DES FIGURES ACCESSOIRES
es animaux, les arbres, toutes les plantes, les fleuves, les rochers et toutes les constructions humaines, depuis la plus humble chaumière
jusqu'aux palais et aux temples les pins somptueux, tout ce qui est visible dans la nature animée ou inanimée est du domaine de la peinture. Sur toutes ces choses, la sculpture exerce en grande partie les mêmes droits.
Aux animaux s'appliquent la plupart des observations que nous avons faites ou que Ton peut faire, relativement au dessin du corps humain. La même exactitude est requise, quant aux formes et aux proportions. Mais l'artiste a d'autant plus besoin d'ennoblir son modèle, que, naturellement, il s'agit de types moins relevés, et que l'animal est appelé à prendre dans l'œuvre un rôle plus important. Il faut alors saisir l'essence même des types animaux, tous admirables dans l'ordre qui leur appartient.
L'animal n'est pas indifférent envers celui qui le nourrit, et il s'attache à celui qui seulement le caresse : étudiez-le alors, et vous comprendrez comment il témoigne ses affections. Mais il faut y ajouter quelque chose des nôtres, quand nous l'appelons à l'honneur de nous représenter, ou que
Brebis caressée par le Bon Pasteur. (iv« et v* siècles.)
nous voyons en lui l'image de ce que nous devons être. Considérez plutôt cette brebis d'un ancien sarcophage, qui vient recevoir les caresses du divin Pasteur.
Ce n'est plus assez d'ennoblir les types des animaux, de les faire participer à notre manière de voir et de sentir, lorsque les Esprits célestes et
g3 . MANUEL DE L'ART CHBÉTIEK.
Dieu même empruntent lenra formes ou se les attribuent par des tours de langage qui se traduisent dans l'art par les figures elles-mêmes. H faut, autant que possible, les sumataraliser alors, et développer surtout chez eux ce qui les rend propres à une mission aussi éminente. Raphaël est admirable sous ce rapport dans son petit tableau de la vision d'Ezéchiel, petit de dimension, mais d'une singulière grandeur do style. Vous n'avez pas vu de lions ni de taureaux comme ceux-là, avec des formes médiocrement développées annonçant tant de puissance physique et morale. On
Bœuf de 1b vision d'Eiécbiel. (Raphaël.)
sent qu'ils tiennent tous de l'aigle dont ils ont les ailes, et cependant ils conservent rigoureusement les caractères de leurs propres types, et ne tendent nullement vers la nature mixte et fabuleuse du griffon , comme il arrivait souvent au moyen âge.
Quoique vivants, les êtres inanimés ne peuvent pas être élevés jusqu'à rendre par la physionomie les pensées et les affections de l'homme, de l'Ange, de Dieu même; mais ils servent aussi à les représenter par voie d'emblèmes, et c'est alors également qu'il importe de faire le triage de leurs éléments les plus nobles et les plus caractéristiques.
Sans avoir une préoccupation aussi élevée, le paysagiste, quand il veut peindre un orme ou un chêne, ne prend nul souci de calquer la silhouette de chacune de leurs feuilles : il saisit l'ensemble de leurs feuillages, et, s'il est maître de son art, il produit sur les sens des impressions aussi vraies, aussi distinctes et souvent mieux senties que ne ferait, de prime abord, la vue de la nature elle-même. Si la nature, ensuite, vous paraît
avoir des béantes supérieures ; si, dans ces scintillements de la lumière qni se joue an travers du feuillage, les effets vous charment à mesure qu'ils se multiplient, c'est encore au peintre que vous le devez ; vous ne verriez pas aussi bien s'il ne vous avait appris à bien voir.
Le sculpteur ne peut pas procéder de la même manière pour mouler nue fleur ou un feuillage. H ne massera plus les effets, mais il les résumera par traits caractéristiques. Le paysagiste supprime le détail, le sculpteur l'accentue en l'élargissant, et il arrive à tracer, mais dans une antre langue, une traduction également vraie. Ce n'est pas la nature, mais un moyen d'en insinuer l'intelligence, mieux quelquefois que par la vue des objets eux-mêmes. Mis au service de l'architecture, le sculpteur est tenu plus absolument à ces formes fermes , pleines et arrêtées ; il convient même à la peinture de s'en approcher, quand elle devient monumentale ; et il lui sied toujours un peu de l'être quand elle prend un ton symbolique.
Au moyen âge, les artistes, les sculpteurs surtout, ont été souvent trèsheureux dans la manière de saisir et de rendre les divers feuillages ; mais les peintres étaient nuls ou à peu près dans le paysage. Ce n'est qu'au xv* siècle, dans les peintures de Benozzo Gozzoli, au Campo Santo, à Pise, que commence à se faire pressentir ce que ce genre de peinture sera dans l'art moderne.
Le Pérugin, lui, fit réaliser un grand progrès, et lui imprima ce caractère mystique qui le caractérise dans ses œuvres. On voit qu'il a observé la nature, mais pour l'élever et la transformer dans un idéal qui est particulier à son école. Raphaël, après avoir suivi les mêmes errements, progressant dans les voies de l'imitation naturelle, fut le premier qui la réussit avec assez de vérité pour avoir droit au nom de paysagiste.
Le paysage, traité comme genre à part, quoique susceptible de s'élever jusqu'à la hauteur d'un hymne adressé au Créateur, ne peut guère se classer dans l'art chrétien qu'à titre d'accessoire , l'art chrétien ayant plus directement pour but l'expression des vérités de la Foi, des aspirations de l'Espérance, des affections de la Charité. Mais il y a lieu souvent d'employer le paysage comme fond de tableau où l'on représente, par exemple, un mystère ; il faut alors emprunter à ce mystère même le caractère qu'il convient de donner au paysage. Dans une Nativité, il sera frais et riant ; dans un Crucifiement, austère et souvent désolé. C'est là un soin devenu vulgaire, tant il semble naturel. Cependant la représentation d'un même
mystère étant susceptible d'être envisagée à différents points de vue, le paysage devra changer d'aspect dans des proportions correspondantes. Si l'on veut rester dans les termes rigoureux de l'histoire, on fera en sorte de connaître l'aspect réel du lieu où les faits se sont passés. Dans une Nativitéj on peut avoir en vue l'état de dénûment où le Fils de Dieu voulut naître ; dans un Crucifiement, les fruits surabondants de son divin sacrifice
Le lieu de la scène change : la voici qui se passe dans un temple, ou bien au milieu de la cité, et le peintre, en quelques traits de son pinceau, élève comme par magie de somptueux édifices. Se faisant architecte, sans être astreint ni au temps, ni aux dépenses, ni aux rudes labeurs qui seraient nécessaires pour construire, il doit cependant s'assujettir aux lois essentielles de la construction, faire des colonnes qui se tiendraient debout, des voûtes proportionnées à leurs supports. L'architecture d'images n'est bonne nulle part, pas même sur les images où on la tolère.
L'exactitude de la couleur locale est ensuite de convenance dans les monuments, au même degré que dans les costumes. L'architecture égyptienne se distingue par ses masses simples et solides ; l'architecture des Assyriens participe de ce caractère, en se rapprochant davantage de celle des Grecs ; l'architecture des Juifs peut presque se confondre avec celle des Assyriens, et l'on sera fondé, dans le temple de Salomon, à élever ce genre à. toute la perfection qu'il comporte. On se rappellera que les puissantes assises et les vigoureuses saillies du vrai dorique primitif caractérisent l'architecture grecque au temps de Périclès, et que la régularité élégante des ordres définis et classés par Vitruve n'a prévalu que bien après. L'arc, substitué à la plate-bande, donne une physionomie particulière & l'architecture romane employée dans ces grandes constructions civiles et industrielles, qui ont pour types le Colysée et les magnifiques aqueducs qui sillonnent la campagne romaine.
Les chrétiens, depuis le triomphe de l'Eglise, adoptèrent la forme de la basilique latine, préférablement à celle des temples antiques, pour leurs assemblées et la célébration des saints mystères. L'arc et la plate-bande y vivent d'abord en bonne intelligence. Quand l'architecture, de latine qu'elle était, devient ou byzantine avec ses coupoles, ou romane avec ses voûtes en berceau, la révolution est accomplie an profit de Tare.
Alors se fait sentir vivement pour la pensée chrétienne le besoin de s'élever ; et de cette tendance, combinée avec la nature des matériaux, avec la nécessité toujours subsistante des vastes enceintes, avec le goût de la
solidité, qui lui fait préférer partout la pierre aux charpentes, naissent les nouvelles combinaisons, qui atteignent leur plus haut degré de perfection dans l'architecture ogivale au xine siècle. La voûte d'arête et le contrefort, au moyen desquels on jette au dehors les points d'appui les plus importants, en sont le principe ; l'arc aigu n'en est que la conséquence. Au xive siècle, elle perd en ferme vigueur ce qu'elle gagne en élégance ; au xv*, trop grêle dans ses membres essentiels, trop surchargée dans les détails, elle tend à dégénérer.
Française par son origine, l'architecture ogivale éprouve des modifications en passant chez les autres nations de la chrétienté. En Italie surtout, le mélange du plein cintre et même de la plate-hande avec l'arc aigu, l'absence de contre-forts, les revêtements en marbre et en mosaïque, lui donnent une physionomie toute particulière.
De même l'architecture de la Renaissance italienne, l'architecture de Bramante et de Palladio, retour plus direct aux préceptes de Vitruve, rajeunis par Yignole, ressemble peu à celle de la Renaissance française, sorte de compromis entre l'art du moyen âge dégénéré, dont on se détache sans tout à fait l'abandonner, et l'art antique, dont on s'éprend sans tout à fait l'adopter. Ce qui s'était fait en Italie au xvie siècle s'accomplit cependant chez nous au XVIIe, mais de telle sorte que, de part et d'autre, les différences de temps et de lieux se font toujours sentir, comparativement aux monuments de l'ancienne Rome, et encore plus dé l'ancienne Grèce.
Saint- Pierre de Rome n'a-t-il pas une originalité qui lui est propre? Le dôme des Invalides n'a-t-il pas aussi la sienne ? A Paris comme à Rome, on sent quelque chose que ne pouvaient avoir les monuments antiques : le souffle de la pensée chrétienne.