plus encore qu'elle n'est conseillée comme question de goût. Toute composition littéraire ou artistique a quelque rapport de conformation avec la construction d'un édifice. La symétrie, la pondération des parties, le retour gradué à la même mesure, au même ton, au même son, à la même forme, constituent le rhythme dans le vers, dans la strophe, comme dans une succession de travées, de baies, de colonnes. Et aucune partie de l'art n'est mieux fondée à s'approprier ainsi les conditions de l'architecture, que la peinture monumentale destinée à s'y rattacher par des liens plus étroits.
La peinture sur verre se rapproche de la peinture murale quant au mode de composition qui leur conviennent. Il faut cependant se garder de croire qu'il soit jamais à propos de transporter sur un mur une composition convenable pour une verrière, et réciproquement. Tenter comme de percer un mur par des effets de lumière et de perspective serait une méprise; on ne doit jamais oublier, au contraire, qu'une verrière est destinée avant tout à laisser passer le jour. Les groupes à personnages y doivent être encadrés dans des parties toutes décoratives, et la composition de ces groupes doit être simple , réduite aux éléments strictement nécessaires pour rappeler Faction, de sorte que l'on puisse facilement saisir les attitudes et les expressions sommaires sur lesquelles repose tout leur effet moral.
Qu'on ne s'y trompe pas : malgré les conditions où elle se trouve placée, ou plutôt à cause de ces conditions même, la peinture sur verre elle-même serait digne d'un artiste de génie.
Le véritable artiste, dans cette peinture, n'exécute que des cartons; mais les cartons d'Hamptoncourt comptent parmi les chefs-d'œuvre de Raphaël. H est vrai que ce sont de véritables tableaux, dont Ton peut dire que pour être inachevés, à les considérer comme tels, leur mérite éminent sous le rapport de la composition n'en ressort pas moins- tout entier. Si Ton considère quelle devait être leur destination, il faut reconnaître au contraire qu'ils laissent à désirer sous ce rapport. Une tapisserie encore moins quune verrière ne doit pas être composée comme un tableau : de là, des tapisseries du Vatican à leurs modèles , une bien plus grande infériorité relative que ne le comportait l'habileté des ouvriers.
On ne saurait trop se persuader qu'il faut savoir varier les systèmes de composition suivant les genres et les circonstances; et ces exigences, loin de nuire en quoi que ce soit aux inspirations, doivent les provoquer en tontes circonstances et dans tous les genres.