‹ Manuel de l'art chrétienChapitre 25 sur 157 · DU NU · texte numérisé non relu

DU NU

dam. et Eve venaient de pécher ; Dieu les appela : ils se cachèrent, parce qu'ils avaient compris qu'ils étaient nus, et Dieu lui-même se

chargea de leur fournir de premiers vêtements. Depuis cette chute, nos sens sont restés dans un état de révolte; et il est de prudence, il est de convenance de toujours couvrir notre nudité.

Dans l'art païen lui-même , originairement, la nudité humaine était réputée contraire aux bonnes mœurs ; mais, lors de l'apparition du christianisme, on en était venu, au contraire, au point d'agir, au moins sur le terrain de l'art, comme s'il n'y avait en nous rien à couvrir, rien à dissimuler ; et les yeux s'étaient tellement accoutumés à la nudité, que, pour les chrétiens eux-mêmes, la reproduction intégrale et sans voile du corps humain pouvait paraître indifférente en elle-même. H ne semble pas que, dans les peintures des Catacombes, on ait attaché la moindre importance à l'éviter dans les sujets qui l'amenaient naturellement : telles certaines figures allégoriques empruntées plus directement aux habitudes de l'ancienne société, et adoptées avec bonne signification ; tels, parmi les sujets directement chrétiens, Daniel dans la fosse aux lions, les trois Hébreux dans la fournaise, Jonas dans les diverses circonstances de son histoire.

Toutes ces figures, d'ailleurs, étaient exécutées avec une grande réserve, et se réduisaient à de simples indications dans tout ce qui eût été capable d'offusquer des yeux comme ceux des Cécile et des Agnès.

Quelque minimes que dussent être les inconvénients de ces nudités, à une époque où il y avait autant de chaste simplicité dans les obscurs réduits où se cachaient les disciples de l'Évangile que de corruption dans la Borne officielle, il était difficile qu'ils n'en eussent aucun. Les pasteurs les plus clairvoyants le durent comprendre; ils durent comprendre aussi que, par ces réminiscences païennes, on n'ajoutait aucune valeur à des œuvres composées dans un but d'édification chrétienne , et nous croirions avoir aperçu dans les monuments de l'antiquité chrétienne une tendance graduelle à vêtir quelques-unes des figures qui, dans le principe, avaient toujours été représentées nues.

Tout le moyen âge participe tout à la fois de la liberté naïve des premiers siècles et de la disposition qui avait porté à n'en user que de plus en plus sobrement. Les nudités, en somme, devinrent plus rares ; mais les artistes les étalaient quelquefois avec un laisser-aller qu'on ne leur permettrait plus aujourd'hui. Ce que nous ne voyons pas, c'est que, jusqu'au XVe siècle, le nu ait été recherché comme une beauté artistique. Quand il se multiplie alors, c'est un des symptômes du naturalisme. C'est à dater de cette époque que l'Enfant Jésus est généralement représenté tout nu.

C'était d'abord avec une grâce naïve, tout à fait en rapport avec l'idée de l'innocence que l'on pensait ainsi représenter. Mais bientôt les abus du nu se multiplièrent, s'aggravèrent ; et l'on se familiarisa tellement avec la représentation dn corps humain sans aucun voile que, dans le Lieu saint, au-dessus des autels , Michel-Ange, quand il peignit son Jugement dernier, se crnt permis de représenter non-seulement ceux qui sortent dn tombeau et les damnés, mais jusqu'aux Saints et anx Saintes dans le ciel , jusqu'aux Anges, sous la figure d'adultes vigoureusement conformés, sans rien dissimuler de ce que les règles les plus vulgaires de la décence doivent apprendre à cacher. Qu'on en juge par un groupe de ces prétendus Anges portant la croix que nous reproduisons, en rappelant que les draperies dont on les voit couverts ont été ajoutées par les ordres dn saint pape Pie V.

Anges dn jugement dernier. (Michel-Anpe.)

Noos leur opposons nn Ange remplissant les mêmes fonctions dans le tyment dernier d'Orcagna, an Gompo Santo de Pise,

72 MANtfEL DE I.'AKT CHBBTIBN.

Le un en vint à passer pour ta première, presque pour l'unique condition du beau, pour un besoin de l'art Le nu de Michel- Ange s'étale sans

Ange du jugement dernier. (Orcagoa.)

respect pour les convenances, pour la pudeur chrétienne ; mais il n'est pas sensuel. Beaucoup d'autres, même lorsqu'ils sont plus couverts, sont moins chastes.

La tolérance fut grande; les réclamations cependant ne manquèrent pas. Les conciles, les papes, les Saints élevèrent assez la voix pour ne pas nous laisser plus de doute sur la persistance du mal que sur les efforts tentés pour en arrêter la propagation. Tons les théologiens qui s'en sont occupés se plaignent amèrement de ces images, qui, selon leurs expressions, sont propres à exciter des passions mortelles, et ne servent de rien à la piété. En aucun temps plus que dans le nôtre, il n'importe de le rappeler. Aujourd'hui, nous avons en face de noos un naturalismo brutal, qui, prenant pour point de départ la négation de la chute de l'homme, est le dernier mot de toutes les erreurs contemporaines. Ce qui était toléré autrefois ne peut pins l'être. Nos conclusions, cependant, ne diffèrent pas de celles qui résultent de toutes les réclamations que nous venons de rappeler.

Tonte nudité complète doit être proscrite de l'art chrétien. Aucune raison valable ne la réclame jamais, même dans les enfants, car l'on peut représenter des figures comme étant unes, quand le sujet le demande, sans être obligé d'étaler tonte leur nudité ; il suffit d'un léger artifice de composition pour dissimuler ce qui doit toujours l'être.

Tonte nudité partielle qui n'est pas commandée par le sujet doit être elle-même soigneusement évitée. Car pourquoi montrer dans un tableau, selon l'expression d'Érasme, < ce que l'on cache partout ailleurs par une honte bien entendue » ?

Ainsi n'est-il pas évident que, dans cet Ange dn Dominiquin, la nudité de la cuisse, non-seulement n'est pas réclamée par le sujet, mais que,

Ange couronnant sainte Cécile et saint Yalérien. (Le Dominiquin.)

P°ar l'obtenir, il a fallu tenir des draperies suspendues d'une manière naturellement impossible ; et n'y a-t-il pas plus de vérité dans cet autre Ange, représenté dans le même rôle, que nous lui opposons à la page suivante? v ailleurs, que nul sujet exigeant le nu dans des conditions un peu délicates ne soit adopté, s'il ne produit des fruits d'édification bien solides. Puis, qnel'irtigte chrétien, obligé par les exigences de son sujet à laisser quelqa an de ses personnages a découvert, y apporte de tels correctifs que les

sous ne paissent être ramollis ; ces correctifs lui sont offerts par les circonstances mêmes qui légitiment l'usage du nn. La signification en est prise en bien on en mal. Dans le premier cas, le nn ne saurait porter l'empreinte d'une pureté trop angéliqne ; dans le second, loin de provoquer

MCnic sujet par Chiodorolo, fresque de la chapelic de Sainte- Cécile-dee-Bentovoglio, à Bologne.

anenne impression que l'on ait à réprimer, il ne devrait exciter que la compassion on l'horreur.

Comme attribut de l'innocence, la nndité convient à Adam et à Eve avant lenr chute, et nous croyons qu'elle ne convient a aucun antre. Après une dégradation qui s'est étendue a la race humaine tout entière, où retrouver en effet l'innocence? Les enfants apportent en naissant la souillure originelle ; il faut les en laver par le baptême, et le signe de l'innocence ainsi recouvré est la robe blanche et non la nudité. Et lorsque l'œuvre de la régénération sera consommée, le signe de l'éternelle béatitude sera la robe de gloire, stolam glorian.

Le Sauveur, aussitôt sa naissance, fut enveloppé de langes ; il en avait certainement été de même de sa très-sainte Mère, et rien n'oblige, tout

dissuade de choisir pour les représenter les courts instants qui ont pn se

passer ayant qu'ils ne l'aient été, si tant est qne ces instants aient même

jamais été, en réalité, saisissables à la vue ; car, par respect, sainte Anne et

la sainte Vierge durent instantanément recueillir dans un pan de leurs

vêtements le fruit béni de leur sein, et leur éviter l'ignominie de la

nudité.

La nudité est devenue, en effet, un signe d'ignominie ; elle est désormais la marque du dénuement, l'effet de la spoliation, la suite de la pauvreté, une forme de la misère, la compagne du supplice, une cause de souffrance, un sujet de honte. Au point de vue du dépouillement, il y a lieu de l'envisager sous deux aspects différents, suivant qu'elle est bien ou mal supportée : tantôt c'est une épreuve salutaire, tantôt un châtiment. Dans le premier cas, Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même est le modèle par excellence, et la chaste réserve avec laquelle on doit peindre ses chairs sacrées, soit dans la scène de son baptême, soit dans celles de sa passion et de son crucifiement, doit servir de règle et de mesure pour toutes les scènes de baptême et de martyre.

La nudité est aussi la dernière conséquence du vice et son châtiment ; trop souvent il s'en est paré, abjurant toute honte ; il est juste de la lui imposer quand il voudrait en dissimuler l'horreur. Mais prenons garde de peindre le vice sous ses propres couleurs, au temps de ses séductions : ce serait se rendre sa dupe ou son complice. H est reconnu , en saine morale, que ni la bouche ni la plume ne doivent jamais se souiller par une certaine peinture du vice. De même, dans l'art chrétien, la nudité ne doit être, en quelque sorte, qu'un symbole qui indique comme honteux ce que le vice montre comme attrayant.

1a nudité est, dans ce sens, l'attribut du vice personnifié, du démon, des damnés, et même des possédés, comme étant momentanément sous la puissance du démon.

Nous admettrons aussi qu'au moment de la résurrection, et avant que ieur sort n'ait été prononcé, les morts, revenant à la vie, soient encore nusî mais c'est pure fiction, et cette fiction n'est pas obligatoire au point d exclure le droit d'en choisir une autre.

L étude du nu pour l'artiste ne peut pas être circonscrite aux circonstances où il est obligé de le représenter. Cette étude est nécessaire pour rendre avec vérité les proportions et les mouvements du corps humain ; et la situation de l'artiste chrétien est analogue à celle du médecin, obligé

d'étudier l'anatomie. Il ne doit pas oublier cependant qu'elle est moins impérieuse et plus délicate, parce qu'elle se fait sur des corps vivants ; et nous l'engageons, s'il veut conserver toute la fraîcheur de ses pensées et la chasteté de ses affections, à ne pas s'abandonner sans réserve aux pratiques d'atelier.

Les figures anatomiques lui prêteront un grand secours ; l'étude de l'antique, dans une sobre proportion, lui profitera, jusqu'à un certain point, plus que celle de la nature même ; elle lui apprendra à l'ennoblir. L'idéal des Grecs a rendu le nu plus décent ; le céleste des chrétiens le doit élever au plus haut degré de pureté qu'il puisse atteindre. Moins palpitant de vérité naturelle, il n'en sera que jplus vrai par l'élévation de la pensée.

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