DES VÊTEMENTS
Les vêtements acquièrent d'autant plus d'importance dans la pratique chrétienne de l'art, que des restrictions plus sérieuses lui sont imposées, quanta l'usage du nu. Les vêtements d'ailleurs ne sont pas faits seulement pour se couvrir, c'est avec raison que l'on s'en sert pour se parer, et il est juste de leur accorder une signification conforme à la situation morale, à l'état social de ceux à qui on est accoutumé à les voir porter.
C'est un art que de se bien vêtir, un art sérieusement compris dans le domaine du beau. Nous disons l'art de se bien vêtir, nous devrions dire, pour l'artiste, l'art de bien vêtir ses figures, pour témoigner qu'il s'agit d'un idéal et le distinguer des exagérations de la fantaisie et des tyrannies de la mode. L'art, l'art sérieux de bien vêtir ses figures consiste à faire ressortir tout ce qu'il y a de beau dans l'homme, dissimulant chez lui, non-seulement tout ce qui est altéré et difforme, mais tout ce qui tient à sa décadence et porte la marque de sa dégradation. Et par ce qu'il y a de beau dans l'homme il ne faut pas seulement entendre les formes du corps ; les vêtements doivent aussi faire valoir la beauté morale, qui réside principalement dans la tête.
Choisissez des vêtements qui, autant que possible, soient toujours souples sans être fiasques, qui aient de l'ampleur, sans surcharge, qui soient
ajustés sans être tendus ni tirés. Enveloppant le corps, suivant ses besoins, ils prendront naturellement, sans le tenir emprisonné, ses formes générales, ils se prêteront avec aisance à ses mouvements, et se courberont en plis doucement ondulés.
Il y a des règles reconnues pour bien draper les vêtements ; on doit le faire par larges plis, principalement sur les grandes formes. Si les petits plis sont exigés par la nature de l'étoffe ou des mouvements, il faut avoir soin an moins de leur donner peu de relief : on conseille alors de les masser par séries, de telle sorte que, réunis en grand nombre, ils fassent l'effet d'un grand pli. On recommande d'éviter l'uniformité de plusieurs plis de même forme et de même grandeur placés à côté l'un de l'autre, et l'aspect dur et cassant que leur donnerait l'angle droit.
Avant tout il faut être naturel : il est reconnu, par les meilleurs auteurs qui ont traité de l'art au point de vue technique, que les draperies les plus vraies parmi les œuvres de la peinture moderne sont celles du Pérugin et celles de Raphaël avant sa dernière manière1. Si on compare les deux figures que nous avons reproduites ci-dessus (p. 73, 74), on reconnaîtra que la seconde est drapée plus naturellement que la première.
Chaque tissu doit se draper selon la mode qui lui est propre, et faire connaître, à la forme de ses plis, s'il est de lin, de laine ou de soie. Le drapé dépend aussi de la forme des vêtements. Tous les genres de vêtements employés à couvrir le corps reviennent à trois types élémentaires : la tunique et le manteau des Grecs, et la braie des Barbares, devenue notre pantalon. Tandis que la tunique représente dans le vêtement le côté utile et nécessaire, le manteau est pour le corps le meilleur des ornements. L importance donnée au pantalon est venue du raccourcissement excessif de 1* tonique réduite à n'être plus qu'un juste-au-corps; l'abandon du mante*u comme complément indispensable de toute bonne tenue a achevé de mettre nos costumes modernes en contradiction avec les meilleures traditions de 1 art et les plus justes exigences du bon goût.
fl est passé en règle, aujourd'hui, que l'artiste doit se piquer d'une exactitude spéciale dans la reproduction des costumes de chaque époque et de chaque peuple : cette exactitude est louable, mais on la porte jusqu'à des prétentions impossibles à soutenir, et l'on tombe dans le faux, si l'on v&ut donner comme rigoureusement exact ce qui n'est susceptible que d'à
^ Montabert, Traité de la Peinture, T. VI, p. 619.
peu près. Il vaut mieux procéder franchement par séries de siècles et par groupes de nations, en se servant de certaines données acquises et auxquelles l'œil est accoutumé, pour représenter, par exemple, la simplicité du costume patriarcal; les formes simples aussi, mais d'une simplicité élégante et étudiée, des vêtements dans la Grèce; les costumes plus riches, mais aussi plus lourds des peuples asiatiques.
Les formes du drapé pour le pallium ou manteau des Grecs sur la tunique longue et celles de la toge chez les Romains diffèrent peu communément : ces formes ont foncièrement été adoptées pour les vêtements de Notre-Seigneur et des Apôtres. Il ne paraît pas qu'une forme absolument spéciale ait été d'abord affectée à la célébration des saints mystères, mais on choisissait ceux qui, selon les usages du temps, étaient réputés les plus convenables, les plus décents, les plus dignes. L'opinion la plus probable, quant à l'origine de la chasuble, est celle qui la fait dériver de la toge. La toge, très-vraisemblablement, était cousue et fermée dans toute sa hauteur, et assez ouverte pour laisser passer dans le haut avec la tête un bras et une épaule; portée de manière à ne laisser passer que la tête, et relevée sur les deux bras, elle revient parfaitement à la chasuble primitive, qui n'était pas échancrée. On sait que pendant tout le moyen âge elle ne le fut que modérément, et que, faite en étoffe souple, elle se drapait avec cette simplicité majestueuse qui la mettait si éminemment en rapport avec son rôle sacré. La chasuble est comme le manteau propre du prêtre à l'autel ; l'aube est la tunique plus spécialement appropriée à cet auguste ministère. Il appartient à la chasuble d'avoir de l'éclat, l'aube est un vêtement de lin qui doit spécialement briller par sa pureté.
Les autres vêtements liturgiques : la chape, la dalmatique, le rochet ou surplis, etc., méritent aussi une attention spéciale de la part de l'artiste chrétien, pour être drapés avantageusement et selon leurs caractères. H devra reproduire exactement les costumes monastiques qui peuvent lui être facilement connus, en rapprocher par induction ceux qui ne le sont pas.
Dans les vêtements civils, les éléments essentiels des costumes grecs et romains, que nous devrions, avec plus de raison, appeler naturels et primitifs, c'est-à-dire la tunique et le manteau, se maintinrent, nonobstant de grandes modifications de formes et des variétés de noms, jusqu'au xrv° siècle ; et même jusqu'au XVe, la robe longue demeura généralement en usage pour toute personne qui devait garder la dignité du caractère, et en toute circonstance qui demandait de la gravité.
Dus le costume militaire chez tous les peuples, la tonique a dû se raccourcir; la chlamyde ou manteau court, sous des noms divers, en était le complément chez les anciens. An moyen fige encore, la tunique, connue bous le nom de cotte d'arme, recouvrait communément l'armure de fer ; cependant l'on voit, dans ce fragment de la tapisserie de Bayeux
Armures du XT siècle. (Fragment do la tapisserie de Bayeux.)
qn« nous reproduisons, les guerriers normands reconverts uniquement de leurs vêtements de maille de fer.
An siv* siècle, on substitua a ces mailles de fer les armures en plaques de fer articulées; mais l'usage d'enrichir celles-ci de ciselures, de dorures et « bas-reliefs ne se répandit pas aussitôt, et la cotte d'arme continua Bocore longtemps de la recouvrir.
G"« les femmes, à part les coiffures démesurées des xrv* et XVe siècles, 1<" coïncident avec un raccourcissement sensible de la taille et l'allongemçnt dea queues, mais seulement pour les grandes dames, tout le moyen W *6 passe sans changements extraordinaires jusqu'au xvi° siècle. Alors ™™»s,l,partir delà taille, se tendirent et B'échafaudèrcnt en sens inverse Kl,ls « forme de deux cônes gigantesques. Elles retrouvèrent plus de s"™» et de naturel au xvu°, se guindèrent de nouveau an xvm", puis se "opliGèrent aux approches de la Révolution.
"»r ces aperçus l'on pourra juger de la mesure des recherches qui sont "tues à l'artiste relativement à l'objet dont il s'agit, avant de commencer » tableau.
H est utile aussi dans Fart de tenir compte de la signification des vêtements. Cette signification dépend originairement de ceux qui en font usage et des circonstances où ils sont usités; mais, une fois établie, cette signification se soutient par elle-même, elle devient une sorte de langage et une partie importante de l'iconographie. Un habit sacerdotal ou simplement ecclésiastique élève aussitôt l'esprit dans la région des pensées religieuses ; un costume monastique dénote un homme qui s'est mis audessus du monde en y renonçant; des vêtements royaux expriment la majesté de la souveraine puissance ; la robe du magistrat vous fait songer à la maturité des jugements que demande la justice, et la seule vue d'un uniforme a fait bondir plus d'un jeune courage.
C'est un malheur quand de tels vêtements ne sont pas respectés, surtout par celui qui les porte; mais alors même ils ne perdent pas aussitôt leur signification, c'est au contraire la chose représentée qui semble souffrir, et c'est à elle que remonte l'injure.
À la signification des vêtements, revient la question de savoir jusqu'à quel point on peut se permettre de les attribuer aux personnages en dehors des circonstances où ils ont pu les porter. L'art du moyen âge a été bien large sous ce rapport; nous sommes trop éloignés de la naïveté de cette époque, pour tenter de dire les choses par toutes les voies dont il disposait sans scrupule. Mais nous ne croyons pas qu'il faille entièrement se priver d'un moyen si précis de se faire comprendre, et surtout proscrire les moyens termes. Maintenant un pape endormi ne portera plus la tiare et les ornements pontificaux jusque pendant son sommeil, comme Giotto a représenté, dans les fresques d'Assise, Innocent III, lorsqu'il voit en songe saint François qui soutient l'église de Latran ; mais en voyant ces insignes déposés près de son lit, on comprendra aussi bien que cet homme endormi est le Vicaire de Jésus-Christ* C'est à l'artiste déjuger ce qu'il lui faut de tact et de discernement pour se servir des costumes propres à faire connaître le personnage et ménager les susceptibilités du public auquel il s'adresse.