DE LA PHYSIONOMIE
Toutes les sensations du corps viennent aboutir au cerveau ; toutes les impressions de l'âme ont leur correspondance dans la tête ; il n'en est aucune qui ne détermine une inflection particulière de visage. Si l'on
savait bien lire sur la physionomie, on y lirait tout ce qni se passe dans Tàme : tel dissimule, on y lirait la dissimulation ; tel est indécis, on y lirait l'indécision. Est-oe à dire qne vous verriez Tàme tout entière ? Nous ne le prétendons pas. Lors même que, considérant un homme, vous pénétreriez an plus profond de son âme , vous ne le connaîtriez pas parfaitement ; il ne se connaît pas lui-même. Vous verriez la pensée du moment, l'impression qui passe, l'acte fugitif, toutes ces choses qui ont leurs reflets, la plupart inaperçus, sur la physionomie.
Bien de plus varié, de plus délicat, souvent de plus rapide que le jeu d'une physionomie. Elle vous a transmis une impression : voulez-vous vons rendre compte de ce mouvement presque insensible du front, de l'œil, de la bouche? Impossible! Et cependant c'est un des privilèges de l'art, l'un des titres de sa dignité, que de pouvoir fixer sur une matière inanimée ce signe insaisissable de la vie, de la pensée, des affections ; c'est le grand honneur de l'art chrétien d'avoir su le faire mieux que tous les chefs-d'œuvre qui ont précédé ou suivi les époques de son règne.
Admirable mystère de la communication des âmes ! L'on sent, l'on veut faire sentir, et l'on fait sentir. Le savoir-faire de la main, la finesse du coup d'œil y sont sans doute pour beaucoup ; l'artiste ne peut s'en passer, mais surtout ils ne peuvent lui suffire. Tout repose sur un trait, snr une simple indication. Mais de même que, sentant tout ce que l'on veut faire sentir, comprenant tout ce qu'on veut faire comprendre, on subira soimême, sans y penser, dans les muscles si sensibles du front, des joues ou des lèvres, les délicates impressions qui correspondent précisément aux passions et aux affections qui vous animent ; de même la main assez expérimentée, pour ne pas manquer comme instrument d'exécution, obéit uux impulsions de l'âme, elle met dans ce trait, dans cette indication, justement ce qu'il faut pour faire sentir, comme vous sentez vous-même, toutes les âmes qui résonnent à l'unisson de la vôtre.
Iniprégnez-vous vivement, profondément des pensées, des sentiments que vous voulez exprimer : c'est prendre le grand, l'essentiel moyen de les bien rendre.
On vous dira : Pour peindre l'attention, tournez les pupilles vers l'objet qui 1 attire, et abaissez les sourcils du côté du nez ; ouvrez la bouche, principalement dans la partie supérieure.
"our peindre la vénération, inclinez la tête en avant, les yeux presque fermés, la bouche aussi fermée.
Pour peindre le rire et la joie, que les yeux soient demi-ouverts et élevés vers les tempes, aux angles extérieurs; que le nez et la bouche suivent ces inflexions, de sorte que les lèvres, obligées de se relever par le mouvement des angles de la bouche, paraissent gonflées.
Ces indications et d'autres semblables ne sont pas à dédaigner ; on les complétera par ses propres observations. Ces observations vous diront ce qu'il 7 a d'expression dans un pli du front, une inclinaison du regard, un gonflement des narines, une rougeur de la joue, un pincement des lèvres : vous en comprendrez le sens, vous en sentirez la portée.
Vous ne vous êtes pas contenté de voir, vous avez réfléchi. Les passions ont leurs ramifications et leurs détours : l'orgueil, qui s'étale dans l'ostentation, se pince dans la vanité, se roidit, se concentre dans le stoïcisme ; satisfait, il se sourit; mécontent, il s'assombrit. Vous le savez» vous avez consulté les traités des passions.
Tout cela est loin d'être suffisant. Pour être un grand maître en fait d'expression, il faut sentir.
Mais s'agit-il, comme dans ces derniers exemples, d'un sentiment que l'artiste chrétien ne doit pas avoir, d'un sentiment mauvais?... Nous dirons d'abord que, dans une œuvre chrétienne, l'expression n'en doit apparaître qu'à l'état secondaire ou plutôt subordonné, comme Dieu souffre que le mal lui-même se produise en vue d'un bien. Le positif, le définitif, c'est l'expression du bien. Puis il y a une manière de sentir vivement le mal, par la, répulsion qu'il inspire.
Encore qu'à la surface de son âme, l'artiste véritablement chrétien puisse essayer quelques sentiments mauvais, comme un acteur qui se met dans son rôle , tout en écoutant ces réponses de mort qui se font toujours plus ou moins sentir à quiconque s'interroge dans les replis de sa propre nature, il ne leur laissera jamais prendre sur lui assez d'empire pour les exprimer avec ces accents de vérité palpitante propres à l'impression que l'on éprouve ; mais aussi il ne sera pas exposé à les rendre avec un attrait trop séduisant et contagieux. Il ne les prendra jamais au moment de leur prestige. Il les considérera plutôt lorsqu'ils sont entrés dans la voie de la dégradation où il mène. Alors chez lui tout ce qui prendra une teinte de mal inspirera un sentiment de dégoût, de crainte ou d'horreur.
Fin observateur, attentif à l'étude du cœur humain, comme nous le supposons, il saura cependant atteindre ce résultat sans nuire à la beauté, à la dignité de son œuvre ; il saura dorer des allures coupables, mais en
laissant voir qu'elles ne sont que dorées ; il permettra de hausser son maintien à une âme qui s'abaisse sous de vils sentiments, mais en laissant voir qu'elle se hausse ; il prendra défausses assurances, mais on verra qu'elles sont feintes.
Il n'est pas aussi difficile qu'il semblerait déprime abord, de réunir dans l'expression d'une même physionomie des sentiments divers, et jusqu'à des expressions contraires. Un sentiment peut demeurer encore dans les yeux et un autre apparaître, par exemple, déjà dans la bouche. Le geste pent ajouter à l'intensité d'une expression dominante sur le visage ; mais £1 peut aussi la contrarier et la faire reconnaître comme étant feinte, combattue ou passagère.
En résumé, nous voulons un artiste qui se mette en état de dire beaucoup et de bien dire. Et soigneux d'embellir, de grandir son âme, et d'en prévenir les défaillances, par l'expression il nous éloignera du mal et nous fera goûter le charme de tout ce qui est pur, noble, généreux, le charme de tout ce qui est saint.