DU GESTE
A près le jeu du visage, c'est dans celui de la main que reposent nos
IJl moyens d'expressions les plus vifs, les plus prompts, les plus décisifs,
les plus variés, et ce sont eux qu'il est le plus facile d'analyser et de
préciser.
On peut tout dire avec la main. Sa gesticulation est naturellement plus
animée à proportion que la parole fait défaut. Celui qui sait manier la parole se sert du geste avec plus de mesure, mais non pas avec moins d'efficacité ; et celui qui doit manier le pinceau, à défaut de la voix, est assez riche, par les autres ressources de son art, pour rivaliser dans ce rapport avec l'orateur. Il devra prendre dans la disposition de ses gestes les lignes et les combinaisons les plus propres à éviter toute confusion et offrir à la vue un ensemble harmonieux, éviter avec plus de soin encore tout désaccord dans les impressions : deux choses essentielles et faciles à- compromettre par des mouvements trop larges et trop fortement accentués.
Combien d'expressions au contraire attachées à la seule position des mains que l'on peut rendre claires, senties, énergiques au besoin par des mouvements aisés et naturels, sans aucun allongement, ou avec un allongement modéré du bras!
La main appuyée sur le front indique un travail de l'intelligence, une méditation dirigée avec un certain effort vers un objet cherché : effort léger et facile, si la main ne fait que toucher doucement le front ; effort d'autant plus laborieux, d'autant plus opiniâtre qu'elle s'y imprime plus profondément.
Possède-t-on l'objet de ses investigations ; s'agit-il plutôt de l'examiner que de le découvrir : la main descend facilement sous le menton, et la tête s'y appuie à son tour. La main se relève-t-elle, en s'avançant vers la bouche, un doigt surtout s'en détache-t-ilpour envelopper celle-ci en se courbant : c'est que l'esprit s'est remis à chercher, mais non plus en s'attachant à des questions purement spéculatives, il a une résolution à prendre. Si la main se ferme mollement dans cette position, il y met de l'indécision. S'y ferme-t-elle, s'y enfonce-t-elle avec fermeté : vous avez alors devant vous un homme qui a beaucoup de choses à considérer, qui voit beaucoup, et qui cependant ne voit pas tout ce qu'il faudrait savoir pour prendre un parti. Il ne résout pas, mais il n'est pas irrésolu, il pense. C'est le Pensiero de Michel-Ange.
La méditation faite avec un sentiment d'amour entraîne la main du côté de la joue, soit que la tête se relève comme pour posséder un objet de complaisance, soit que, cet objet étant éloigné, elle se penche par un mouvement, de tristesse et de mélancolie :1a main alors tend à se rapprocher des yeux ; elle les atteint dans la douleur ; elle les recouvre dans la douleur profonde.
Tontes les fois qu'elle se soulève dans une attitude voisine de chacune de ces positions, elle témoigne d'une solution correspondante.
Ce court exposé comprend les principaux mouvements de la main relativement à la direction et à l'impulsion de pensées, selon qu'elle se porte vers leB différentes parties du visage. Vient-elle à peser sur le sommet de 1» tête, c'est qne l'esprit est aux prises an moins avec une lourde difficulté ; et lorsque les deux mains s'y appesantissent à la fois, c'est le geste du désespoir.
Un damné. (Fra Angellco.)
La situation, demeurant accablante, devient-elle moins désespérée : les mains descendent sur le con et se rapprochent des épaules. Pour peu qu'elles se soulèvent, elles passent du désespoir à la supplication, et l'on voit qne, tant qu'on est capable de vouloir, le remède est toujours voisin du plus grand mal.
Une seule main levée, en s'allongeant, constitue la forme à la fois naturelle et légale dn serment, d'un oppel à Dien. Veut-on diriger sa pensée vers le ciel, non plus pour invoquer son témoignage, mais dans un but d'enseignement : la main se ferme en plus grande partie, et un doigt seul reste entièrement levé.
Le geate de la bénédiction le mieux caractérisé implique à la fois l'idée d'un appel à Dieu, qui fait lever la main, et d'une action bienfaisante et protectrice, qui la fait étendre sur ceux que l'on bénit. Maintenu en conséquence dans une situation intermédiaire entre ces deux mouvements,
H MASTOBL DE L'AET CHBBTIEN.
ce geste sera d'une intelligence facile ; pins abaissé, il s'applique plus particulièrement au sentiment de la protection ; plus relevé, il n'exprime que l'invocation. Il se complète par l'une des formes consacrées pour la bénédiction divine et sacerdotale, soit dans l'Église latine, où Ton élève les
Les trois Personnes divines semblables, avec des attributs distinctifs. Exemple de bénédiction latine. (Miniature du siv siècle.)
trois premiers doigts, les deux antres demeurant abaissés, soit daoB l'Église grecque, où l'on rapproche le pouce de l'annulaire, les trois autres doigts demeurant élevés. Ce sont là des- signes d'une haute valeur conventionnelle plutôt que des mouvements purement naturels ; qui niera cependant qu'on ne puisse voir dans cette disposition des doigts, en partie ouverts, en partie fermés, quelque chose de la double tendance à, élever la main et à l'abaisser, tendance naturelle à celui qui bénit ?
H est constant que le geste de la bénédiction latine, an moins, a été très-souvent employé aussi comme geste oratoire, uniquement pour si-
gnifier que l'on prend la parole on qu'on a droit de la prendre, droit de commandement on d'autorité. On est naturellement porté à élever la main
Christ l'sûtocrntor, à Sal&mine.
Exemple de bénédiction grecque.
pour réclamer l'attention, quand on vent parler ; on l'incline vers ses auditeurs, si l'on vent solliciter lenr silence ; on la maintient pins droite, si l'on parle d'antorité.
On comprend facilement qne, dans l'art chrétien, le geste de la bénédiction et le geste oratoire se sont confondus quand le Christ est représenté arec un caractère de généralité qui s'étend à tout ce qu'il est, à tout ee qu'il a fait, à tout ce qu'il a dit.
Quand on voudra les distinguer, on observera que le geste oratoire se porte facilement sur le côté, 'la main tournée de profil et inclinée obliquement ; tandis qu'il n'y a pas* à se méprendre si la main, levée pour bénir et tournée de face, part du milieu du corps et se dirige droit en avant.
De même que, rapprochée de la tête, la main indique les opérations de l'esprit, rapprochée de la poitrine, elle s'applique aux dispositions de la volonté, aux mouvements des affections. On pose la main sur son cœur afin de protester qu'il bat pour le bien. La protestation est-elle vive, la
main se ferme à moitié sur le cœur, comme si on voulait le saisir pour le donner. Sons l'impression d'une contemplation douce et paisible de l'objet aimé, les mains se croisent, en s'appuyant sur la poitrine : c'est le geste de la possession.
Dans cette situation, s'allume-t-il au fond du cœur de ces mouvements d'amour comme le souverain Bien est seul capable d'en produire : les mains alors, imitant naturellement l'impulsion de la flamme, montent et s'élèvent.
Les mauvaises impressions ont, en général, pour effet de fermer les mains. Dans toutes les situations, si elles se ferment plus que de raison, vous voyez percer le mal correspondant. Viennent ensuite les mouvements désordonnés, les crispations dont nous avons déjà relevé la signification malheureuse.
Cest une attitude propre à l'orgueil que de tenir la main élevée sur la poitrine et dirigée vers la tête, comme si on voulait se montrer soi-même. L'envie vous gagne-t-elle , la main dévie de cette position et s'incline vers le cœur, en se serrant. L'avarice la tient non moins serrée, mais inclinée vers la terre. Cède-t-on à la volupté, à la gourmandise, la main se détend sans s'ouvrir, et se dirige vers les régions de la vie animale. Par la colère, elle se contracte en se rejetant en arrière , et la paresse la laisse tomber nonchalamment.
Une faible inflexion, et chacune des mauvaises passions ainsi exprimées, est ramenée au bien par l'expression de la vertu contraire. « Je sais cela ! » disait l'Orgueil, la main élevée vers la poitrine. « Je ne suis que cela ! i> reprend l'Humilité , ouvrant cette main, et l'abaissant en avant
Qui appelle, qui rejette, qui offre, qui éloigne, qui s'étonne, qui s'effraie, se sert successivement de gestes bien connus. Il 7 en a pour toutes les impressions, pour toutes les situations ; l'observation et la réflexion les feront connaître en détail ; mais on remarquera qu'ils dérivent tous des mouvements primordiaux que nous venons d'indiquer.